Drones suisses : pour défendre sa neutralité, faut-il vendre ses armes ?
À l’approche de la votation sur les exportations d’armes, les fabricants suisses de drones affrontent une équation explosive : innover pour défendre le pays, vendre à l’étranger pour grandir, sans pour autant vider la neutralité de sa substance. Les technologies duales révèlent les contradictions d’une souveraineté militaire dépendante de marchés extérieurs.
Volatorix présente un intercepteur de drones annoncé à 500 km/h, conçu à Fribourg, des ingénieurs suisses recrutés par le fabricant français Harmattan AI, Auterion, entreprise helvético-américaine, développe des logiciels de guidage intégrés à des appareils destinés à l’Ukraine : l’enquête de la RTS révèle une industrie suisse des drones qui a du talent, des clients potentiels et un problème cornélien. Comment en effet concilier ventes d’armes et neutralité ? Le 29 novembre, les Suisses voteront précisément sur ce sujet.
En Ukraine, la guerre des drones impose production de masse et renouvellement accéléré : des appareils bon marché épuisent des défenses antiaériennes ruineuses. La défense antidrones fabriquée à Oerlikon illustre l’enjeu pour la Suisse, le drone pourrait constituer un élément de réponse pertinent à ce dilemme. Comme l’illustre le reportage de la RTS, la Confédération dispose en effet des compétences nécessaires pour prendre sa place dans cette nouvelle industrie de guerre. Encore faut-il transformer l’innovation en production, puis en contrats. Une armée a besoin de systèmes disponibles, réparables, produits en nombre.
Or, le marché national est trop étroit pour assurer seul la rentabilité de ces technologies. Les entreprises doivent exporter, s’intégrer aux chaînes industrielles étrangères ou développer leurs activités hors de Suisse. Le risque n’est pas seulement de perdre des ingénieurs, mais de voir la valeur industrielle de leurs inventions se créer ailleurs. Le paradoxe : pour bien équiper son armée, la Suisse doit vendre à l’étranger. Et plus elle dépend de ces commandes, plus son autonomie devient fragile.
Berne finance l’innovation, qui maîtrisera les débouchés ?
Un drone non armé peut inspecter une centrale électrique, surveiller une frontière ou guider une frappe. Caméras, capteurs, navigation, logiciels : les mêmes briques technologiques passent du civil au militaire. Flyability en fournit l’illustration côté inspection industrielle, Auterion, côté logiciels de guidage. Et d’un drone d’observation à une munition rodeuse, il n’ay qu’un modeste pas technologique. Quand on arme ces machines volantes, les systèmes de ciblage automatisé posent une autre question : qui autorise l’emploi de la force ?
Sans même creuser ce dernier point, Berne a parfaitement identifié les opportunités qu’offre le marché du drone. Innosuisse et armasuisse ont lancé un appel à projets doté de 20 millions de francs pour les technologies duales, notamment la lutte antidrones. Berne encourage donc l’innovation civile et militaire. Encore faut-il pouvoir l’industrialiser.
Attention au raccourci commode : « dual » ne signifie pas « libre d’exportation ». La législation suisse sur le contrôle des biens peut encadrer un capteur, un logiciel ou même un transfert immatériel de technologie. Les armes et certains équipements de combat relèvent, eux, de la loi sur le matériel de guerre. Tout dépend donc de la classification du produit et la votation ne libérera donc pas tous les drones et logiciels suisses. En l’état, le risque est de financer ici la recherche et la formation, puis de voir les commandes et les décisions partir ailleurs. Le savoir-faire sans débouchés ni usines ne suffit pas.
Drones suisses : neutres au décollage, mondialisés à l’atterrissage
D’où l’enjeu du 29 novembre. Comme le rappelait notre analyse des ventes d’armes suisses, le projet assouplirait les exportations vers 36 États partenaires, y compris lorsqu’ils participent à un conflit, sous réserve du droit de la neutralité et des intérêts suisses. Le Conseil fédéral pourrait aussi déroger exceptionnellement à certains critères. Enfin, les acheteurs ne seraient plus systématiquement tenus d’obtenir l’accord de Berne avant de réexporter le matériel.
Le SECO précise les limites de la réforme : les livraisons directes de matériel de guerre suisse à l’Ukraine resteraient interdites. Une réexportation ultérieure pourrait toutefois devenir possible dans certains cas, notamment si le matériel a d’abord été acquis de bonne foi pour les besoins d’un partenaire. Berne pourrait encore exiger des garanties ou refuser la vente. Ni embargo général, ni chèque en blanc, mais une marge accrue pour un exécutif qui penche toujours plus vers l’intégration pas à pas au bloc atlantique.
Argument du Conseil fédéral : sans industrie exportatrice, la Suisse risque de manquer de fournisseurs en cas de crise. Ses opposants redoutent, eux, une dilution du contrôle suisse sur la destination finale des armes. En 2025, les exportations d’armes atteignaient pourtant 948 millions de francs : le secteur n’est pas à l’arrêt, même si les start-up de drones restent fragiles.
Dans sa tribune sur la neutralité armée, Uli Windisch se faisait le héraut d’une défense forte, mais nationale contre un arrimage accru à l’OTAN. Dans le contexte du rejet de l’initiative du 27 septembre, la question des exportations d’armes devient centrale : une industrie suisse peut-elle encore rester souveraine lorsqu’elle dépend des commandes, des normes et des arbitrages de puissances étrangères et que Berne pousse à l’intégration au bloc atlantiste ? Le scrutin du 29 novembre tracera une nouvelle ligne de démarcation entre respect de la neutralité et adhésion aux structures occidentales. L’industrie suisse du drone devra continuer à évoluer sur cette ligne de crête.
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