Neutralité : la Suisse importe la menace de l’OTAN avant ses armes
Benedikt Roos alerte sur la menace russe dans un discours qui n’aurait rien à envier à celui d’un responsable de l’OTAN. Une rhétorique martiale qui tranche avec les lacunes capacitaires qu’accumule l’armée. À trois semaines du vote sur la neutralité, le contraste prend décidément une coloration très politique.
Pour Benedikt Roos, la Suisse est désormais une « cible pour Moscou ». Le chef des forces armées helvétiques évoque espionnage, cyberattaques, actions hybrides et survols de drones non identifiés, et juge que la population n’a pas encore pris la mesure du danger. « Nous ne sommes plus une île de bienheureux », avertit-il.
L’image d’une population somnolant derrière ses Alpes mérite pourtant d’être corrigée. L’Étude Sécurité 2026 montre que 86 % des Suisses jugent la situation mondiale avec pessimisme, 83 % considèrent l’armée nécessaire et 29 % trouvent les dépenses de défense trop faibles, un record depuis 1986. Les Suisses ne semblent donc pas exactement persuadés que le monde extérieur est un spa.
À mesure que le diagnostic se durcit, le vocabulaire et les solutions de Berne se rapprochent de ceux de l’Alliance. La stratégie suisse de sécurité 2026 reprend le même catalogue de menaces que l’OTAN : Russie, désinformation, cyberattaques, espionnage, sabotage, guerre hybride. Depuis 2022, nous avons montré comment cette lecture accompagne un rapprochement avec l’OTAN : interopérabilité des Forces aériennes et des communications, exercice CWIX en Pologne, puis entrée de la « défense en coopération » dans la doctrine fédérale.
La Suisse parle désormais la langue de l’OTAN
En juillet, la Suisse a encore rejoint le partenariat munitions de l’OTAN. Chaque étape reste compatible, assure Berne, avec la neutralité. Mises bout à bout, elles vont pourtant toutes dans le même sens : standards communs, systèmes interopérables, exercices multinationaux, approvisionnements partagés et préparation à combattre avec des partenaires en cas d’attaque. Sur le papier, la Suisse ne rejoint pas l’OTAN. En pratique, elle apprend à fonctionner avec elle, comme n’importe quel pays membre de l’Alliance atlantique. Berne affirme que chaque tranche du salami est neutre, mais le saucisson entier a quand même un fumet fort otanien. Qu’on tienne ou non la menace russe pour réelle s’agissant de la Confédération, elle pousse toujours Berne vers davantage de coopération avec l’environnement militaire occidental.
Reste à confronter ce discours martial à l’état réel de nos forces armées. Interrogé sur la défense contre les missiles de croisière ou balistiques, Roos maintient son verdict : « Nous n’avons rien. Zéro. » Le Conseil fédéral reconnaît lui-même des « lacunes critiques en matière de capacités et d’équipement » et chiffre à 24 milliards de francs les investissements supplémentaires nécessaires.
Le dossier Patriot tourne ainsi à la démonstration. Les cinq batteries commandées en 2022 pour 2,3 milliards de francs ne devraient plus arriver avant 2032, tandis que le surcoût potentiel est évalué entre 1,7 et 4,3 milliards. Berne cherche en parallèle un second système sol-air. La menace missile devient prioritaire au moment où l’arrivée du principal outil censé y répondre est repoussée aux calendes grecques.
Défenses antimissiles ? « Rien. Zéro »
Le F-35 ne connaît pas le même retard industriel : sa fabrication suit pour l’heure le calendrier annoncé, mais à quel prix ? Après la disparition du « prix fixe » promis lors du choix, Berne ajoute 394 millions et s’oriente vers environ 30 appareils au lieu des 36 prévus. Plus cher, moins nombreux : drôle de définition de la montée en puissance.
Le problème déborde Air2030. Le Contrôle fédéral des finances relève des problèmes de qualité et de livraison dans le programme de télécommunications de l’armée, avec replanification et coûts potentiellement supérieurs ; un autre contrat de remplacement prend aussi du retard. Plus spectaculaire, armasuisse reconnaît qu’avec les moyens terrestres actuels, seuls environ 8 % du territoire peuvent être protégés contre des attaques aériennes. Nous avions déjà souligné le retour au premier plan de la défense sol-air depuis la guerre d’Ukraine. La Suisse tente de traiter cette priorité avec plusieurs années de retard et une facture qui enfle.
Voilà le décor dans lequel les Suisses voteront le 27 septembre sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse ». Le texte veut inscrire une neutralité perpétuelle et armée dans la Constitution et interdire cette coopération, sauf attaque contre la Suisse ou préparatifs d’une telle attaque.
Le calendrier est presque trop parfait. Berne explique que la Russie rend l’environnement beaucoup plus dangereux, prépare une défense toujours plus interopérable avec l’OTAN et reconnaît en même temps que ses propres capacités restent trouées. L’opinion vit la même contradiction : 85 % des Suisses restent attachés à la neutralité, tandis que 56 % se déclarent favorables à un rapprochement avec l’OTAN.
Le vote porte donc sur bien davantage qu’une querelle de juristes autour du mot « neutralité ». Il oblige à décider jusqu’où la Suisse veut pousser l’arrimage militaire qu’elle pratique déjà par petites touches. Roos a raison sur un point : la Suisse n’est plus une île. Reste à savoir si elle entend combler ses lacunes par ses propres moyens ou s’habituer à ce que l’Alliance les comble à sa place.