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F‑35 : le Canada desserre la corde, la Suisse se l’est passée au cou

Le Canada renégocie, réduit la voilure et se fait courtiser par ses fournisseurs ; la Suisse, elle, a signé les yeux fermés, encaissé les surcoûts sans un mot et payé d'avance – un demi-milliard – de peur de déplaire à Washington. Berne n'a pas acheté un avion de combat : elle a souscrit un abonnement à la dépendance, résiliable par le seul fournisseur.

Dimitri Fontana
19 juillet 2026
5 min de lecture

Pen­dant que le Cana­da recon­si­dère sa com­mande de F‑35 et négo­cie sous la pres­sion de Washing­ton, la Suisse a payé d’a­vance et sans bron­cher. Au-delà du prix, c’est un choix stra­té­gique et tech­no­lo­gique qui livre la défense aérienne suisse au bon vou­loir des États-Unis : mises à jour, pièces déta­chées, don­nées de mis­sion – chaque étage du sys­tème F‑35 est un robi­net que Washing­ton peut fer­mer. Retour sur une déci­sion stra­té­gique aux anti­podes des inté­rêts hel­vé­tiques.

Commande de F‑35 : le Canada ose ce que la Suisse s’interdit

Plus d’un an après avoir annon­cé qu’il allait « recon­si­dé­rer » l’a­chat de 88 F‑35A en rai­son de ses ten­sions com­mer­ciales et diplo­ma­tiques avec les États-Unis, Otta­wa fait durer le sus­pense. Selon des sources « bien pla­cées » citées par La Presse, la déci­sion serait « pra­ti­que­ment prise » : l’A­via­tion royale cana­dienne se conten­te­rait de 30 F‑35A et com­man­de­rait 60 Gri­pen E/F au sué­dois Saab. Infor­ma­tion à prendre encore au condi­tion­nel – mais le simple fait qu’elle cir­cule en dit long.

La réac­tion amé­ri­caine aus­si. Pour mettre la pres­sion sur son voi­sin, selon Opex360, le Penta­gone a sus­pen­du sa par­ti­ci­pa­tion au Per­ma­nent Joint Board on Defense, une ins­tance bila­té­rale créée en 1940. Voi­là com­ment Washing­ton traite un allié fon­da­teur de l’O­TAN et par­te­naire du NORAD qui ose rené­go­cier. Que ferait-il d’un petit pays neutre sans poids stra­té­gique ?

La Suisse, pré­ci­sé­ment, a connu sa propre épreuve de véri­té : le « prix fixe » de six mil­liards pour 36 F‑35A, balayé par Washing­ton à coups de sur­coûts se chif­frant en cen­taines de mil­lions, sur fond de dif­fé­rend doua­nier. Réponse hel­vé­tique : ni réduc­tion, ni rené­go­cia­tion sérieuse, ni plan B. Berne a même ver­sé un demi-mil­liard d’a­vance : le client qui paie avant l’heure de peur de fâcher son four­nis­seur…

Missiles JSM de Kongsberg : quand un fournisseur investit chez son client

L’é­pi­sode qui a révé­lé l’af­faire mérite d’ailleurs le détour, tel que le rap­porte encore Laurent Lagneau sur Opex360. Le 30 juin, le nor­vé­gien Kong­sberg annon­çait un contrat de 4,7 mil­liards de cou­ronnes pour des mis­siles air-sol JSM au pro­fit d’un client « mys­tère » ; c’est Mark Car­ney, le Pre­mier ministre cana­dien, qui a levé le voile au som­met de l’O­TAN d’An­ka­ra, en évo­quant un contrat de 800 mil­lions de dol­lars cana­diens – tout en se gar­dant soi­gneu­se­ment de pro­non­cer « F‑35 » : ces mis­siles équi­pe­ront « les futurs avions de chasse » du Cana­da, a‑t-il dit. La nuance n’est pas inno­cente.

Et Kong­sberg d’ac­com­pa­gner sa vente d’un inves­tis­se­ment de près de 550 mil­lions d’eu­ros dans l’in­dus­trie mari­time cana­dienne. Un four­nis­seur qui inves­tit mas­si­ve­ment chez son client : voi­là à quoi res­semble un rap­port de force équi­li­bré. On cher­che­ra l’é­qui­valent dans les affaires com­pen­sa­toires pro­mises à l’in­dus­trie suisse par Lock­heed Mar­tin.

Dépendance technologique du F‑35 : qui contrôle vraiment l’avion ?

Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le F‑35 n’est pas un avion que l’on achète, c’est un sys­tème auquel on s’a­bonne – et dont l’ex­ploi­tant n’est jamais plei­ne­ment pro­prié­taire. Les mises à jour logi­cielles viennent des États-Unis. La logis­tique mon­diale des pièces déta­chées est pilo­tée par les États-Unis. Les don­nées de mis­sion – ces biblio­thèques de menaces sans les­quelles les cap­teurs de l’ap­pa­reil sont à moi­tié aveugles – sont com­pi­lées dans des labo­ra­toires amé­ri­cains aux­quels la plu­part des clients n’ont qu’un accès enca­dré.

Le débat sur un « kill switch », un bou­ton rouge qui cloue­rait les flottes au sol, est pro­ba­ble­ment une cari­ca­ture. Mais il masque l’es­sen­tiel : nul besoin de bou­ton rouge. Il suf­fit de ralen­tir les livrai­sons de pièces, de dif­fé­rer une mise à jour, de lais­ser vieillir les don­nées de mis­sion, pour dégra­der une flotte en quelques mois. La sus­pen­sion du Per­ma­nent Joint Board on Defense donne la mesure de ce que Washing­ton est prêt à faire pour un client récal­ci­trant – avant même la livrai­son des appa­reils.

Neutralité suisse et F‑35 : la sujétion sans l’assurance

Les défen­seurs du choix hel­vé­tique objec­te­ront – et l’ar­gu­ment n’est pas nul – que toute alter­na­tive com­por­tait sa propre corde : un Rafale ou un Gri­pen dépendent aus­si de com­po­sants amé­ri­cains sous régime ITAR et du bon vou­loir de Paris ou de Stock­holm, et l’au­tar­cie aéro­nau­tique est hors de por­tée depuis l’a­ban­don des pro­jets indi­gènes des années 1950. Arma­suisse fait en outre valoir que les don­nées de mis­sion seront exploi­tées de manière auto­nome en Suisse.

Mais la ques­tion n’a jamais été dépen­dance ou indé­pen­dance : c’est dépen­dance envers qui, à quel degré, et avec quelle réver­si­bi­li­té. Sur ces trois cri­tères, le F‑35 était l’op­tion la plus enga­geante – au sens où l’on dit d’une voie qu’elle est sans retour. Et la contra­dic­tion est plus aiguë pour la Suisse que pour qui­conque : un pays dont la doc­trine repose sur la neu­tra­li­té armée et la capa­ci­té à se défendre seul a choi­si la pla­te­forme qui ins­ti­tu­tion­na­lise le plus la dépen­dance envers un pro­tec­teur, sans être cou­vert par la garan­tie d’al­liance qui rend cette dépen­dance tolé­rable aux membres de l’O­TAN. La sujé­tion sans l’as­su­rance : le pire des deux mondes.

Le Cana­da, lui, a des alter­na­tives, un voi­sin qu’il connaît trop bien et, semble-t-il, la volon­té de s’en ser­vir. La Suisse s’est pri­vée de tout : le Gri­pen écar­té en vota­tion en 2014, le Rafale et l’Eu­ro­figh­ter écon­duits en 2021, le contrat signé, l’a­vance ver­sée. Quand on n’a plus ni plan B ni levier, il ne reste qu’à espé­rer que le four­nis­seur reste bien dis­po­sé. Ce n’est pas une poli­tique de défense ; c’est un acte de foi.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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