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Neutralité : partons en Russie !

Capo d'Istria dépêché par le tsar, quatre-vingt-douze réunions avec le Genevois Pictet de Rochemont, une déclaration signée par toutes les puissances européennes : la neutralité suisse fut un chef-d'œuvre diplomatique – et la Russie d'Alexandre Ier en fut l'un des artisans. Retour sur une histoire que nos autorités ont désapprise, au moment où Moscou ne nous tient plus pour neutres et où Berne accommode la neutralité à toutes les sauces.

Uli Windisch
16 août 2026
9 min de lecture

On l’a oublié : la neutralité suisse n’est pas un mythe surgi de nulle part, mais le fruit d’un immense travail diplomatique auquel la Russie du tsar Alexandre Ier a pris une part décisive, en dépêchant Capo d’Istria défendre notre cause au congrès de Vienne. Deux siècles plus tard, Moscou ne nous reconnaît plus comme neutres – une catastrophe diplomatique que nos autorités, gagnées par des décennies de lâcheté, voire d’antisuissisme primaire, universitaire, politique et médiatique, ne veulent pas voir. À six semaines de la votation du 27 septembre, je plaide ici pour un sursaut : réapprendre notre histoire, cesser de brader nos fondements, et aller jusqu’en Russie s’il le faut pour faire reconnaître à nouveau la neutralité inconditionnelle, armée et perpétuelle de la Suisse, à laquelle tient fermement une très grande partie de la population suisse non désinformée.

Un manque évident de connaissance de notre propre histoire

Il faut le dire : chez certains Suisses, et d’abord parmi les autorités politiques et diplomatiques, on constate un manque évident de connaissance de la Suisse, de son histoire, de tout ce que nos ancêtres ont dû accomplir – et combattre – pour maintenir leur pays. D’abord l’inviolabilité du territoire, puis l’indépendance, enfin la neutralité : les trois sont liés.

Or, dans ce cadre, il faut le répéter : la Russie a joué un rôle capital. Le tsar Alexandre Ier a envoyé Jean Capo d’Istria – ce Grec qui deviendra plus tard le premier gouverneur de l’État grec indépendant – défendre la neutralité suisse au congrès de Vienne. Il faudrait tout de même s’en souvenir. À ses côtés travaillait une autre personnalité célèbre, le Genevois Pictet de Rochemont. Ce dernier a rappelé lui-même qu’il avait eu avec Capo d’Istria quatre-vingt-douze conférences pour préparer la déclaration par laquelle la neutralité de la Suisse serait internationalement reconnue. Quatre-vingt-douze réunions : voilà l’énorme travail qu’il a fallu pour arriver à cette neutralité. Il faut le rappeler.

On se demande ce que savent encore de tout cela nos autorités et nos diplomates. Je me souviens d’une conférence donnée à de jeunes diplomates : j’ai parlé de la Suisse – sans prétendre, comme le veut la formule, qu’« il n’y en a point comme nous » – et plusieurs sont venus me dire à la fin : « Cher professeur, on ne nous a jamais parlé ainsi de la Suisse. »

Une catastrophe diplomatique dont on ne mesure pas la portée

Aujourd’hui, la Russie ne reconnaît plus la neutralité suisse. C’est une catastrophe politique et diplomatique internationale, par l’image même que cela donne : tous les pays du monde ont compris que la Russie ne nous considérait plus comme neutres.

Et pendant ce temps, des autorités nous expliquent que la neutralité doit être « dynamique », « ouverte », « pragmatique », etc. – accommodée à toutes les sauces qui conviennent à ceux qui ne sont plus prêts à défendre la Suisse inconditionnellement.

Nous payons là – c’est une thèse à laquelle je tiens – des dizaines d’années d’un antisuissisme primaire. Tous ces intellectuels de gauche, critiques, marxistes et autres, qui souvent détestent la Suisse et s’emploient à démontrer ses imperfections. De tels propos, tenus dans des amphithéâtres même par certains professeurs d’histoire, finissent par produire leur effet : on se dit que cette histoire de neutralité est quelque chose de mythique, d’irréel, qui n’existe pas. Alors que des hommes politiques et de grands personnages historiques – et pas seulement suisses, donc, c’est cela qui est extraordinaire – ont passé un temps considérable à faire reconnaître la neutralité suisse.

Une délégation non officielle pour Moscou

Inviter la Russie à reconnaître à nouveau, de manière totale et complète, la neutralité suisse : voilà un objectif. Et je le dis clairement : nous sommes prêts à faire partie d’une délégation qui tenterait de convaincre non seulement Poutine, mais l’ensemble du système politique russe et la population russe elle-même. Nous condamnons la guerre en Ukraine, nous y sommes totalement opposés ; mais de toute guerre il a bien fallu sortir un jour, et la Suisse peut jouer un rôle – elle aurait pu, elle peut de nouveau.

Il s’agirait de créer un groupe de personnalités absolument convaincues du système politique suisse et de ses fondements historiques, qui irait, à titre privé, jusqu’en Russie pour montrer la nécessité absolue de cette reconnaissance. Elle rendrait service à tout le monde : des guerres, il y en aura encore.

Voyez la situation absurde dans laquelle nous nous trouvons : nous allons devoir nous battre pour que la Russie reconnaisse à nouveau la neutralité inconditionnelle, armée, perpétuelle de la Suisse. Imaginez un instant : croyez-vous que Nicolas de Flüe aurait accepté de jouer l’intermédiaire entre l’Ukraine et la Russie sans inviter la Russie ? C’est pourtant ce qui s’est passé au Bürgenstock. Il faut montrer l’absurdité de la situation actuelle. Un coût énorme (10, 15, 30 millions ?), un vrai flop, et on nous dit, toujours médias soumis à l’appui, que c’était « quand même utile », « une première étape », etc.

On nous traitera peut-être « d’agents de l’étranger »! , comme le fait l’UE, même avec certains Suisses, parce que nous admettons que la Russie a droit à sa version des faits – qu’on n’est d’ailleurs pas obligé de croire à cent pour cent. Mais où sont qui frisent la traîtrise aujourd’hui, sinon parmi ceux qui ne défendent plus la Suisse et laissent ridiculiser certaines caractéristiques fondamentales du pays ?

Le 27 septembre : 80% des Suisses devraient voter oui

À propos de la votation du 27 septembre sur la neutralité telle qu’elle fut traditionnellement comprise : si l’on tenait compte de l’histoire suisse, ce ne sont pas les quelque 34 % d’intentions favorables que nous annoncent les sondages – pour nous signifier que cela ne vaut même pas la peine d’aller voter ? – mais 80 % des Suisses qui devraient voter oui. L’écart entre ces deux chiffres mesure tout le travail d’inversion du modèle politique suisse qui est en cours.

Rappelons quelques dimensions de cette inversion : le rapprochement avec l’OTAN ; ces élites et fonctionnaires du Département fédéral des affaires étrangères, du Département militaire et d’autres encore, qui n’ont qu’un rêve, siéger dans les organisations internationales pour montrer que la Suisse est « ouverte », « progressiste », « moderne ». Tout cela est inadmissible.

Et il faut prendre conscience de ce qui arrive quand certaines autorités, incompétentes et irresponsables, qui ne connaissent pas vraiment la Suisse et son histoire, tiennent les commandes. Ce serait Zelensky qui aurait voulu le sommet du Bürgenstock. Et avec qui l’a-t-il obtenu ? Avec l’ancienne conseillère fédérale Viola Amherd, semble-t-il, pas des plus compétentes en la matière et légèrement hors sol. N’a-t-elle fait que du bien à l’armée comme à la Suisse ? Et il ne faudrait surtout pas que le département de M. Cassis nous traite d’antisuisses : je me demande qui est antisuisse, quand on mène une politique aussi irresponsable et contraire à l’histoire du pays. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils sont en train de détruire. Et il ne faut pas leur pardonner.

La Suisse est fragile : nos autorités l’ont oublié

Il faut rappeler que la Suisse est fragile. C’est un équilibre extraordinaire : ailleurs, on le sait, ces différences culturelles, ethniques, religieuses, politiques et régionales aboutissent à des guerres. Nos autorités semblent avoir oublié qu’il y a eu des guerres de religion sur notre sol, des guerres entre cantons urbains et cantons ruraux – de vraies guerres. Les deux guerres de Kappel, entre protestants et catholiques, par exemple. Les gens ne savent plus qu’il y a eu des guerres entre Suisses.

Suivant la situation, ces différences, qui sont complémentaires, peuvent devenir antagoniques. Il s’agit de tenir compte à la fois de la fragilité et de la richesse et la solidité de cette unité dans la diversité – et de comprendre qu’elle doit être entretenue. La Suisse est un plébiscite de tous les jours. Voyez la fracture entre villes et campagnes aujourd’hui : des cantons urbains voudraient obtenir des sièges en tant que tels. Imaginez le déséquilibre.

D’où vient ce changement d’attitude

Ce changement d’attitude des autorités et de la diplomatie vient aussi, bien sûr, des facultés de sciences sociales, de sciences politiques, de sciences dites humaines, où le gauchisme détient un large monopole et où les visions de l’histoire suisse plus proches de la réalité n’ont guère de place. À la longue, cela produit son effet : ces gens sont prédisposés à une attitude d’« ouverture » qui est en réalité une soumission à la première requête démagogique venue.

On a vu à quel point on pouvait manipuler la Suisse, la soumettre, l’obliger à des concessions incroyables, au niveau bancaire, pendant que d’autres pays – les États-Unis notamment – en profitaient. Dans tous les domaines, nous sommes prêts à nous soumettre. C’est contre cela qu’il faut lutter, et le montrer point par point. Souvenez-vous de ces slogans antisuisses – « La Suisse n’existe pas » et tant d’autres – qui faisaient tellement rire les intellectuels. Nous en récoltons les fruits.

Confiance, conviction, détermination

L’initiative à venir est un signe capital, mais il faut davantage : il nous faut des gens responsables, qui connaissent la Suisse et sont prêts à la défendre inconditionnellement. Confiance, conviction, détermination à faire en sorte que la Suisse, dans ses caractéristiques essentielles, perdure – et à faire accepter notre image dans le monde. Et cela quotidiennement, pas simplement en siégeant dans des organismes internationaux pour « être présent » et « avoir son mot à dire ». Son mot à dire ! Ce sont des étrangers, et même la Russie, qui se sont battus pour la neutralité de la Suisse. Le comprendra-t-on enfin ?

Donc : un effort pour connaître vraiment l’histoire de la Suisse, ses composantes, tout ce qu’elle a supposé de combats et de luttes – à l’opposé du criticisme bête, jusque dans certains cours universitaires d’histoire nationale. Les Suisses devraient retrouver la combativité du symbole de Guillaume Tell : pour notre inviolabilité, pour notre résistance, pour défendre tout ce que nos aïeux ont bâti, avec l’aide de l’étranger, oui – un territoire, une indépendance, une neutralité. Faisons notre part, sans nous mêler des conflits des autres, et retrouvons notre véritable fonction : œuvrer pour la paix, quotidiennement. Sans trop de prétention, mais en faisant l’impossible – des centaines de réunions s’il le faut, comme jadis Pictet de Rochemont – pour contribuer à la paix là où règne la guerre.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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