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Patriot : Berlin garde les batteries, Berne garde la facture

Berlin conserve les deux batteries Patriot fabriquées pour la Suisse. Berne, qui a déjà versé plus de 650 millions de francs, attendra 2032 au mieux et paiera jusqu’au triple du prix convenu, tout en cherchant un second système que rien ne finance.

La rédaction
7 septembre 2026 Modifié le 7 septembre 2026 à 23h12
8 min de lecture

L’ultime porte de sortie s’est refermée le 4 septembre : l’Allemagne conserve les deux systèmes Patriot construits aux États-Unis pour la Suisse. Cinq batteries commandées 2,3 milliards de francs en 2022 n’arriveront pas avant 2032, à un prix qui pourrait tripler. Et il faut maintenant financer, en parallèle, un second système dont personne ne sait comment il sera payé.

Le F-35 tient son calendrier, le Patriot dérape

Pour une fois, ce n’est pas l’avion de combat qui inquiète. Malgré la facture qui s’alourdit, la fabrication des F-35A suisses suit son cours, aux États-Unis comme sur la ligne italienne de Cameri, où le DDPS a salué la production des premiers composants à la mi-août. C’est l’autre pilier du programme Air2030, la défense sol-air à longue portée, qui s’enfonce.

Le point de départ est connu. Berne a signé en 2022 pour cinq batteries Patriot, au prix annoncé de 2,3 milliards de francs, avec des premières livraisons attendues vers 2027. Dès juillet 2025, Washington prévenait que la commande suisse passerait derrière les besoins ukrainiens, comme le rappelait Zone Militaire. L’ampleur du retard n’a été connue qu’au printemps : cinq à sept ans de décalage, et une facture pouvant atteindre 4,6 milliards, selon les informations publiées le 13 mai par Le Temps et la RTS. Berne avait déjà cessé d’alimenter le fonds américain à l’automne 2025, en signe de protestation.

Entre-temps, les frappes américaines contre l’Iran ont aggravé la pénurie. Plus de 1 200 missiles Patriot ont été tirés, à quelque quatre millions de dollars pièce. D’après le Center for Strategic and International Studies, cité par Watson, le stock américain d’intercepteurs serait passé d’environ 2 330 à moins de 800. Raytheon voit son carnet de commandes déborder, et la Suisse, qui figurerait au 15e rang sur 17 dans une liste de priorités interne au Pentagone, attend son tour. La rareté fait le prix : chaque mois de guerre renchérit le système.

L’espoir allemand s’évanouit

Armasuisse pensait pourtant tenir une solution. Si la Suisse a perdu sa place dans la file, c’est parce que les États-Unis ont réattribué à l’Allemagne deux batteries fabriquées pour Berne, en compensation de celles que Berlin a cédées à l’Ukraine. Or ces engins sont configurés pour les besoins de l’armée suisse. Pour la Bundeswehr, cela signifiait des adaptations, des coûts et des délais supplémentaires. Berne comptait sur ces complications pour convaincre Berlin de laisser les systèmes reprendre leur destination d’origine, et Martin Pfister comme Urs Loher avaient confirmé fin juin l’existence de discussions à trois.

Le chef de l’armement a mis fin au suspense le 4 septembre sur la SRF : les options envisagées avec l’Allemagne sont tombées à l’eau. Berlin veut reconstituer au plus vite les stocks cédés à Kiev et préfère des Patriot mal taillés à pas de Patriot du tout. Urs Loher ne lui en fait pas grief, chacun pensant d’abord à sa propre protection contre les missiles de croisière. Conséquence pour la Suisse, détaillée par Watson : aucune batterie avant 2032, et un surcoût désormais chiffré entre 1,7 et 4,3 milliards de francs. Par rapport aux 2,3 milliards du contrat, le prix a doublé, au minimum, et pourrait tripler.

Cinq batteries Patriot : le prix a doublé, il pourrait tripler
Coût total annoncé, en milliards de francs, au fil des annonces officielles
0 2 4 6 8 milliards de francs 2,3 Septembre 2022 signature du contrat jusqu’à 4,6 Mai 2026 premier chiffrage du retard 4,0 à 6,6 Septembre 2026 après le refus allemand
Surcoût minimal annoncé Fourchette haute (surcoût jusqu’à 4,3 milliards)
Coût des cinq systèmes Patriot commandés par la Suisse, hors missiles supplémentaires et frais annexes. La dernière fourchette correspond aux 2,3 milliards du contrat augmentés du surcoût de 1,7 à 4,3 milliards annoncé par Armasuisse le 4 septembre 2026. Sources : DDPS, Le Temps et RTS (13 mai 2026), SRF et Watson (4 septembre 2026).

Continuer à payer, ou pas

Entre 650 et 750 millions de francs d’acomptes ont déjà quitté les caisses fédérales. Le blocage des paiements décidé à l’automne 2025 n’a d’ailleurs jamais vraiment mordu : comme l’a révélé la RTS en mars, Washington a puisé dans le fonds commun du programme Foreign Military Sales, alimenté par les versements suisses pour le F-35, afin de continuer à régler les fournisseurs du Patriot. Fin juin, le Conseil fédéral a repris les paiements, au motif de limiter les retards et les surcoûts et de ne pas compromettre les autres acquisitions américaines. Martin Pfister et Urs Loher évoquaient alors des chances réalistes de recevoir une ou deux batteries dès 2027, grâce, précisément, à l’arrangement allemand. Cet arrangement n’existe plus, et l’argument qui justifiait la reprise des versements est tombé avec lui.

Le gouvernement se retrouve donc devant le même choix qu’au printemps, en moins bonne position. Geler à nouveau protège l’argent public, mais recule encore la Suisse dans la file d’attente des industriels américains, et l’expérience a montré que Washington sait se servir ailleurs. Continuer à payer maintient l’acquisition en mouvement, au prix d’engagements lourds pour un système dont ni la date de livraison ni le coût final ne sont connus, sans aucune garantie qu’un calendrier annoncé aujourd’hui tiendra mieux que les précédents. Dans les deux cas, il faudra renégocier : une adaptation du contrat, voire un nouveau contrat. La question n’est plus seulement de savoir quand les Patriot arriveront, mais à quelles conditions financières et calendaires. Et Washington, qui sert d’abord ses propres forces puis ses alliés les plus proches, n’a aucune raison de faire des cadeaux à un client neutre et non membre de l’OTAN. Nous avions décrit en août le prix du ticket coupe-file que Berne consent désormais à ses fournisseurs européens ; l’épisode allemand montre qu’auprès des Américains, payer ne suffit même pas à conserver sa place.

Quatre candidats pour le plan B

C’est devant cette impasse que le Conseil fédéral a décidé de chercher un second système de longue portée. Des demandes d’informations sont parties vers la France (SAMP/T NG), la Corée du Sud (L-SAM) et Israël (David’s Sling et Barak MX). Chaque option a son revers.

Le SAMP/T NG d’Eurosam, vers lequel Berne lorgne depuis le printemps, jouit d’une bonne réputation et rapprocherait la Suisse de ses voisins. Sa diffusion reste toutefois modeste : France, Italie, Singapour, Ukraine et, depuis peu, Danemark. L’industriel affirme pouvoir livrer en trente-six mois, un délai que la RTS rapportait déjà en juin. Écarter ce système serait mal reçu par les partenaires continentaux, pour qui la Suisse donnerait l’impression d’acheter n’importe où sauf en Europe. Selon Watson, il tient la corde au DDPS.

Les systèmes israéliens ont fait leurs preuves sous les frappes que subit l’État hébreu. La Slovaquie a retenu le Barak MX face aux offres européennes, et la Grèce vient de se tourner vers Israël, avec une part de production sur son sol, ce qui répondrait à l’exigence suisse d’une fabrication européenne. Mais l’image de Tel-Aviv est très dégradée en Suisse depuis ses opérations au Moyen-Orient, et le DDPS traîne encore les déboires du drone Hermes 900. Veut-il s’offrir une nouvelle polémique ? S’y ajoute une question pratique : un fournisseur engagé dans une guerre majeure servira ses propres besoins en munitions avant ceux de ses clients étrangers.

Le L-SAM sud-coréen n’est pas fabriqué en Europe, mais Hanwha laisse entendre qu’une partie de la production pourrait être sous-traitée en Suisse. Le groupe est coutumier du fait : sa coopération industrielle avec la Pologne a installé sur le continent les obusiers K9 Thunder, les chars K2 Panther et les lance-roquettes K239 Chunmoo. Ces retombées industrielles expliquent l’intérêt que le système suscite dans l’administration. Le cadre juridique sera d’ailleurs fixé d’ici fin novembre, lorsque le peuple se prononcera sur l’assouplissement de la loi sur les exportations d’armes voté par le Parlement.

L’IRIS-T SLX allemand, version à longue portée du système déjà commandé, est sorti du jeu : il est encore en développement et Berne exige désormais des garanties fermes. Les sept batteries IRIS-T SLM des programmes d’armement 2024 et 2026 resteront donc cantonnées à la moyenne portée.

Un contrat avant Noël, sans un franc pour le payer

Urs Loher veut aller vite. Le dossier doit parvenir au Conseil fédéral au plus tard le 18 septembre, avec l’objectif d’un contrat signé avant la fin de l’année. Pour cela, le gouvernement et le Parlement devraient trancher dans le même trimestre, ce qui supposerait un vote au plus tard lors de la session de décembre. À l’échelle du Palais fédéral, c’est un sprint.

Reste l’argent. Le chef de l’armement compte sur cinq milliards prévus pour un second système dans le financement supplémentaire de 24 milliards demandé pour l’armée, plus un milliard pour absorber le surcoût des Patriot, somme qui ne suffira visiblement pas. L’Administration fédérale des finances, elle, a exigé lors de la consultation des offices que le financement soit repensé : même avec une hausse de la TVA, la marge de manœuvre ferait défaut, rapporte la NZZ, citée par Watson. Or ces moyens exceptionnels ne seraient soumis au peuple qu’en 2028 au mieux, et seulement si le Parlement accepte de relever la TVA à cet effet, ce qui est loin d’être acquis. Le budget ordinaire, lui, ne progresse qu’à petits pas.

Si la Confédération se retrouve à financer deux systèmes de longue portée, dont l’un dépend du bon vouloir de Washington, l’addition dépassera les dix milliards de francs. Cette somme n’existe dans aucun des scénarios discutés à Berne. Il faudra donc soit revoir les planifications, soit sacrifier d’autres projets, soit tirer la prise de l’un des deux systèmes. Nous écrivions en juillet que Berne commençait à tirer les leçons de sa dépendance ; le dossier Patriot en fournit la démonstration la plus coûteuse à ce jour.

La protection des hautes couches du ciel suisse reste ainsi suspendue à une série d’inconnues. Le DDPS veut les lever au plus vite, et on ne peut que l’y encourager. Mais entre un système américain qui n’arrive pas et un système de remplacement qui n’est pas financé, l’administration fédérale a encore quelques surprises en réserve.

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