La Suisse paie un demi-milliard d’avance pour ses F‑35 : quand le client se précipite de peur de fâcher son fournisseur
Berne a réglé d'avance tous ses paiements d'armement 2026 aux États-Unis, soit près de 500 millions de francs, par crainte de voir Washington bloquer ses livraisons. Une précipitation qui trahit la dépendance d'un acheteur en position de faiblesse, alors que le dossier Patriot accumule déjà retards et surcoûts – et que c'est le contribuable, via une hausse de la TVA, qui réglera l'addition.
La Confédération a versé par anticipation près de 500 millions de francs aux États-Unis pour ses achats d’armement, comme l’a révélé le chef de l’armement Urs Loher dans la NZZ am Sonntag. Cette somme correspond aux versements prévus jusqu’à la fin de 2026 pour les 30 avions de combat F‑35 et les cinq systèmes Patriot – autrement dit, tous les paiements de l’année ont déjà été réglés. Une hâte à payer qui en dit long sur le rapport de force réel dans ce dossier.
Officiellement, ces versements anticipés doivent garantir que le compte de financement commun destiné aux opérations d’armement suisses aux États-Unis reste suffisamment approvisionné. C’est ce qu’explique le directeur d’armasuisse. Ce fonds couvre l’ensemble des acquisitions helvétiques outre-Atlantique : les F‑35A, les Patriot, et les pièces de rechange des F/A‑18 vieillissants.
Le raisonnement officiel mérite d’être lu pour ce qu’il est – l’aveu d’une position de faiblesse. Loher reconnaît qu’une interruption des paiements aurait pu entraîner l’arrêt des livraisons de pièces de rechange pour les F/A‑18 ou nuire au projet des F‑35. « Le risque était trop grand pour nous », concède-t-il. Traduction : Berne paie d’avance, sans contrepartie ferme, pour ne pas froisser un fournisseur dont elle dépend désormais entièrement.
Et le détail que l’on aurait tort de passer sous silence : Berne avait justement suspendu ses paiements en avril 2026, en réaction aux retards du Patriot. Washington a contourné ce gel sans difficulté. Les États-Unis avaient redirigé les versements suisses destinés au F‑35 pour couvrir les coûts du Patriot. Le levier de pression suisse a donc fait long feu – l’allié américain puise dans le compte commun comme bon lui semble.
L’assemblage du premier appareil furtif destiné à la Suisse a débuté en mai 2026, les livraisons devant s’échelonner de 2027 à 2030. Reste à savoir à quel prix final : avec leur nouveau moteur, les F‑35 suisses coûtent désormais 25 % plus cher qu’annoncé.
Le précédent Patriot : tout ce qu’il ne faudrait pas reproduire
Le dossier Patriot illustre déjà à merveille les déboires accumulés par cet achat américain. Pour cinq batteries commandées en 2022, la Suisse a déjà versé près de 700 millions de francs. Leur livraison devait commencer cette année : elle a pris entre cinq et sept ans de retard, les États-Unis ayant redéfini leurs priorités en faveur de l’Ukraine.
Loher rappelle benoîtement que les dispositions contractuelles permettent aux États-Unis de redéfinir leurs priorités dans des situations exceptionnelles – une élégante manière de dire que le client suisse passe après, quand l’allié américain en décide ainsi. Et de conclure tout de même qu’il part du principe que Washington respectera ses engagements. L’optimisme a ses vertus.
Faute de mieux, armasuisse se rabat sur les miettes : certains éléments – lanceurs, radars, unité de commandement – pourraient être utilisés plus rapidement que prévu à des fins de formation. Notamment des batteries que les États-Unis devaient livrer à l’Allemagne en 2027 ou 2028, initialement destinées à la Suisse, mais qui ne correspondent pas à la configuration voulue par Berlin. « Nous prendrons tout ce que nous pourrons obtenir », résume Loher. La formule, censée rassurer, sonne surtout comme l’aveu d’un acheteur réduit à la portion congrue.
Le ministre de la défense Martin Pfister, lui, écarte tout retrait : « Quitter le programme Patriot signifierait perdre l’argent déjà versé. Ce serait irresponsable », estime-t-il. La logique du coût irrécupérable comme seule boussole stratégique – précisément le piège que dénoncent les critiques de l’achat.
Réduire la dépendance… en signant un deuxième chèque
Conscient de l’impasse, Berne cherche désormais à diversifier. Les négociations en vue d’un deuxième système de défense sol-air ont débuté avec la France, Israël et la Corée du Sud, afin de réduire la dépendance vis-à-vis d’un seul fournisseur. L’aveu est implicite mais clair : le tout-américain a fragilisé la défense aérienne suisse, au point qu’il faut maintenant payer une seconde fois pour s’en prémunir.
Le plus savoureux reste à venir. Le 24 juin, le Conseil fédéral a annoncé vouloir relever la TVA de 0,5 point pendant douze ans pour financer l’armée – au lieu des 0,8 point sur dix ans initialement prévus, revus à la baisse face aux critiques. Les recettes attendues passent ainsi de 31 à 24 milliards de francs.
Cette ponction doit absorber la hausse des prix de l’armement, le développement des capacités de défense, l’éventuel achat d’un second système sol-air et les coûts supplémentaires liés au Patriot. Autrement dit, les dépassements d’un programme déjà mal engagé seront épongés par le portefeuille des ménages. L’opposition ne s’y est pas trompée : le Parti socialiste y voit « une erreur », estimant qu’« même une augmentation de 0,5 point sur douze ans en vue d’un réarmement supplémentaire » l’est.
Le calendrier promet une bataille : le Département de la défense doit présenter un projet pour la mi-août, le Conseil des États se prononcera en session d’automne, et un vote populaire pourrait avoir lieu en juin 2027. C’est le peuple, en définitive, qui tranchera – et qui paiera.