jeudi 13 août 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Politique

F-35 : la facture de l’alignement suisse sur l’OTAN s’alourdit encore

Berne ajoute 394 millions pour obtenir probablement 30 F-35 au lieu des 36 initialement prévus. Derrière l’addition revient une question enterrée depuis 2021 : la Suisse a-t-elle choisi l’avion adapté à sa doctrine de défense ou à son discret arrimage à l’OTAN ?

Richard Dalleau
13 août 2026 Modifié le 13 août 2026 à 3h25
9 min de lecture

La facture a au moins le mérite de la pédagogie. La commission de la politique de sécurité du Conseil national a validé 394 millions de francs supplémentaires pour le F-35, par 16 voix contre 8 et une abstention. Avec cette rallonge, la Suisse n’obtiendrait pourtant qu’une trentaine d’appareils, au lieu des 36 prévus à l’origine. Quant aux 650 millions qui auraient permis de tenter d’en récupérer six, la commission a préféré s’abstenir. Plus d’argent, moins d’avions : même l’aéronautique américaine n’avait pas encore fait homologuer ce type de décollage budgétaire.

Juridiquement, Berne reste dans l’enveloppe approuvée par le peuple en 2020 : les 6 milliards fixés aux prix de janvier 2018 correspondent à 6,429 milliards fin 2025. Politiquement, c’est une autre paire de manches. Le « prix fixe » longtemps défendu par la Confédération s’est évaporé, et il faudrait désormais environ 1,1 milliard de plus pour les six avions manquants. La Suisse a par ailleurs versé par anticipation quelque 500 millions de francs aux États-Unis, histoire de maintenir à flot le compte commun qui finance aussi Patriot et les pièces des F/A-18. La dépendance aux États-Unis n’est pas un concept : elle a un IBAN.

Rien de tout cela ne surprendra les lecteurs des Observateurs. Le Canada avait su garder de la marge de manœuvre sur sa commande là où la Suisse s’était solidement attachée à la sienne. Berne avait ensuite avancé un demi-milliard de francs pour éviter qu’un blocage sur Patriot ne contamine les autres acquisitions américaines. Depuis, les déboires conjoints du F-35, de Patriot et des F/A-18 ont fini par convaincre Berne des vertus de la diversification. Pour Patriot, du moins.

Quand la technique choisit la politique

Pour l’avion, c’est une autre histoire. Pourquoi le F-35, au fait ? En 2021, les quatre appareils arrivés au terme de l’évaluation – l’Eurofighter d’Airbus, le F/A-18 Super Hornet de Boeing, le Rafale de Dassault et le F-35A de Lockheed Martin – satisfaisaient tous aux exigences militaires suisses. Le Gripen E de Saab, initialement candidat, avait quitté la procédure avant les essais en vol et au sol. Le F-35 a pourtant écrasé la concurrence : 336 points, au moins 95 d’avance sur ses poursuivants.

La grille officielle attribuait 55 % de la note à l’« efficacité », 25 % au support du produit, 10 % à la coopération et 10 % aux affaires compensatoires directes. Au chapitre de l’efficacité, armasuisse a fait la part belle à la faible détectabilité du F-35, à sa fusion de données et à son fonctionnement en réseau. Une portée radar se mesure ; décider qu’elle pèse plus lourd que la manœuvrabilité, l’autonomie logistique ou la liberté d’emploi relève déjà d’une conception de la guerre. Le calcul est technique, la pondération ne l’est jamais tout à fait.

Et c’est justement cette pondération que le public ne peut toujours pas contrôler. Les 79 critères détaillés, les scénarios servant à les tester et leur poids respectif restent secrets. En mai, le Tribunal administratif fédéral a ordonné l’accès à la « matrice d’évaluation » et à la concrétisation des sous-critères ; armasuisse a saisi le Tribunal fédéral, qui a accordé l’effet suspensif, et les documents restent sous clé. Nul n’y verra la preuve d’une grille « faite pour le F-35 ». Mais tant que dure le secret, impossible de vérifier que des capacités typiques de cet appareil n’ont pas été récompensées au-delà de leur utilité réelle pour la Suisse.

Des points pour quelle guerre ?

La Commission de gestion du Conseil national a jugé l’évaluation technique conforme au droit, tout en glissant une critique plus profonde : puisque tous les avions remplissaient les exigences, le Conseil fédéral aurait dû se garder davantage de latitude pour faire entrer en ligne de compte la politique extérieure et déterminer quelle offre servait le mieux l’intérêt général du pays. Autrement dit, une procédure parfaitement régulière peut très bien charrier une préférence doctrinale. La technique n’abolit pas la politique ; elle la range dans un tableau Excel.

Levons d’emblée un malentendu : tout avion de combat est une machine offensive, et se défendre oblige parfois à frapper. Les F/A-18 suisses emportent de l’armement, le Rafale comme l’Eurofighter savent traiter des objectifs au sol, et personne ne réclame une flotte inoffensive. La question n’est pas de savoir si le F-35 peut attaquer, mais dans quel type de guerre ses atouts les mieux notés rapportent vraiment. Le rapport préparatoire d’Air2030 décrivait le besoin : protection de l’espace aérien d’abord, capacité air-sol restreinte, systèmes d’autodéfense modernes et « certaines caractéristiques de furtivité » pour la survivabilité. Rien, dans ce cahier des charges, qui échappe aux quatre finalistes – tous jugés conformes aux exigences.

La très faible observabilité, elle, joue dans une autre catégorie. C’est le grand avantage différentiel du F-35, et il donne sa pleine mesure non pas au-dessus de son propre territoire, mais dans la pénétration d’espaces aériens densément défendus. Lockheed Martin vante la capacité de l’appareil à pénétrer un espace aérien adverse en compliquant fortement sa détection, et l’US Air Force l’a déclaré opérationnel pour l’interdiction et la suppression ou destruction des défenses aériennes ennemies – les missions du premier jour d’une guerre, menées en règle générale chez l’adversaire et en coalition. Capacité de premier ordre, personne n’en disconvient. Mais pour une armée dont la mission première consiste à tenir 41 000 km² de ciel, ce surcroît d’excellence répond à un scénario que le cahier des charges n’avait pas demandé. La grille n’a pas primé un « avion offensif » ; elle a payé au prix fort une spécialité dont la Suisse ne tirerait tout le parti que dans une guerre menée chez les autres – et pas toute seule.

Deux avions, deux façons de survivre

L’exiguïté du territoire ajoute ses propres contraintes. Le même rapport rappelle qu’un avion traverse le pays en dix à vingt minutes et que les temps de réaction sont « extrêmement courts ». Dès 2021, Joseph Henrotin relevait dans Swissinfo qu’à courte portée, dans les missions de police du ciel typiques des Forces aériennes helvétiques, le F-35 était « relativement peu manœuvrant » pour sa masse.

Il notait aussi que l’avion américain était optimisé, en combat air-air, pour s’intégrer à un système disposant de moyens avancés de détection que la Suisse ne possède pas. L’OTAN, si : ses AWACS assurent surveillance aérienne, commandement, contrôle et gestion de bataille, et peuvent diriger les chasseurs alliés. Le F-35 n’a rien d’un « avion de l’OTAN » à proprement parler ; c’est un appareil américain. Mais il a été pensé comme le nœud d’une guerre aérienne en réseau, et c’est dans ce genre d’architecture alliée qu’il donne tout ce qu’il vaut.

Le Rafale proposait un autre compromis : une cellule delta-canard compacte, agile à forte incidence et à signature radar réduite, associée au système de guerre électronique Spectra – détection, brouillage, leurrage, manœuvres évasives. Pas de furtivité au sens du F-35, mais une autre voie vers une partie du même résultat. L’appareil français est du reste interopérable avec les forces de l’OTAN, liaison Link 16 comprise. Entre les deux, tout se joue sur le degré d’intégration – et de dépendance – à un écosystème.

L’indépendance, une affaire de composants

Cette différence a aussi une dimension juridique, rarement évoquée dans le débat suisse : l’ITAR. Le Rafale a été conçu et commercialisé comme « ITAR-free », de manière à soustraire sa plateforme au contrôle américain sur l’exportation de certaines technologies militaires. Le rapport du Sénat français rappelle que certains armements ont pu rester « itarisés » : Washington avait ainsi bloqué l’exportation du missile SCALP vers l’Égypte. L’indépendance n’est jamais absolue ; elle connaît des degrés. Le sujet reste assez stratégique pour qu’en 2026 un député français demande encore au gouvernement de préserver le caractère ITAR-free du Rafale après le rachat d’un fournisseur par un groupe américain. Pour un pays neutre, ce détail de plomberie réglementaire aurait pu – et dû – peser autant que quelques décibels de signature radar.

Vu d’aujourd’hui, le choix de 2021 prend un autre relief. Le F-35 pouvait sembler surdimensionné pour une Suisse neutre, défensive, dépourvue de l’architecture de combat en réseau qui fait la valeur de l’appareil. Cinq ans plus tard, Berne se rapproche précisément de cette architecture.

Le programme de partenariat Suisse-OTAN 2025-2028 vise noir sur blanc à renforcer l’« interopérabilité » de l’armée, en particulier des Forces aériennes et des systèmes de communication. La stratégie de politique de sécurité 2026 veut une Suisse capable de se défendre « de manière aussi autonome que possible », avant d’ajouter qu’en cas d’attaque une « défense en coopération » doit être possible et préparée. Sur le papier, la neutralité demeure ; son mode d’emploi, lui, se rapproche révision après révision de celui de l’Alliance.

Le F-35, parfait pour une Suisse alignée

Les Observateurs ont déjà pointé ce curieux raisonnement par lequel davantage d’intégration serait compatible avec toujours autant de neutralité et donné la parole à Uli Windisch, pour qui le rapprochement avec l’Alliance érode peu à peu la doctrine traditionnelle. Le mouvement de fond, lui, se voit à l’œil nu : procédures, communications, exercices, échange de données, approvisionnements, préparation de la coopération – l’armée suisse glisse vers l’écosystème militaire occidental. La technique, aime-t-on croire, est neutre. Elle a seulement cette agaçante manie de finir par ressembler à la politique qui l’a choisie.

Le contraste avec Patriot est savoureux. Échaudée par les retards américains, Berne étudie un deuxième système de défense sol-air, de préférence produit en Europe, pour ne plus dépendre d’un fournisseur unique. Pour les missiles, diversifier devient une vertu stratégique. Pour les avions, la commission du National remet 394 millions au pot.

Le 27 septembre, les Suisses voteront sur l’initiative sur la neutralité, qui veut interdire toute coopération avec une alliance militaire hors attaque contre la Suisse ou préparatifs immédiats d’une telle attaque. Ironie du calendrier. En 2021, le F-35 pouvait paraître trop américain, trop intégré, trop pensé pour la guerre en réseau au regard d’une Suisse neutre et défensive. En 2026, il semble presque taillé sur mesure. L’appareil n’a pas changé ; la doctrine qui l’entoure, si.

Le meilleur avion pour la Suisse ? Peut-être surtout pour la Suisse alignée sur l’OTAN qu’elle était déjà en train de devenir.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.