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La Suisse paie un demi-milliard d’avance pour ses F‑35 : quand le client se précipite de peur de fâcher son fournisseur

Berne a réglé d'avance tous ses paiements d'armement 2026 aux États-Unis, soit près de 500 millions de francs, par crainte de voir Washington bloquer ses livraisons. Une précipitation qui trahit la dépendance d'un acheteur en position de faiblesse, alors que le dossier Patriot accumule déjà retards et surcoûts – et que c'est le contribuable, via une hausse de la TVA, qui réglera l'addition.

Dimitri Fontana
29 juin 2026
5 min de lecture

La Confé­dé­ra­tion a ver­sé par anti­ci­pa­tion près de 500 mil­lions de francs aux États-Unis pour ses achats d’ar­me­ment, comme l’a révé­lé le chef de l’ar­me­ment Urs Loher dans la NZZ am Sonn­tag. Cette somme cor­res­pond aux ver­se­ments pré­vus jus­qu’à la fin de 2026 pour les 30 avions de com­bat F‑35 et les cinq sys­tèmes Patriot – autre­ment dit, tous les paie­ments de l’an­née ont déjà été réglés. Une hâte à payer qui en dit long sur le rap­port de force réel dans ce dos­sier.

Offi­ciel­le­ment, ces ver­se­ments anti­ci­pés doivent garan­tir que le compte de finan­ce­ment com­mun des­ti­né aux opé­ra­tions d’ar­me­ment suisses aux États-Unis reste suf­fi­sam­ment appro­vi­sion­né. C’est ce qu’ex­plique le direc­teur d’ar­ma­suisse. Ce fonds couvre l’en­semble des acqui­si­tions hel­vé­tiques outre-Atlan­tique : les F‑35A, les Patriot, et les pièces de rechange des F/A‑18 vieillis­sants.

Le rai­son­ne­ment offi­ciel mérite d’être lu pour ce qu’il est – l’a­veu d’une posi­tion de fai­blesse. Loher recon­naît qu’une inter­rup­tion des paie­ments aurait pu entraî­ner l’ar­rêt des livrai­sons de pièces de rechange pour les F/A‑18 ou nuire au pro­jet des F‑35. « Le risque était trop grand pour nous », concède-t-il. Tra­duc­tion : Berne paie d’a­vance, sans contre­par­tie ferme, pour ne pas frois­ser un four­nis­seur dont elle dépend désor­mais entiè­re­ment.

Et le détail que l’on aurait tort de pas­ser sous silence : Berne avait jus­te­ment sus­pen­du ses paie­ments en avril 2026, en réac­tion aux retards du Patriot. Washing­ton a contour­né ce gel sans dif­fi­cul­té. Les États-Unis avaient redi­ri­gé les ver­se­ments suisses des­ti­nés au F‑35 pour cou­vrir les coûts du Patriot. Le levier de pres­sion suisse a donc fait long feu – l’al­lié amé­ri­cain puise dans le compte com­mun comme bon lui semble.

L’as­sem­blage du pre­mier appa­reil fur­tif des­ti­né à la Suisse a débu­té en mai 2026, les livrai­sons devant s’é­che­lon­ner de 2027 à 2030. Reste à savoir à quel prix final : avec leur nou­veau moteur, les F‑35 suisses coûtent désor­mais 25 % plus cher qu’an­non­cé.

Le précédent Patriot : tout ce qu’il ne faudrait pas reproduire

Le dos­sier Patriot illustre déjà à mer­veille les déboires accu­mu­lés par cet achat amé­ri­cain. Pour cinq bat­te­ries com­man­dées en 2022, la Suisse a déjà ver­sé près de 700 mil­lions de francs. Leur livrai­son devait com­men­cer cette année : elle a pris entre cinq et sept ans de retard, les États-Unis ayant redé­fi­ni leurs prio­ri­tés en faveur de l’U­kraine.

Loher rap­pelle benoî­te­ment que les dis­po­si­tions contrac­tuelles per­mettent aux États-Unis de redé­fi­nir leurs prio­ri­tés dans des situa­tions excep­tion­nelles – une élé­gante manière de dire que le client suisse passe après, quand l’al­lié amé­ri­cain en décide ain­si. Et de conclure tout de même qu’il part du prin­cipe que Washing­ton res­pec­te­ra ses enga­ge­ments. L’op­ti­misme a ses ver­tus.

Faute de mieux, arma­suisse se rabat sur les miettes : cer­tains élé­ments – lan­ceurs, radars, uni­té de com­man­de­ment – pour­raient être uti­li­sés plus rapi­de­ment que pré­vu à des fins de for­ma­tion. Notam­ment des bat­te­ries que les États-Unis devaient livrer à l’Al­le­magne en 2027 ou 2028, ini­tia­le­ment des­ti­nées à la Suisse, mais qui ne cor­res­pondent pas à la confi­gu­ra­tion vou­lue par Ber­lin. « Nous pren­drons tout ce que nous pour­rons obte­nir », résume Loher. La for­mule, cen­sée ras­su­rer, sonne sur­tout comme l’a­veu d’un ache­teur réduit à la por­tion congrue.

Le ministre de la défense Mar­tin Pfis­ter, lui, écarte tout retrait : « Quit­ter le pro­gramme Patriot signi­fie­rait perdre l’argent déjà ver­sé. Ce serait irres­pon­sable », estime-t-il. La logique du coût irré­cu­pé­rable comme seule bous­sole stra­té­gique – pré­ci­sé­ment le piège que dénoncent les cri­tiques de l’a­chat.

Réduire la dépendance… en signant un deuxième chèque

Conscient de l’im­passe, Berne cherche désor­mais à diver­si­fier. Les négo­cia­tions en vue d’un deuxième sys­tème de défense sol-air ont débu­té avec la France, Israël et la Corée du Sud, afin de réduire la dépen­dance vis-à-vis d’un seul four­nis­seur. L’a­veu est impli­cite mais clair : le tout-amé­ri­cain a fra­gi­li­sé la défense aérienne suisse, au point qu’il faut main­te­nant payer une seconde fois pour s’en pré­mu­nir.

Le plus savou­reux reste à venir. Le 24 juin, le Conseil fédé­ral a annon­cé vou­loir rele­ver la TVA de 0,5 point pen­dant douze ans pour finan­cer l’ar­mée – au lieu des 0,8 point sur dix ans ini­tia­le­ment pré­vus, revus à la baisse face aux cri­tiques. Les recettes atten­dues passent ain­si de 31 à 24 mil­liards de francs.

Cette ponc­tion doit absor­ber la hausse des prix de l’ar­me­ment, le déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés de défense, l’é­ven­tuel achat d’un second sys­tème sol-air et les coûts sup­plé­men­taires liés au Patriot. Autre­ment dit, les dépas­se­ments d’un pro­gramme déjà mal enga­gé seront épon­gés par le por­te­feuille des ménages. L’op­po­si­tion ne s’y est pas trom­pée : le Par­ti socia­liste y voit « une erreur », esti­mant qu’« même une aug­men­ta­tion de 0,5 point sur douze ans en vue d’un réar­me­ment sup­plé­men­taire » l’est.

Le calen­drier pro­met une bataille : le Dépar­te­ment de la défense doit pré­sen­ter un pro­jet pour la mi-août, le Conseil des États se pro­non­ce­ra en ses­sion d’au­tomne, et un vote popu­laire pour­rait avoir lieu en juin 2027. C’est le peuple, en défi­ni­tive, qui tran­che­ra – et qui paie­ra.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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