F‑35 : le Canada desserre la corde, la Suisse se l’est passée au cou
Le Canada renégocie, réduit la voilure et se fait courtiser par ses fournisseurs ; la Suisse, elle, a signé les yeux fermés, encaissé les surcoûts sans un mot et payé d'avance – un demi-milliard – de peur de déplaire à Washington. Berne n'a pas acheté un avion de combat : elle a souscrit un abonnement à la dépendance, résiliable par le seul fournisseur.
Pendant que le Canada reconsidère sa commande de F‑35 et négocie sous la pression de Washington, la Suisse a payé d’avance et sans broncher. Au-delà du prix, c’est un choix stratégique et technologique qui livre la défense aérienne suisse au bon vouloir des États-Unis : mises à jour, pièces détachées, données de mission – chaque étage du système F‑35 est un robinet que Washington peut fermer. Retour sur une décision stratégique aux antipodes des intérêts helvétiques.
Commande de F‑35 : le Canada ose ce que la Suisse s’interdit
Plus d’un an après avoir annoncé qu’il allait « reconsidérer » l’achat de 88 F‑35A en raison de ses tensions commerciales et diplomatiques avec les États-Unis, Ottawa fait durer le suspense. Selon des sources « bien placées » citées par La Presse, la décision serait « pratiquement prise » : l’Aviation royale canadienne se contenterait de 30 F‑35A et commanderait 60 Gripen E/F au suédois Saab. Information à prendre encore au conditionnel – mais le simple fait qu’elle circule en dit long.
La réaction américaine aussi. Pour mettre la pression sur son voisin, selon Opex360, le Pentagone a suspendu sa participation au Permanent Joint Board on Defense, une instance bilatérale créée en 1940. Voilà comment Washington traite un allié fondateur de l’OTAN et partenaire du NORAD qui ose renégocier. Que ferait-il d’un petit pays neutre sans poids stratégique ?
La Suisse, précisément, a connu sa propre épreuve de vérité : le « prix fixe » de six milliards pour 36 F‑35A, balayé par Washington à coups de surcoûts se chiffrant en centaines de millions, sur fond de différend douanier. Réponse helvétique : ni réduction, ni renégociation sérieuse, ni plan B. Berne a même versé un demi-milliard d’avance : le client qui paie avant l’heure de peur de fâcher son fournisseur…
Missiles JSM de Kongsberg : quand un fournisseur investit chez son client
L’épisode qui a révélé l’affaire mérite d’ailleurs le détour, tel que le rapporte encore Laurent Lagneau sur Opex360. Le 30 juin, le norvégien Kongsberg annonçait un contrat de 4,7 milliards de couronnes pour des missiles air-sol JSM au profit d’un client « mystère » ; c’est Mark Carney, le Premier ministre canadien, qui a levé le voile au sommet de l’OTAN d’Ankara, en évoquant un contrat de 800 millions de dollars canadiens – tout en se gardant soigneusement de prononcer « F‑35 » : ces missiles équiperont « les futurs avions de chasse » du Canada, a‑t-il dit. La nuance n’est pas innocente.
Et Kongsberg d’accompagner sa vente d’un investissement de près de 550 millions d’euros dans l’industrie maritime canadienne. Un fournisseur qui investit massivement chez son client : voilà à quoi ressemble un rapport de force équilibré. On cherchera l’équivalent dans les affaires compensatoires promises à l’industrie suisse par Lockheed Martin.
Dépendance technologique du F‑35 : qui contrôle vraiment l’avion ?
Car le vrai sujet n’est pas le prix. Le F‑35 n’est pas un avion que l’on achète, c’est un système auquel on s’abonne – et dont l’exploitant n’est jamais pleinement propriétaire. Les mises à jour logicielles viennent des États-Unis. La logistique mondiale des pièces détachées est pilotée par les États-Unis. Les données de mission – ces bibliothèques de menaces sans lesquelles les capteurs de l’appareil sont à moitié aveugles – sont compilées dans des laboratoires américains auxquels la plupart des clients n’ont qu’un accès encadré.
Le débat sur un « kill switch », un bouton rouge qui clouerait les flottes au sol, est probablement une caricature. Mais il masque l’essentiel : nul besoin de bouton rouge. Il suffit de ralentir les livraisons de pièces, de différer une mise à jour, de laisser vieillir les données de mission, pour dégrader une flotte en quelques mois. La suspension du Permanent Joint Board on Defense donne la mesure de ce que Washington est prêt à faire pour un client récalcitrant – avant même la livraison des appareils.
Neutralité suisse et F‑35 : la sujétion sans l’assurance
Les défenseurs du choix helvétique objecteront – et l’argument n’est pas nul – que toute alternative comportait sa propre corde : un Rafale ou un Gripen dépendent aussi de composants américains sous régime ITAR et du bon vouloir de Paris ou de Stockholm, et l’autarcie aéronautique est hors de portée depuis l’abandon des projets indigènes des années 1950. Armasuisse fait en outre valoir que les données de mission seront exploitées de manière autonome en Suisse.
Mais la question n’a jamais été dépendance ou indépendance : c’est dépendance envers qui, à quel degré, et avec quelle réversibilité. Sur ces trois critères, le F‑35 était l’option la plus engageante – au sens où l’on dit d’une voie qu’elle est sans retour. Et la contradiction est plus aiguë pour la Suisse que pour quiconque : un pays dont la doctrine repose sur la neutralité armée et la capacité à se défendre seul a choisi la plateforme qui institutionnalise le plus la dépendance envers un protecteur, sans être couvert par la garantie d’alliance qui rend cette dépendance tolérable aux membres de l’OTAN. La sujétion sans l’assurance : le pire des deux mondes.
Le Canada, lui, a des alternatives, un voisin qu’il connaît trop bien et, semble-t-il, la volonté de s’en servir. La Suisse s’est privée de tout : le Gripen écarté en votation en 2014, le Rafale et l’Eurofighter éconduits en 2021, le contrat signé, l’avance versée. Quand on n’a plus ni plan B ni levier, il ne reste qu’à espérer que le fournisseur reste bien disposé. Ce n’est pas une politique de défense ; c’est un acte de foi.