Défense aérienne : Berne découvre le prix du ticket coupe-file
Berne réclame 970 millions de francs supplémentaires pour accélérer ses achats de défense aérienne. La somme n’est pas un nouveau dérapage du Patriot : elle servira surtout à réserver des capacités européennes. Après les déconvenues américaines, la Suisse découvre le prix d’un marché où l’acheteur paie désormais pour patienter.
Le Conseil fédéral veut ouvrir le chéquier avant même que les systèmes soient livrés. Le 19 août, il a demandé au Parlement 970 millions de francs supplémentaires en 2026 pour accélérer les acquisitions de défense aérienne : 650 millions pour la moyenne portée, 250 millions pour la courte portée, 60 millions pour un radar et 10 millions pour l’antidrone. Motif officiel : les carnets de commandes débordent et les industriels réclament désormais de gros acomptes pour réserver une place dans la file d’attente.
Le chiffre rappelle quelques mauvais souvenirs. Berne a déjà découvert avec le F-35 et le Patriot qu’un « bon prix » pouvait devenir une notion assez floue lorsqu’elle dépendait de Washington. Pourtant, ce nouveau milliard n’est pas la facture cachée du tout-américain. Il vise surtout des équipements européens ou produits en Suisse : IRIS-T SLM allemand et système Rheinmetall Air Defence fabriqué en Suisse, tandis qu’un fournisseur européen est privilégié pour le radar.
Précisons que les 970 millions sont des crédits budgétaires avancés, pas des surcoûts démontrés. Le Conseil fédéral veut payer plus tôt pour éviter d’être livré plus tard. Sur un marché où tout le monde se réarme en même temps, l’acompte devient le nouveau ticket coupe-file. Du moins, Berne espère que cela sera plus le cas avec ses fournisseurs européens qu’avec Washington.
Au moment de choisir le F-35 et le Patriot, la Suisse assurait que les deux systèmes offraient le meilleur rapport coût-utilité. Le Patriot était même présenté comme « nettement plus avantageux » que son concurrent SAMP/T. Quelques années plus tard, le tableau est moins reluisant.
L’addition salée de la dépendance aux USA
Pour le F-35, Berne pensait avoir obtenu un prix ferme. Washington a fini par considérer qu’il y avait eu « malentendu ». L’achat passe par le mécanisme américain Foreign Military Sales, dans lequel un règlement juridique d’un différend est formellement exclu. Le Conseil fédéral a ensuite dû reconnaître que les États-Unis refusaient de bouger et que les surcoûts potentiels atteignaient 650 millions à 1,3 milliard de francs. En 2026, Berne a finalement demandé 394 millions supplémentaires pour n’acquérir, selon toute probabilité, qu’environ 30 F-35 au lieu des 36 prévus. Le prix n’aura finalement été ferme que dans les communiqués.
Après le prix à géométrie variable du F-35, le Patriot a donné une autre leçon à Berne, celle du retard à l’allumage. Les États-Unis ont en effet repoussé les livraisons suisses pour donner la priorité à l’Ukraine, avec un retard annoncé qui atteint désormais cinq à sept ans. Berne a suspendu ses paiements, puis les a repris pour éviter des surcoûts excessifs et, selon les termes mêmes du Conseil fédéral, ne pas compromettre d’autres acquisitions en provenance des États-Unis. Voilà une indépendance bien dépendante du bon vouloir de Washington.
Cette mécanique avait déjà conduit la Suisse à avancer près d’un demi-milliard pour ses F-35, afin de maintenir la liquidité du fonds américain commun à plusieurs programmes. Elle explique aussi pourquoi Berne cherche désormais à diversifier ses fournisseurs et lorgne notamment le SAMP/T NG européen.
Changer de fournisseur ne suffit pas à changer la donne
Pour autant, sortir du tête-à-tête avec Washington ne transforme pas l’Europe en supermarché militaire bien approvisionné. Diehl réclame des acomptes pour bloquer des capacités, le marché des radars est tendu et Rheinmetall profite lui aussi du réarmement européen. Acheter européen peut réduire une dépendance politique sans pour autant supprimer la rareté industrielle et le pouvoir du vendeur.
Le vrai fil rouge est là : la Suisse veut rapidement reconstruire une défense aérienne qu’elle avait longtemps laissée s’amincir. Elle redécouvre aujourd’hui que le ciel se défend depuis le sol, avec des missiles, des canons, des radars et surtout des chaînes de production disponibles. Or le DDPS reconnaît lui-même que le pays « dépend presque entièrement de l’étranger » pour ses systèmes principaux, ses missiles et ses munitions.
Berne diversifie donc davantage ses fournisseurs, cherche des solutions européennes et veut rapatrier en Suisse ou en Europe une partie des composants critiques. Le recours à des systèmes Rheinmetall fabriqués à Oerlikon illustre ce mouvement. Seulement, la diversification intervient au pire moment : les industriels ont désormais le choix de leurs clients et les États veulent tous être servis avant le voisin.
Les choix américains expliquent ainsi une partie des dérapages passés : prix révisés, retards, dépendance au FMS, marge contractuelle réduite. Les 970 millions d’août sont une autre paire de manches : après avoir avancé de l’argent pour ne pas fâcher Washington, Berne avance de l’argent pour ne pas perdre sa place dans la file d’attente européenne. La dépendance change de drapeau, la facture, elle, reste bien suisse.