F-35 : le rapport que même les Américains n’ont plus le droit de lire
La transparence, répète-t-on à Berne comme à Washington, est l'oxygène de la démocratie. Pour le F-35, on a opté pour le vol en haute altitude : cabine pressurisée, hublots fermés.
Pour la première fois en vingt ans, le Pentagone a interdit la publication de l’audit annuel du programme F-35, pourtant commandé par le Congrès. Motif invoqué : des « informations non classifiées soumises à contrôle ». Les derniers chiffres publics – une disponibilité tombée de 67 % à 44 % – laissent deviner ce que Washington préfère taire. À Berne, où l’on paie d’avance, on caviarde avec le même entrain. En résumé, le client suisse achète un avion dont ni le vendeur ni l’acheteur ne veulent publier le bilan.
Depuis 2005, le rituel était immuable. Chaque année, le Government Accountability Office (GAO) – l’équivalent américain de notre Contrôle fédéral des finances – remettait au Congrès son évaluation du programme F-35, et chaque année le public pouvait la lire : coûts, retards, pannes, taux de disponibilité, tout y passait. Ce rendez-vous vient de sauter. Le 15 juillet, Bloomberg a révélé que le Département de la défense avait bloqué la publication de l’édition 2026, estampillée « Controlled Unclassified Information » (CUI), une catégorie fourre-tout pour documents sensibles mais non secrets. Pas une page ne sera rendue publique. Du rapport daté du 25 juin, on ne connaît que le titre : « F-35 Joint Strike Fighter : Update on Production and Modernization Efforts ».
Le GAO lui-même n’a pas caché sa gêne : jamais, a indiqué l’institution, une de ses revues d’acquisition n’avait été intégralement soustraite au public. The Hill précise que le Pentagone a apposé la mention CUI sans prévoir de publication ultérieure, et qu’il refuse de s’expliquer. Quelques parlementaires triés sur le volet verront le contenu. Le contribuable américain, qui finance depuis un quart de siècle le programme d’armement le plus cher de l’histoire – 1 600 milliards de dollars sur sa durée de vie –, se contentera du titre.
Ce que les chiffres publics laissaient deviner
Le calendrier suffit presque à tout expliquer. Deux semaines avant le rapport escamoté, le 11 juin, l’office publiait encore une étude sur la soutenabilité du F-35, et l’on comprend à sa lecture qu’on ait ensuite préféré éteindre la lumière. Entre les exercices 2021 et 2025, le taux de disponibilité de la flotte américaine – la part du temps où l’avion peut accomplir au moins une de ses missions – est passé de 67 % à 44 %. La pleine capacité, toutes missions confondues, a chuté de 38 % à 25 %. Un F-35 sur quatre, donc, est réellement bon pour le service qu’on attend de lui.
Le même document relève que le Pentagone a versé depuis 2020 des centaines de millions de dollars d’incitations à son contractant pour améliorer la disponibilité, en pure perte, et qu’une nouvelle stratégie de redressement à 13,7 milliards de dollars, lancée en 2025 pour rétablir la situation d’ici 2030, bute déjà sur l’incapacité de l’industrie à fournir assez de pièces détachées. Voilà pour ce qui était encore publiable. Le rapport suivant portait précisément sur la production et la modernisation de l’appareil, les chantiers les plus en retard du programme. C’est celui qu’on a mis sous clé.
Forbes relaie les inquiétudes d’experts pour qui la mention CUI sert ici à soustraire des données embarrassantes au regard public, et rappelle qu’un autre rapport du GAO constatait en juin que les auditeurs du Congrès se voyaient déjà refuser l’accès à des réunions et à des données de programmes d’acquisition. L’analyste Irina Tsukerman y plaide pour que le Congrès exige une version publique caviardée, la justification de chaque mention CUI et un délai ferme de publication. En attendant, le seul regard indépendant sur le F-35 s’est éteint, juste quand les nouvelles étaient les plus mauvaises.
Berne caviarde aussi
La Suisse aurait pu saisir l’occasion de se montrer plus transparente que son fournisseur. Elle a choisi de l’imiter. Le Tribunal administratif fédéral a rejeté une demande d’accès au rapport final de l’Empa sur l’évaluation du F-35, jugeant qu’une publication intégrale pourrait nuire aux relations internationales du pays, tout en renvoyant le dossier au laboratoire, sommé de justifier chaque passage noirci. Quant à la matrice d’évaluation de 2021 – les 79 critères, leurs pondérations et les scénarios qui ont donné au F-35 ses 95 points d’avance –, le même tribunal en a ordonné la publication en mai ; armasuisse a saisi le Tribunal fédéral, qui a accordé l’effet suspensif. Les documents restent sous clé.
À Washington, le Pentagone retire donc au public le seul audit indépendant du programme. À Berne, l’administration bataille en justice pour ne montrer ni comment l’avion a été choisi, ni ce que son évaluation technique a réellement conclu. Chaque capitale verrouille son bout de la chaîne documentaire, et entre les deux, le contribuable suisse paie. Il paie même d’avance : 500 millions de francs versés en 2026 pour ne pas fâcher le fournisseur, 394 millions de rallonge en cours de validation au Parlement, pour une trentaine d’appareils au lieu des 36 promis.
La Suisse s’est ainsi engagée à hauteur de milliards sur un avion dont la disponibilité s’effondre dans sa flotte d’origine et dont les audits, de Washington à Berne, restent sous clé. Les Forces aériennes répondent que des pièces de rechange supplémentaires ont été commandées pour pouvoir opérer l’avion même sans le soutien du constructeur. On appréciera la logique : budgéter l’hypothèse d’un lâchage, c’est confirmer en creux tout ce que les rapports interdits ne peuvent plus dire.