mercredi 4 novembre 2026
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Le cocu de l’histoire : de l’Ukraine à la Serbie, une Europe hors jeu

Pendant que les Russes revendiquent la prise de Dobropillia, verrou qui leur ouvre la route de l’ouest, Washington achète du diesel à Moscou et l’on parle d’un Yalta bis entre Trump, Poutine et Xi. Pour Oskar Freysinger, l’Union européenne est le cocu de cette affaire, prisonnière de sa propre propagande et tentée par l’escalade, de Berlin à Londres. De Magdebourg à Belgrade, de Brasília à Jérusalem, il suit les secousses d’un ordre qui se défait, jusqu’à une hypothèse qui le fait franchement sourire : Viktor Orbán à la tête de l’ONU.

Oskar Freysinger
4 novembre 2026
21 min de lecture

« L’Union européenne est le cocu de cette histoire, et c’en est ridicule. Les Américains, au moins, parlent aux Russes. »

L’affaire ukrainienne a connu ces derniers jours quelques rebondissements assez extraordinaires. Une petite ville du Donbass est tombée, qui ouvre aux Russes un éventail de routes vers l’ouest ; les Américains, qui ont allumé ce conflit, achètent à présent du diesel à Moscou en se rêvant faiseurs de paix ; et l’Union européenne découvre qu’on s’apprête à discuter de la planète au-dessus de sa tête. Je pousserai ensuite jusqu’à Magdebourg, Belgrade, Brasília et Jérusalem, avant de finir sur une nouvelle qui, pour une fois, m’a fait rire.

Dobropillia, le point charnière

Commençons par le front. Moscou a annoncé le 16 octobre la prise de Dobropillia – ce que Kiev a démenti –, une petite ville minière du Donetsk presque vidée de ses habitants, dont on peut se demander pourquoi elle a tant compté. C’est qu’elle formait une place forte, renforcée de longue date, à laquelle les Ukrainiens se sont accrochés de toutes leurs forces, et surtout un point charnière. À partir de là, les Russes ont la main ouverte : ils peuvent descendre vers Zaporijjia, filer droit vers l’ouest sur Dniepropetrovsk, remonter vers Kharkov, et ils tiennent désormais la mâchoire sud de la tenaille qui menace Kramatorsk et Sloviansk. Ils peuvent s’étendre en éventail, et l’ennui, pour les Ukrainiens, est qu’ils n’ont plus assez de troupes pour boucher tous les trous et ne savent pas dans quelle direction viendra le prochain coup.

Ailleurs sur le front, des chaudrons se forment de plus en plus souvent, autant de petits Stalingrad. Au nord-est de Kharkov, Poutine a annoncé à la mi-octobre la liquidation d’un groupe de quelque 2 000 soldats encerclés ; Kiev nie jusqu’à l’existence de cette poche, mais selon le décompte final qui m’est parvenu, on aurait relevé 5 000 cadavres, ces hommes ayant refusé de se rendre. Je ne sais ce qui peut conduire à une mort aussi inutile, quand Paulus lui-même, à Stalingrad, a fini par capituler avec ses quelque 90 000 survivants. Ce jusqu’au-boutisme a quelque chose de stupéfiant.

Pour le reste, les Russes poursuivent leur travail d’attrition, avec parfois des choix étonnants. Devant Orekhov, ils sont au contact depuis longtemps sans chercher à emporter la décision ni à pousser les Ukrainiens à la retraite. Leur but principal étant Zaporijjia, ils entretiennent là un foyer qui occupe une partie des troupes adverses et les détourne de la défense de la ville. Ils jouent d’ailleurs sur du velours, car le recrutement forcé, de plus en plus féroce, s’étend à des hommes de plus en plus âgés, et les volontaires prêts à venir se faire saigner à blanc semblent de plus en plus difficiles à trouver.

La colombe de Washington

De tout cela découle la politique américaine, qui ne manque pas de sel. Ce sont les États-Unis qui ont commencé cette affaire et qui ont investi en Ukraine comme ce n’était pas permis – rappelez-vous le fils Biden et Burisma, et la CIA, qui y joue encore un rôle important –, et les voici qui s’érigent en faiseurs de paix entre Moscou d’un côté, Zelensky et l’Union européenne de l’autre, telle la colombe, rameau d’olivier au bec. On a un peu de peine à y croire.

Trump a annoncé le 9 octobre des livraisons massives de diesel russe, vers les États-Unis et le marché mondial, avec la bénédiction du Trésor américain. Il voulait il y a peu sanctionner massivement Indiens et Chinois parce qu’ils achetaient des hydrocarbures russes, et voilà les États-Unis qui en achètent à leur tour, sans vergogne. Le volume compte moins que le symbole, qui est un coup de Jarnac porté à l’Union européenne et à Zelensky, lequel a dénoncé un accord « ni juste ni honnête ». Entre lui et Trump, le climat est tel que ces deux-là ne partiront pas en vacances ensemble : quand Zelensky répète qu’il n’y a là rien de personnel, c’est que tout est personnel.

Elon Musk s’en est mêlé à son tour, en reprochant à l’armée ukrainienne d’avoir enfreint les conditions d’utilisation de Starlink pour mener des frappes de drones, et en reconnaissant que SpaceX en avait bridé l’usage. Ce n’est pas une mince affaire, car sans Starlink, la défense ukrainienne s’effondrerait à mon avis en quelques semaines ; Musk lui-même parle d’un front qui s’écroulerait immédiatement. Le soutien se poursuit donc, et la CIA, très fortement impliquée, y joue à fond. Avec les Américains, on retrouve toujours ce double langage : Polichinelle fait son numéro sur le devant de la scène, et derrière, on mène une politique pure et dure.

L’Europe, cocu de l’histoire

L’Union européenne est le cocu de cette histoire, et c’en est ridicule. Les Américains, au moins, parlent aux Russes. On évoque à présent une réunion à trois entre Trump, Poutine et Xi, en marge du sommet de l’APEC, à Shenzhen, les 18 et 19 novembre : une sorte de Yalta bis, où l’on essaierait de définir les zones d’influence sur la planète. Les Américains s’aperçoivent que le morceau est devenu trop gros. Ils sont répandus sur toute la surface du globe avec leurs centaines de bases, cela commence à coûter très cher, et ils n’ont plus les moyens de cette politique. Dans ce tableau, on cherche en vain l’Europe.

Que font les Européens pendant ce temps ? Ils cherchent un négociateur commun face à Moscou, et voilà des mois qu’ils ne parviennent pas à s’entendre sur un nom. Quand on voit ceux qu’ils avancent, un Stubb ou d’autres du même tonneau, on imagine sans peine les Russes se dire, en les voyant arriver, qu’il est inutile de discuter, qu’on fera semblant et qu’on continuera le travail. Le seul qu’ils pourraient envoyer, s’ils voulaient vraiment parler à Moscou, serait à mon avis Gerhard Schröder, celui-là même que Poutine a proposé et que Bruxelles ne veut pas entendre nommer. Et lorsque l’un d’eux se risque à la rencontre, c’est de l’improvisation : le ministre allemand Johann Wadephul a obtenu vingt minutes avec Lavrov à New York, le temps de réciter son laïus, et Lavrov a fait savoir qu’un coup de téléphone aurait suffi.

C’est l’orgue de Barbarie : on tourne la manivelle et l’on entend toujours la même chanson. Toutes les propositions faites aux Russes leur ont déjà été soumises plusieurs fois, ils les ont chaque fois refusées, et on revient avec les mêmes en les habillant autrement. On change les habits du roi, mais à la fin, le roi se retrouve quand même nu. Les Russes se sont fait rouler dans la farine au moins trois fois, si ce n’est quatre ou cinq, et ils ont compris. Or la confiance est un élément essentiel des relations internationales, et celle-ci est totalement rompue.

Le plus grave est que nos dirigeants sont désormais piégés par leurs propres discours. Ils nous ont raconté tant de sornettes que la diabolisation des Russes prend du plomb dans l’aile dès lors que Trump négocie avec eux et envisage des réunions à trois. Si les Américains peuvent le faire, finit-on par se demander, pourquoi les dirigeants européens ne le pourraient-ils pas ? Chez eux, c’est niet, il n’y a pas de discussion possible, et les voilà dans un cul-de-sac dont la seule issue apparente s’appelle l’escalade.

L’escalade, dernière carte

Elle pourrait d’abord prendre la forme d’une interdiction de l’espace aérien ukrainien, dont on reparle, c’est-à-dire d’une confrontation aérienne directe avec la Russie, donc de la cobelligérance immédiate. Je ne sais plus quel responsable, à l’OTAN ou dans une capitale européenne, faisait valoir que l’Alliance dispose de plus de 2 000 avions de chasse, contre 300 et quelques pour les Russes. Attention, car on compte là-dedans les appareils américains, et je suis à peu près sûr que les Américains ne joueront pas ce jeu-là, ce qui fait déjà descendre violemment le chiffre. Plusieurs pays ont en outre décidé de ne pas s’y engager, ce qui le réduit encore de quelque 60 %. Reste l’expérience, c’est-à-dire la capacité d’employer l’aviation en liaison avec les missiles et les drones, et reste la technicité des appareils : face à des Su-57 ou à des MiG-35, on n’a pas affaire à de vieux coucous. Ce pourrait être le massacre dans le ciel ukrainien. Je ne crois pas nos dirigeants aussi bêtes, mais désespérés comme ils le sont, on peut tout imaginer.

Si l’on envoyait des troupes, non pour tenir le front mais pour assurer la logistique à l’arrière, les Russes ont été clairs : ce serait un acte de guerre, ils les aplatiraient, et ils sortiraient les Orechnik pour faire bon poids. L’article 5 de l’OTAN serait alors difficile à invoquer, puisque les Russes n’attaqueraient pas le territoire de l’Alliance et que ce sont les Européens qui seraient allés en Ukraine. Il en irait de même d’un blocus, voire d’une occupation de Kaliningrad, dont il est aussi question, et les Américains ne s’y mouilleraient en aucun cas. Quant à bloquer la Baltique, ce qui paraît à peu près impossible, les Russes rouvriraient le passage en toute légitimité, puisque le droit maritime aurait été violé.

Ce que je crains le plus est ailleurs : que des missiles de moyenne ou de longue portée se mettent à frapper loin dans le territoire russe, jusqu’à Moscou, et je pense moins aux drones qu’à des engins livrés par les Britanniques ou d’autres. Il faudrait pour cela Starlink, et je ne sais pas quel est le pouvoir réel de Trump face à la CIA, tout cela restant un peu flou. Je ne parle pas des Storm Shadow britanniques ni des SCALP français, que les Russes connaissent depuis plus de deux ans et dont ils interceptent l’essentiel. Je parle de missiles plus puissants, des Tomahawk, que les Américains ne livrent pas pour le moment, ou des Taurus allemands. Il suffirait d’un Taurus tombé sur le Kremlin pour que nous ayons la troisième guerre mondiale. Les Russes seraient obligés de réagir, et il leur serait difficile de se limiter à l’Ukraine sans aller frapper l’endroit où ce missile a été produit ou d’où il a été livré. On se gardera bien de le tirer depuis le territoire de l’OTAN, on le fera partir d’Ukraine, mais on joue là avec le feu.

Zelensky ajoute à ce danger, car il comprend qu’on n’aura bientôt plus besoin de lui et que ses jours sont comptés : l’idiot utile, on finit toujours par s’en débarrasser. Je ne lui vois qu’un moyen de sauver sa peau et de rester au pouvoir, provoquer une troisième guerre mondiale. Nous n’avons plus affaire qu’à des gens aux abois, et tout le personnel politique européen n’a plus qu’une ressource, maintenir le mythe du méchant Russe, ce Der Russe que ressassait l’Allemagne de la Seconde Guerre mondiale, archétype de Lucifer sur terre. Souvenez-vous du début de 1984 : ce Goldstein qui apparaît à l’écran, parle de paix et de fraternité entre les peuples, pendant que la foule, ivre de haine, hurle et jette des objets sur l’image. Le mécanisme est exactement le même.

Que reste-t-il à Kiev ?

Les Russes, eux, n’ont pas tellement d’autre option que de continuer. On ne leur laisse pas la moindre chance d’aboutir à autre chose, le jeu est tellement fermé qu’ils se disent qu’il n’y a plus qu’à avancer, prendre le Donbass, aller jusqu’au Dniepr. Ils avanceront de plus en plus vite, car les formidables défenses construites pendant des années avec l’aide de l’OTAN et de la CIA ont été emportées, et il reste maintenant, avant le Dniepr, des territoires très peu peuplés, avec quelques grandes villes. Celles-ci, ils ne les attaquent plus de front comme ils l’ont fait à Bakhmout, qu’ils nomment Artiomovsk : ils les contournent, les encerclent, et elles finissent par tomber faute d’approvisionnement. Ils gardent en outre en réserve des moyens d’escalade, ne serait-ce que l’Orechnik.

Quant à l’avenir des Ukrainiens, je ne le vois plus. Qui reconstruira ce qui restera de l’Ukraine ? Les Américains n’y auront plus d’intérêt, et personne d’autre n’en voudra. Le pays traîne des centaines de milliards de dettes qu’il ne pourra jamais rembourser, les Européens se paient déjà sur la bête, les Américains rachètent des entreprises, et il n’appartient presque plus rien aux Ukrainiens : Zelensky vend l’argenterie, et bientôt il n’y aura même plus d’argenterie. C’est un failed state, et si on le laisse entrer dans l’Union européenne, ce sera la fin de celle-ci, cela me paraît garanti. Ce pays, où les démographes ukrainiens ne comptent plus que 29 millions d’habitants tout au plus, restera l’idiot utile, le laissé-pour-compte. Ce qui se passe là est terrifiant. Les premières victimes seront les Ukrainiens, les dindons de la farce seront ensuite les Européens, et là-haut, les trois grands finiront par s’entendre. Rien n’indique pour le moment que nous allions vers un apaisement.

Merz, Burnham et le Drang nach Osten

Pendant ce temps, nos dirigeants soufflent sur les braises. À Londres, le nouveau Premier ministre s’appelle Burnham, et burn, en anglais, veut dire brûler : nomen est omen, il ne manquait qu’un porteur de flamme pour mettre le feu au continent. Son ministre de la Défense, Wes Streeting, vient de donner aux Britanniques un peu plus de mille jours pour être prêts à faire la guerre.

Friedrich Merz n’est pas en reste, et il tient un discours absolument incroyable. J’en ai vu un où il dit en gros que la population allemande lui importe peu et que la priorité est de vaincre la Russie en Ukraine. On l’a encore entendu à Münster, début octobre, marteler sa formule sur l’Allemagne qui vacille : si elle vacille, l’Europe vacille, et si l’Europe vacille, l’Ukraine vacille, tant pis pour la résistance qui monte dans son propre pays. Annalena Baerbock, dans le gouvernement précédent, disait déjà qu’elle tiendrait sa promesse à l’Ukraine, « peu importe ce que pensent mes électeurs allemands ».

C’est le Drang nach Osten d’Adolf Hitler en 1941, et c’est d’une absurdité complète, car ils n’ont tout simplement pas les moyens de leurs ambitions. Napoléon en 1812 et les Allemands en 1941 disposaient chacun de la meilleure armée du moment, et ils ont échoué. Qu’on ne vienne pas me dire que ces armées étaient purement nationales : en 1941, il y avait des Roumains, des Hongrois, des Français, des Hollandais, des Italiens, des Espagnols ; en 1812, des Polonais, des Prussiens, des Autrichiens et des Suisses, dont la Bérézina se souvient. Le noyau dur était français ou allemand, mais c’était déjà une armée européenne qui s’en allait joyeusement vers les plaines russes. Et l’on recommence cette chanson sous la conduite d’un chancelier dont à peine 10 % des Allemands se disent satisfaits.

On se demande pourquoi il fait cela. C’est simple : regardez où il a travaillé. Merz a présidé le conseil de surveillance de BlackRock en Allemagne, et BlackRock, qui s’est placé au premier rang des affaires ukrainiennes, a gros à perdre si l’Ukraine s’effondre. Comme d’habitude, il suffit de suivre l’argent, et l’on constate que Merz ne travaille plus du tout pour le peuple allemand.

Saxe-Anhalt : la CDU quitte la salle

Je compte malgré tout toujours un peu sur l’Allemagne, où le mur coupe-feu dressé autour de l’AfD continue de s’effriter. Le parti a atteint les 30 % dans un sondage national, où la CDU-CSU tombe à 18 %, elle qui recueillait près de 29 % des voix en février 2025 quand l’AfD en obtenait 21. Il est particulièrement fort à l’est, au point que certains évoquent une nouvelle division du pays, à laquelle je ne crois guère.

On attend maintenant l’élection du ministre-président de Saxe-Anhalt, en décembre, à Magdebourg. La CDU a décidé de quitter la salle pendant les premiers tours, où une majorité absolue est requise, afin de barrer la route à Ulrich Siegmund, le candidat de l’AfD, et de revenir au troisième, où la majorité simple suffit. Seulement, l’un des siens, Guido Heuer, a déjà annoncé qu’il resterait dans la salle, ce qui commence mal. Il faut savoir en outre que lors de l’élection du président de cette assemblée, l’élu de l’AfD a recueilli quatre voix de plus que l’AfD et le BSW réunis, et qu’il affirme lui-même que des voix de la CDU s’y trouvaient. Au troisième tour, à bulletin secret, rien n’empêchera ces quatre-là de recommencer. La CDU se rend ridicule avec ces manœuvres, que tout le monde voit et qui sont si peu démocratiques qu’elles ne font que lui coûter encore des voix. Après quoi, on s’étonne.

Belgrade, le ciment qui manque

Je voudrais m’arrêter un instant sur la Serbie, car le sujet mérite mieux que les cris de joie de Bruxelles. La défaite d’Aleksandar Vučić, le 25 octobre, s’explique à peu près comme celle d’Orbán : un pouvoir trop long, plus de dix ans chaque fois, avec la corruption et les rentes de situation qui s’installent presque inévitablement. L’idéologie n’y est pour rien, ce fut un vote anti-Vučić. Il a lui-même provoqué l’épreuve. Ne pouvant briguer un troisième mandat, il a quitté la présidence le 27 septembre, en laissant l’intérim à la présidente de l’Assemblée, Ana Brnabić, pour tenter d’asseoir son autorité par des législatives anticipées, devenir Premier ministre et installer un proche à la présidence. Il voulait surtout en finir avec les manifestations étudiantes avant l’Exposition de Belgrade, l’an prochain, qu’elles menaçaient de lui gâcher. Il a perdu, et lui que tout le monde dépeignait en dictateur accroché à son fauteuil est allé le soir même reconnaître sa défaite devant les caméras. Tiens donc, nous aurait-on menti ?

Le Parlement compte désormais 140 députés de la Liste étudiante contre 103 pour le camp Vučić, sur 250. Je ne vois guère d’étudiants dans ce groupe, qui aligne des universitaires, des médecins, des artistes ou des économistes : ce sont les professeurs qui iront au gouvernement, et les étudiants qui contrôleront, paraît-il, par-derrière. Ils vont composer un cabinet au petit bonheur la chance avec ce qu’ils ont sous la main, des gens sans la moindre expérience, avant une présidentielle qui doit se tenir d’ici la fin décembre.

Le vrai problème est qu’aucun parti n’a pris le pouvoir à Belgrade : c’est un mouvement disparate où se retrouvent tous les frustrés de l’ère Vučić, des communistes aux nationalistes les plus fervents en passant par les libéraux. Vučić écarté, l’ennemi commun disparaît, et avec lui le seul lien qui les unissait. Il suffirait qu’une quinzaine ou une vingtaine de députés changent de camp pour que la majorité s’évanouisse, et comme il n’y a derrière eux ni doctrine ni stratégie, seulement du bricolage, je pense que la Serbie va traverser une phase de troubles assez importante. Quand on tient le pouvoir et qu’on veut le plus gros morceau du gras, on finit par se taper dessus, à moins que n’émerge une figure tutélaire capable de donner une unité à tout cela, ce dont je doute. On soupçonne d’ailleurs, une fois de plus, notre ami Soros derrière le financement de ce mouvement, comme naguère en Hongrie ou en Ukraine : quand un mauvais coup se trame quelque part, on pense à Poutine, alors qu’il faudrait d’abord penser à Soros.

Les Européens triomphent en saluant la victoire des progressistes, mais personne ne sait au juste qui a gagné, tant la chose est protéiforme. J’en reste mitigé. Vučić ne me plaisait pas trop, parce qu’il slalomait entre les Russes et l’Occident, mais coincé comme il l’était, avait-il tellement le choix ? Il l’a même fait avec une certaine habileté, en Ianoukovitch de la Serbie, jusqu’à la chute. À force de ménager la chèvre et le chou, on finit dans les choux.

Brésil : Lula réélu, tout reste bloqué

Au Brésil, Lula l’a emporté le 25 octobre avec moins de 52 % des voix, et je n’en attends aucun changement, car tout est bloqué. Le pays est fracturé, et le parti de Bolsonaro, désormais premier groupe à la Chambre avec 121 députés, pourra paralyser le président. Sa politique, on la connaît. Elle a certains aspects positifs, mais sur la cherté de la vie et l’insécurité, qui s’est aggravée, il n’a rien su résoudre. Cela reste de la gauche, et la gauche est idéale dans l’opposition, où elle oblige la droite à se montrer un peu plus sociale ; dès qu’elle prend le pouvoir, elle ruine le pays. Le pays qui fonctionne le mieux est celui où la droite gouverne avec la gauche en face, et l’inverse tourne à la catastrophe.

L’enjeu planétaire est plus intéressant. Pour les BRICS, Lula vaut sans doute mieux que le très trumpien clan Bolsonaro, et Trump y perd un pion, lui qui s’employait à rétablir la doctrine Monroe sur l’hémisphère occidental. Les Américains tiennent ce continent pour leur jardin, où ils n’ont fait que substituer leur impérialisme aux anciennes puissances coloniales, et c’est exactement ce qu’ils iront dire aux Russes et aux Chinois : ne venez pas nous ennuyer dans notre hémisphère, et pour le reste, on peut s’arranger. Or le Brésil, cinquième pays du monde par la superficie, est un gros morceau, qui pourrait connaître à terme des velléités de sécession : certains États jouent déjà avec l’idée, sans que je sache jusqu’à quel point c’est sérieux.

Reste que cette victoire étonne, après que la droite a remporté tous les scrutins précédents, jusqu’au premier tour. Les soupçons sont là, et on les comprend : la prolongation du vote de deux heures a été décidée par le juge Cristiano Zanin, ancien avocat personnel de Lula, et le juge Moraes a aussitôt réclamé les passeports de Flávio Bolsonaro. On voit à quoi la démocratie est arrivée. Quel visionnaire que Tocqueville ! Dès 1840, dans le second tome de De la démocratie en Amérique, il prédisait que les démocraties basculeraient un jour dans un despotisme doux, une sorte de pseudo-démocratie qu’il ne savait trop comment nommer et que nous appellerions un totalitarisme larvé. Nous y voilà, et dès le moment où la confiance dans le vote du citoyen s’estompe, on se retrouve dans la situation que vous connaissez à Paris et dans toute la France.

Israël, le scrutin pour rien

Les Israéliens votaient le jour même de cet entretien, et je m’étais gardé de tout pronostic, le scrutin s’annonçant trop serré. Les résultats définitifs du scrutin m’ont donné raison sur ce point : 53 sièges pour le bloc de Netanyahou, 48 pour celui de Gadi Eisenkot, 19 pour les partis arabes, et personne pour atteindre les 61 nécessaires. Netanyahou avait pourtant tout essayé. On lui a prêté l’intention de repousser le scrutin, puis de bombarder l’Iran avant le vote, ce qui eût été l’Armageddon assuré avant l’heure, et il semblerait que le chef d’état-major de l’armée israélienne se soit mis en travers de son chemin.

Mais honnêtement, qu’est-ce que cela change ? Les autres sont dans la même logique, et le pays derrière eux. Si l’on s’oppose à Netanyahou, c’est surtout pour des raisons de corruption, parce qu’il représente à mes yeux le degré zéro de la politique, un gangster parvenu au pouvoir bien plus qu’un homme d’État. On veut s’en débarrasser comme on a voulu se débarrasser de Vučić, sans mettre en cause la politique suivie, à commencer par le projet du grand Israël. Ce n’est pas un Naftali Bennett qui la changera : quand on se prénomme Naftali, on sent forcément un peu la naphtaline, et l’on sort du fond de l’armoire.

Orbán à l’ONU, pour finir de rire

Puisqu’on parlait d’Orbán, le voilà de retour. Selon le Wall Street Journal, Washington le pousse vers le secrétariat général de l’ONU, en comptant sur l’appui des Russes et des Chinois. Les Français et les Anglais n’en voudront évidemment pas, et l’on m’objectera qu’il leur suffirait d’un veto. Je n’y crois pas : quand les trois grands du monde s’entendent, ils disposent de tant de moyens de pression que les deux petits caniches rentrent à la niche. Ils s’abstiendront, le Conseil de sécurité enverra le nom à l’Assemblée générale, et l’affaire passera, d’autant qu’Orbán arrange finalement tout le monde.

Ce serait très drôle, et cela pourrait changer quelque chose à ce qu’est devenue l’ONU, car António Guterres a trop clairement joué dans un camp. Orbán resterait un Européen, mais il n’appartient pas à cette clique qui a pris l’Occident en otage, et je vois là une solution médiane que je serais tenté de dire idéale. Reste à voir ce que cela donnera. Ce serait en tout cas, pour le cocu de cette histoire, une assez jolie fin de vaudeville.

Note

Cette tribune est tirée de mon entretien avec Nicolas Stoquer sur GPTV du mardi 27 octobre 2026. Je vous invite évidemment à suivre Géopolitique TV sur YouTube et à vous abonner à leurs canaux.

Oskar Freysinger
Oskar Freysinger

Fondateur de l'UDC Valais en 1999, Oskar Freysinger siège comme député valaisan au Conseil national de décembre 2003 à novembre 2015, avant d'occuper un poste de conseiller d'État du canton du Valais entre 2013 et 2017.

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