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Scandale F-35 (suite) : Benedikt Roos en veut plus, et l’annonce chez Lockheed Martin

Deux semaines après le rapport accablant de la Commission de gestion, une semaine après le vote du Parlement, le chef de l’armée Benedikt Roos se rend chez Lockheed Martin, signe un bout de fuselage et déclare sur place que « trente F-35, ce n’est pas assez ». Ni le prix ni le nombre d’avions ne sont connus, l’armée américaine ne fait plus voler la moitié de sa propre flotte, et Berne paie d’avance. Il existe pourtant des moyens de geler la dépense.

Dimitri Fontana
23 septembre 2026 Modifié le 23 septembre 2026 à 3h02
11 min de lecture

La Suisse n’a pas encore reçu son premier F-35 que certains de ses hauts gradés en réclament déjà davantage. Lundi, dans l’usine Lockheed Martin de Fort Worth, Benedikt Roos, commercial chez Lockheed Martin chef de l’armée, a jugé que « trente F-35, ce n’est pas assez », rapporte Le Temps. Il l’a dit chez le vendeur, devant le vendeur, au moment où le pays découvre qu’il a acheté sans prix et sans avoir lu le contrat. Le fournisseur vient de lui faire les poches : le client accourt pour en redemander.

Ce qu’ils sont allés faire à Fort Worth

La délégation avait fait le déplacement au complet : le chef de l’armée, le commandant des Forces aériennes Christian Oppliger, le chef de l’armement Urs Loher et l’ambassadeur de Suisse à Washington, Ralf Heckner. Tous ont apposé leur signature sur le couple avant du fuselage du premier F-35A destiné à la Suisse. Le DDPS précise lui-même que cette cérémonie n’a « aucune fonction technique ni influence sur les caractéristiques ou la disponibilité opérationnelle de l’avion ». Huit appareils à croix blanche sont en cours d’assemblage sur le site texan. Ils doivent sortir d’usine à partir de la mi-2027 pour la formation des pilotes suisses en Arkansas ; les premiers ne se poseront à Payerne qu’à partir de la mi-2028.

Berne avait commandé 36 appareils. Après l’effondrement du soi-disant « prix fixe », le Conseil fédéral a dû renoncer à ce nombre et a demandé 394 millions de francs supplémentaires pour acheter « au moins 30 » aéronefs, soit le scénario déjà résumé par Les Observateurs : plus d’argent, moins d’avions. Le Parlement vient d’accepter la rallonge, tout en rejetant par 102 voix contre 89 les 650 millions supplémentaires réclamés par une partie de l’UDC et du PLR pour revenir à 36 appareils. Plus cher, moins nombreux : il ne manquait plus que « pas assez ». La chose est dite !

Trente, « selon toute probabilité »

Ces 30 avions ne sont eux-mêmes qu’une estimation. Le DDPS écrit que le crédit additionnel devrait permettre d’en acquérir « selon toute probabilité » 30, le nombre exact ne pouvant être fixé qu’au terme des négociations entre le gouvernement américain et les fabricants pour les prochains lots de production. Le Conseil fédéral a promis de communiquer le chiffre définitif « au plus tard au cours du deuxième trimestre 2027 », c’est-à-dire une fois les premiers appareils sortis d’usine. À Fort Worth, Urs Loher a redit la même chose à la RTS : avec l’enveloppe indexée de 6,4 milliards, la Suisse achètera « le nombre maximal d’avions », et ce nombre dépend de Washington. Quant aux coûts d’exploitation, le chef de l’armement a admis devant la NZZ qu’ils restaient inconnus et qu’il faudrait les constater d’année en année. Le contribuable sait ce qu’il paiera au maximum. Il ne sait ni combien d’avions il aura, ni ce qu’ils lui coûteront ensuite. Cinq ans après la signature, c’est là tout ce que l’administration est capable de lui dire.

Le scandale du F-35 en quatre facettes
Ce qui a été promis au pays, ce qu’il découvre
1 · Le « prix fixe »
Un mensonge tenu cinq ans

Promis : 36 avions pour 6 milliards, prix garanti par Washington (2021).

Constaté : aucun forfait n’a jamais été convenu ; le contrat parle sept fois de « coûts estimés » ; presque personne au DDPS ne l’avait lu en entier (Commission de gestion, septembre 2026).

2 · Le peuple
Court-circuité deux fois

Promis : le peuple a tranché le 27 septembre 2020, à 50,1 %, sur 6 milliards et 36 avions.

Constaté : en 2022, le contrat est signé pendant la récolte de l’initiative Stop F-35, qui doit être retirée ; en 2026, pour la même enveloppe, la commande passe de 36 à 30 avions « selon toute probabilité », par un arrêté que le droit fédéral ne soumet pas au peuple.

3 · Le fait accompli
Payer vite pour ne plus pouvoir reculer

Promis : le contrat peut être résilié à tout moment jusqu’à la livraison, sans pénalité (Conseil fédéral, mars 2025).

Constaté : 700 millions déjà versés en mars 2025 ; 500 millions payés d’avance en juin 2026 pour toute l’année ; 970 millions demandés en août pour le « ticket coupe-file ». Chaque versement grossit la note de sortie.

4 · L’OTAN
Une adhésion sans vote

Promis : un avion choisi sur le seul critère du prix, pour la police du ciel d’un pays neutre.

Constaté : un appareil conçu comme le nœud d’une guerre aérienne en réseau, dépendant des radars, du commandement, des logiciels et du stock de pièces de l’Alliance ; Berne paie pour entrer dans la file d’attente des fournisseurs de l’OTAN.

Sources : rapport de la Commission de gestion du Conseil national (8 septembre 2026) ; réponses du Conseil fédéral au Parlement (mars 2025) ; message sur l’armée 2026 (DDPS) ; votes du Conseil national du 15 septembre 2026 ; dossier « F-35 : le choix contesté de la Suisse », lesobservateurs.ch.

« Minimum absolu », puis « pas assez »

Roos n’innove d’ailleurs guère. En février, Christian Oppliger qualifiait déjà les 36 F-35 de « minimum absolu », ce qui, en langage clair, désigne un nombre insuffisant. Le DDPS va plus loin : pour tenir dans la durée, la Suisse aurait besoin à terme de 55 à 70 avions de combat modernes. Pas nécessairement des F-35, précise-t-il, et certainement pas tout de suite : les finances ne suivent pas.

Le département ne cache pas non plus ce que coûte le passage de 36 à 30 appareils. Dans son message, il reconnaît que cet écart a des « conséquences opérationnelles militaires négatives », notamment sur la « capacité à durer en cas de tensions accrues et de conflits ». Il ajoute avoir réexaminé fin 2025 son rapport de 2017 sur l’avenir de la défense aérienne et accorder désormais plus de poids à la défense proprement dite qu’à la police aérienne, ce qui « accroît les exigences en matière de disponibilité ». Moins d’avions, donc, et sollicités davantage. Le DDPS l’écrit lui-même, puis demande l’argent.

Plaire au maître

Reste à savoir pour qui ces messieurs travaillent. Un chef de l’armée est payé par la Confédération pour défendre le pays avec les moyens que le peuple lui accorde. Le peuple a fixé ces moyens le 27 septembre 2020 : 6 milliards, à 50,1 % des voix. Le Conseil fédéral a renvoyé toute décision sur des avions supplémentaires à « un deuxième temps ». Le Parlement a tranché le 15 septembre. Une semaine plus tard, le chef de l’armée choisit l’usine du fournisseur pour déclarer que la commande est trop petite et, selon Le Temps, qu’il faudra accroître l’enveloppe. Ce n’est pas un avis technique glissé dans un rapport, c’est une prise de position politique, publique, faite à l’étranger, dans les locaux d’un groupe coté en bourse qui a tout intérêt à l’entendre.

Et le calendrier aggrave le cas : la visite a lieu deux semaines après le rapport de la Commission de gestion établissant que presque personne, au DDPS, n’avait lu le contrat en entier avant d’en garantir le prix au Parlement, que des documents n’ont pas été archivés et que les alertes du Contrôle fédéral des finances ont été balayées. Sur ce point, les hauts gradés n’ont rien trouvé à dire à Fort Worth. Le Temps note que le scandale du prix « n’inquiète pas » le chef de l’armée ; la NZZ résume la ligne de la délégation : regarder devant. Un commandement qui vient d’apprendre que son fournisseur ne s’estime tenu à aucun prix devrait traiter ce fournisseur en adversaire commercial. Celui-ci se conduit en obligé : une cérémonie sans portée technique, des signatures sur un bout de fuselage, une demande de rallonge formulée sur place et pas un mot sur le contrat.

Replaçons la scène dans la série :

  1. en juin, Berne a réglé d’avance tous ses paiements d’armement de l’année aux États-Unis, un demi-milliard, de peur de fâcher son fournisseur ;
  2. en août, Berne a demandé 970 millions pour payer le « ticket coupe-file » auprès des fournisseurs de l’OTAN ;
  3. en septembre, les chefs de l’armée vont au Texas prendre la pose devant les caméras du constructeur et réclamer davantage d’avions.

Washington a répudié le prix, Washington a réduit la commande, Washington a fait attendre les Patriot, et à chaque fois la réponse suisse a été la même : payer plus vite, demander plus, sourire plus large. Le Canada, dans la même situation, a renégocié. Roos et compagnie, eux, ne savent plus quoi inventer pour plaire à leur maître. Lockheed Martin n’aurait pas mieux rédigé le communiqué. Des officiers de la Confédération qui font, dans l’usine du vendeur, la réclame pour une commande plus grosse, alors que ni le prix ni le nombre d’appareils ne sont connus, relèvent de la Commission de gestion au même titre que l’ancienne cheffe du département.

Le premier client ne fait plus voler les siens

Un autre choix serait-il souhaitable ? Lockheed Martin souligne que son appareil vedette a été choisi par vingt pays. La question reste légitime au vu de ce que disent les militaires américains eux-mêmes. En juin, le général Gregory Masiello, qui dirige le bureau du programme F-35 au Pentagone, a reconnu devant le Sénat que la flotte avait « dépassé » les capacités de son système de soutien : plus de 1 300 appareils en service pour une logistique dimensionnée, selon ses mots, pour 700 à 800. Le Pentagone a lancé un plan de rattrapage de 13,7 milliards de dollars jusqu’en 2031, essentiellement pour racheter les pièces détachées qui manquent.

Le GAO, la Cour des comptes américaine, a mesuré le résultat. Entre 2021 et 2025, le taux d’appareils capables d’assurer au moins une mission est tombé de 67 % à 44 %, et celui des appareils capables d’assurer toutes leurs missions de 38 % à 25 %. Un F-35 sur quatre est pleinement opérationnel. Depuis 2014, le GAO a adressé 46 recommandations au programme sur la maintenance ; en mars, 14 seulement avaient été suivies. Les Observateurs ont raconté comment le Pentagone avait tenté cet été d’interdire la publication de ce rapport.

Les avions suisses seront neufs, ce qui ne les met pas à l’abri. Armasuisse promet des appareils livrés « dans leur configuration la plus récente », le Block 4. Ce standard n’existe pas encore : le général Masiello a indiqué au Sénat que 22 des 55 capacités prévues étaient en service, et que le nouveau cœur de réacteur nécessaire pour alimenter l’ensemble n’arriverait pas avant 2031. Les avions suisses puiseront en outre dans le même stock mondial de pièces détachées que les 1 300 appareils américains. C’est pour se garantir une place dans cette file d’attente que Berne a payé son demi-milliard d’avance en juin.

Vidéo
Où en est réellement le programme F-35 en 2026 ?
Trois rapports officiels américains passés au crible par Bruno Aviation

Bruno Aviation, journaliste spécialisé en aviation militaire, passe au crible trois rapports officiels américains récents. Le constat est sévère : retards, surcoûts, capacités repoussées ou réduites, disponibilité insuffisante et difficultés persistantes de maintenance. Le Block 4, initialement attendu pour 2026, ne devrait pas être pleinement disponible avant le début des années 2030.

Une enquête très documentée qui met en lumière l’écart entre la communication autour du F-35 et l’état réel du programme.

« Le F-35 en 2026. C’est pire que tout ce que vous pouvez imaginer ! », chaîne Bruno Aviation (YouTube). Si la vidéo ne s’affiche pas : la voir sur YouTube.

Combien d’avions disponibles ?

Si la flotte suisse affichait un jour les taux de disponibilité constatés aux États-Unis, trente F-35 donneraient treize appareils capables de remplir au moins une mission, et sept ou huit capables de les remplir toutes. Une flotte neuve est en principe mieux lotie qu’une flotte vieillissante. Mais la disponibilité d’un avion dépend de ses pièces de rechange et de ses logiciels, et ceux-là viennent du système dont le chef du programme reconnaît qu’il ne suit plus. C’est aussi pour cela que le Parlement veut étudier une nouvelle prolongation des F/A-18 au-delà de 2030, alors que le F-35 devait les remplacer.

Geler la dépense : ce qui est encore possible

Absolument rien ne nous oblige à continuer de payer les yeux fermés. Le Conseil fédéral l’a lui-même confirmé au Parlement en mars 2025 : le contrat peut être résilié à tout moment jusqu’à la livraison des appareils, sans pénalité. La Suisse devrait alors assumer les coûts déjà engagés, que le gouvernement se disait incapable de chiffrer, alors qu’environ 700 millions avaient été versés à l’époque. Depuis, Berne a ajouté un demi-milliard, payé d’avance en juin pour l’ensemble de l’année 2026. Chaque versement grossit la note de sortie et rétrécit la porte. Drôle de méthode.

Et cette méthode a un précédent : en 2022, une initiative populaire contre le F-35 récoltait ses signatures ; le Conseil fédéral s’est dépêché de signer le contrat le 19 septembre, avant que le peuple ait pu se prononcer, et les initiants ont dû retirer leur texte. Une nouvelle initiative est en cours, portée par l’Association citoyenne contre les F-35, avec un délai de récolte fixé au 28 octobre 2027. À cette date, les premiers avions suisses auront quitté l’usine. Le scénario de 2022 se rejoue à l’identique : on crée le fait accompli, puis on explique qu’il est trop tard.

Le Parlement, lui, a refusé le 15 septembre la proposition des Verts de suspendre le crédit additionnel jusqu’à ce que le Conseil fédéral ait répondu au rapport de la Commission de gestion. Toute la droite a voté contre. Le PS réclame une commission d’enquête parlementaire ; l’UDC, qui exige des comptes de Viola Amherd, est en même temps le parti le plus attaché à l’avion. La rallonge de 394 millions, votée dans le message sur l’armée par arrêté fédéral simple, échappe au référendum. Le peuple qui a fixé le plafond en 2020 ne sera pas consulté sur son dépassement.

Il reste un levier, le plus simple : le budget. Le crédit d’engagement autorise la dépense ; ce sont les crédits budgétaires annuels qui la paient. L’avance de juin a soldé 2026. Le budget 2027 se vote en décembre. Un Parlement qui voudrait geler la dépense n’a qu’à refuser d’y inscrire les versements aux États-Unis tant que trois choses ne sont pas acquises : la réponse du Conseil fédéral aux sept recommandations de la Commission de gestion, attendue pour le 11 décembre ; le nombre définitif d’appareils, promis pour le deuxième trimestre 2027 ; et un prix. Payer avant de savoir ce que l’on achète est exactement ce que Berne fait depuis 2021. Il n’y a aucune raison de le laisser continuer.

La Confédération se retrouve donc avec un chasseur choisi par vingt pays, dont le premier client ne parvient plus à faire voler la moitié de la flotte, dont le prix, le nombre et le coût d’exploitation restent inconnus, et dont ses propres chefs militaires vont plaider la cause chez le vendeur. Les seuls chiffres fermes de ce dossier sont ceux des sommes déjà parties pour les États-Unis. Après le prix fixe qui ne l’était pas, voici la flotte minimale qui ne l’est plus, même en théorie.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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