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Lovecraft : derrière Cthulhu, la modernité en horreur

On croit connaître Howard Phillips Lovecraft : Providence, Cthulhu, le Necronomicon, les cités englouties. Dans "Lovecraft. La modernité en horreur", Aristide Leucate cherche l'homme derrière cet imaginaire devenu universel et trouve un écrivain moins simple qu'il n'y paraît : matérialiste hanté par le sacré, Américain qui se rêvait vieil Européen, aristocrate de tempérament rallié à un socialisme bien à lui, et surtout adversaire précoce d'une modernité marchande et mécanique.

Dimitri Fontana
22 septembre 2026
6 min de lecture

Publié par La Nouvelle Librairie dans la collection « Longue Mémoire » de l’Institut Iliade, l’essai d’Aristide Leucate ne raconte pas une fois de plus la légende de Cthulhu. Il veut comprendre celui qui l’a inventée et retrouver, derrière les monstres et les grimoires interdits, une conception du monde. Le plan suit cette idée : Providence et la vie de l’écrivain d’abord, puis le cosmicisme, la métaphysique et, pour finir, la politique. Moins une biographie condensée qu’un portrait intellectuel, en quatre–vingt–seize pages.

Un « vieil Européen » à Providence

Lovecraft naît en 1890 dans une Nouvelle–Angleterre dont il fera presque une patrie intérieure. Enfant très précoce, lecteur des Mille et Une Nuits, passionné dès six ans par les mythologies grecque et romaine puis par l’astronomie, il rencontre tôt les deux pôles entre lesquels son œuvre ne cessera d’osciller : les dieux anciens et le froid de l’espace.

Quelques images commodes ne résistent pas à la lecture. Le reclus maladif de Providence n’a jamais été l’ermite de la légende. Il voyageait, avait beaucoup d’amis et surtout entretenait une correspondance monstrueuse, des dizaines de milliers de lettres, sans laquelle on ne comprend rien à ses idées. Leucate s’appuie largement sur elle, et le Lovecraft qui en sort est sociable, curieux, boulimique de lectures, assez loin du misanthrope claquemuré dans sa chambre.

Reste qu’il vit en décalage avec son époque. Américain, il se dit volontiers « vieil Européen », tient à l’héritage britannique de la Nouvelle–Angleterre et regrette presque ouvertement le monde d’avant la Révolution américaine. Providence est pour lui ce qui survit de cette vieille civilisation, dans une Amérique qui s’en éloigne un peu plus chaque année.

« Les idées de Lovecraft sont empreintes d’un pessimisme qui, avec le temps — et sous les auspices d’Oswald Spengler, penseur dont il subit la nette influence —, s’est révélé prophétique.
Pourfendeur de la société capitaliste marchande, il nourrira un certain racisme teinté d’antisémitisme – ce qui ne l’empêchera pas d’épouser une juive – et se considérera toujours, viscéralement, comme un « vieil Européen », estimant que l’Amérique avait contracté une dette irrémissible à l’égard de la mère patrie en se séparant d’elle. »
Aristide Leucate, Lovecraft. La modernité en horreur, 2026

L’homme n’est pas le centre du monde

Avec le cosmicisme, Leucate touche au cœur du sujet.

L’épouvante lovecraftienne ne tient pas aux monstres. Cthulhu lui–même n’est que la version spectaculaire d’une idée bien plus inquiétante : l’humanité ne compte à peu près pour rien.

Le cosmos de Lovecraft n’est ni bon ni mauvais, il nous ignore. Ses créatures ne sont pas des démons au sens chrétien, ni les soldats d’une guerre entre le Bien et le Mal. Elles appartiennent simplement à une réalité plus ancienne, plus vaste et plus étrangère que l’homme. L’horreur commence quand celui–ci comprend sa vraie place, celle d’un accident minuscule dans un univers qui n’a pas été fait pour lui.

L’homme occidental s’était peu à peu installé au centre de son univers ; Lovecraft l’en chasse sans ménagement. Pas de Providence divine, pas de destinée particulière, pas même d’hostilité : une indifférence, et c’est pire. Lui–même refusait d’ailleurs le mot de pessimisme et se disait « indifférentiste ». C’est de ce vide, écrivait–il, que vient le besoin de tenir à ses valeurs et à l’« arbitraire arrière–plan culturel » qui donne un sens aux existences.

Ce qui n’empêche pas cet athée de parler sans arrêt la langue du sacré.

Un athée poursuivi par les dieux

Le troisième chapitre est celui où le livre donne le plus à réfléchir.

Lovecraft se déclare agnostique, voire athée, sans détour. Mais son œuvre est envahie de cultes, de blasphèmes, de livres interdits, de cérémonies, de prêtres et de divinités. Il s’intéresse à l’occultisme, va chercher chez John Dee, Éliphas Lévi ou la théosophie de Blavatsky, et construit des récits où la raison ouvre à chaque fois une porte sur une réalité qu’il aurait mieux valu laisser fermée.

Plus étonnant : il rejette toute transcendance et garde pourtant une nostalgie esthétique du religieux. Il voit déjà venir une civilisation « mécanique », standardisée, incapable selon lui de produire encore de l’art ou une religion.

Leucate parle d’un « refoulé religieux ». On peut discuter la formule, mais elle nomme une tension bien réelle : le matérialisme de Lovecraft affirme que les dieux n’existent pas, et son imagination passe son temps à les ressusciter. Les dieux de son enfance, note l’auteur, ne l’ont jamais quitté.

Conservateur, socialiste, aristocrate ?

Le dernier chapitre montre le Lovecraft le moins connu, et Leucate se garde d’en faire un doctrinaire.

Ses opinions bougent beaucoup. Le jeune conservateur attaché à l’ordre ancien, hostile à la Société des Nations dès 1919, se rapproche avec la crise des années 1930 d’un socialisme modéré et soutient en 1933 le New Deal de Roosevelt, retraites, assurance chômage et réduction du temps de travail comprises. Son biographe S. T. Joshi avait déjà relevé ce tournant.

Il garde pourtant son tempérament d’aristocrate. Hostile à la société de masse, méfiant envers la démocratie, critique du capitalisme marchand et de la machine, il rêve moins d’égalité que d’une société capable d’assurer à chacun de quoi vivre, tout en gardant les hiérarchies culturelles sans lesquelles, pense–t–il, il n’y a pas de civilisation.

D’où le titre paradoxal du chapitre : « Lovecraft, socialiste tory ? » L’expression dit bien qu’on ne le rangera dans aucune case.

Reste la question du racisme de Lovecraft. Leucate ne nie rien : certains passages des lettres et des récits sont explicites. Il refuse en revanche de réduire l’homme et l’œuvre à cela et propose, plus hardiment, le mot de « racinisme » pour désigner ce qu’il lit d’abord comme un attachement obsessionnel aux origines et à l’homogénéité culturelle, plus que comme une haine des autres. Il récuse au passage la caricature qu’en a tirée Michel Houellebecq.

L’horreur comme antimodernité

Ce que ce petit livre fait comprendre, au bout du compte, c’est que Lovecraft n’a pas seulement inventé des monstres. Il a donné une forme littéraire à une dépossession.

Disparition des anciens dieux, mécanisation du monde, civilisation de masse, culture devenue marchandise, enracinements effacés, sentiment de déclin : chez lui, toutes ces inquiétudes se fondent dans une horreur plus large, celle d’un homme qui découvre qu’il n’est ni le maître de la nature ni le centre du cosmos.

Leucate termine par le chat, que Lovecraft préférait aux chiens comme il préférait l’aristocrate au paysan, et dans lequel il voyait à peu près l’incarnation terrestre de son univers : indépendant, silencieux, souverainement indifférent aux agitations humaines. Le cosmos lovecraftien lui ressemble ; il ne nous hait pas, il n’a simplement pas besoin de nous. On ne sait pas très bien ce qui est le plus effrayant, de Cthulhu ou de cette idée–là.

Aristide Leucate, Lovecraft. La modernité en horreur, La Nouvelle Librairie / Institut Iliade, coll. « Longue Mémoire », n° 31, 96 pages, 10 €.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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