F‑35, Patriot : Berne tire enfin les leçons de sa dépendance
Le Parlement veut étudier une nouvelle prolongation des F/A-18 au-delà de 2030, alors que leur remplacement par les F-35 devait sécuriser l’avenir des Forces aériennes. Après les surcoûts des avions et les retards des Patriot, Berne commence à préférer la maîtrise des approvisionnements aux seules performances techniques. Le réveil de l’autonomie stratégique suisse ?
C’est en tout cas le sens de la demande du Parlement au Conseil fédéral. Adoptée par le Conseil national, la mesure doit sécuriser la transition vers le F‑35 : éviter qu’un retard, une réduction de la flotte ou un problème d’approvisionnement n’ouvre une brèche dans la défense du ciel helvète. Les premiers F‑35 doivent théoriquement arriver à partir de 2027, mais Berne ne veut plus faire reposer sa sécurité sur un calendrier fixé par une puissance étrangère – et rarement respecté. Quitte à conserver des appareils entrés en service dans les années 1990, ceux-là mêmes que le F‑35 devait remplacer.
L’assurance coûtera cher. Les F/A‑18 ont déjà bénéficié d’un programme de prolongation de 450 millions de francs, destiné à porter leur potentiel de vol de 5 000 à 6 000 heures. La structure vieillit, les fissures se multiplient, l’entretien s’alourdit. Et au début des années 2030, la Suisse exploiterait à elle seule près des trois quarts des F/A‑18 encore en vol dans le monde – avec, à sa charge, une part croissante du prix des pièces et du soutien technique.
Le paradoxe saute aux yeux : pour réduire les risques liés à la transition vers un appareil américain, Berne prolongerait un autre appareil américain, tributaire des mêmes chaînes logistiques contrôlées outre-Atlantique. Déplacer le problème plutôt que le résoudre.
Le dossier F‑35 explique cette prudence. La Suisse ne devrait plus recevoir les 36 appareils prévus, mais probablement 30, malgré un crédit additionnel de 394 millions de francs.
Berne pieds et poings liés face à Washington
Le DDPS reconnaît que cette réduction aura des « conséquences opérationnelles militaires négatives », sur les prestations fournies comme sur la capacité à durer en cas de conflit. Conserver les 36 avions ? Environ 1,1 milliard de francs supplémentaires.
S’ajoute l’échec du « prix fixe » longtemps défendu par les autorités fédérales. Washington a refusé l’interprétation suisse du contrat et imposé des coûts supplémentaires : renchérissement, matières premières, lots de production. Le Conseil fédéral continue de défendre les qualités militaires de l’avion ; c’est sa propre capacité à faire respecter ses conditions face au gouvernement américain qui est en cause. Le Canada, lui, a conservé la possibilité de réduire ou de diversifier sa commande de F‑35. La Suisse s’est engagée dans un dispositif contractuel autrement plus difficile à infléchir.
Le précédent Patriot est plus parlant encore. Les cinq systèmes de défense sol-air de longue portée, attendus en 2027 et 2028, accusent cinq à sept ans de retard. Toutes les options présentées par Washington entraînent reports et surcoûts « importants ». En cause : les nouvelles priorités américaines, d’abord l’Ukraine, puis les conflits au Moyen-Orient, où les alliés israéliens et du golfe arabo-persique de Washington font face à des pénuries de systèmes antiaériens.
Trois dossiers, une seule dépendance
Berne avait bien suspendu ses paiements. Geste symbolique : les fonds versés par la Suisse pour ses différents achats militaires sont regroupés aux États-Unis dans un même trust fund, et Washington pouvait puiser dans l’argent des F‑35 pour financer le programme Patriot. La Suisse a même avancé certains paiements liés aux avions, de crainte que le blocage des Patriot ne finisse par menacer l’acquisition des F‑35 ou l’approvisionnement en pièces des F/A‑18.
Trois dossiers distincts – futurs avions de combat, défense antiaérienne, maintien de la flotte actuelle – se retrouvent ainsi liés au même fournisseur et au même fonds. Une difficulté sur un programme fragilise les deux autres.
D’où la bascule amorcée par le Conseil fédéral. La politique d’acquisition privilégiait jusqu’ici les performances militaires, le prix, l’efficacité opérationnelle ; la résilience industrielle et logistique compte maintenant tout autant. Pour le futur second système de défense sol-air, le gouvernement veut « réduire la dépendance vis-à-vis d’un seul fournisseur et d’une chaîne d’approvisionnement unique ». Le futur fabricant devra, « dans la mesure du possible, produire à moyen terme en Suisse ou en Europe les missiles balistiques et les systèmes de conduite, ou tout au moins leurs composants critiques ».
Bascule doctrinale
Autrement dit, la souveraineté logistique devient une capacité militaire à part entière. D’où viennent les pièces, qui fournit les munitions, peut-on entretenir le système en pleine crise : ces questions pèsent presque autant que la portée d’un radar ou les performances d’un missile.
L’inquiétude traverse l’échiquier politique. À droite, l’UDC estime que la Suisse n’est plus prioritaire quand Washington arbitre entre ses alliés et ses partenaires. À gauche, on réclame de combler rapidement les lacunes de la défense aérienne, quitte à recourir à des financements extraordinaires. Les réponses divergent, pas le diagnostic : dépendre à ce point d’un seul État est une vulnérabilité stratégique. Il était temps de s’en apercevoir.
La Suisse ne renonce pas aux matériels américains ; elle redéfinit ce qu’elle attend d’un armement. Le meilleur système n’est plus le plus performant sur le papier, mais celui qui reste disponible quels que soient les aléas géopolitiques et économiques chez le fournisseur. La prolongation éventuelle des F/A‑18 n’est que le premier symptôme visible de ce changement : Berne se demande enfin quelle dépendance elle peut encore accepter pour assurer sa propre défense.