Le ciel se défend depuis le sol : la leçon reçue d’Ukraine que Berne refuse de voir
Quatre ans de guerre en Ukraine ont livré leur verdict : ce qui interdit le ciel à un agresseur, ce sont les radars et les missiles sol-air, pas les chasseurs de cinquième génération. La Suisse a fait le pari inverse en 2020 : six milliards pour les avions, des miettes pour le sol-air. Berne corrige aujourd'hui, discrètement, l'ordre de ses priorités – sans jamais admettre que la question dérangeante n'a pas changé depuis le début : à quoi servent 30 F-35 pour défendre 41 000 km² de ciel ?
Il y a des expériences qu’aucun état-major n’oserait commander et que l’histoire réalise à sa place. Depuis février 2022, l’Ukraine teste en conditions réelles la question que la Suisse s’était posée sur le papier en 2020 : qu’est-ce qui protège un ciel national contre une puissance aérienne supérieure ? La réponse est tombée : elle ne ressemble pas vraiment au prospectus de Lockheed Martin.
Face à une aviation russe dix fois plus nombreuse, l’Ukraine − avec plus ou moins de succès − a tenu son ciel. Pas avec ses chasseurs : avec ses S-300 hérités de l’ère soviétique, puis avec les Patriot, les NASAMS, les IRIS-T et les Gepard livrés par l’Occident. Dès mars 2022, The War Zone constatait que la défense sol-air ukrainienne pesait bien plus lourd que les chasseurs contre contrer la supériorité aérienne russe, à rebours des pronostics qui donnaient Moscou maître du ciel en quelques jours, et que Kiev avait davantage besoin de batteries que de MiG ou de F-16 supplémentaires. Un an plus tard, la revue Proceedings de l’US Naval Institute tirait la leçon doctrinale : à l’ère du missile, une défense sol-air moderne et mobile surclasse à peu près tout ce qui vole, au point qu’aucun des deux camps ne parvient à employer efficacement son aviation. Ni victoire aérienne possible, ni défaite permise : le ciel s’est refermé depuis le sol.
L’arithmétique du ciel moderne
La menace, entre-temps, a changé de nature. Ce qui tombe sur les villes ukrainiennes, ce ne sont pas des escadrilles mais des missiles de croisière, des missiles balistiques et des drones Shahed à 20 000 ou 50 000 dollars pièce, lancés par vagues. Contre cela, un chasseur en alerte au sol arrive structurellement trop tard, et un pays que l’on traverse en dix minutes de vol (le nôtre) n’a même pas le luxe du préavis. Restent les radars, les intercepteurs multicouches, la guerre électronique, les canons antiaériens : tout ce que l’enveloppe Air2030 avait traité en parent pauvre. Six milliards pour les avions, environ deux pour le sol-air. La première guerre de haute intensité en Europe depuis 1945 a validé exactement la répartition inverse.
Berne le sait, du reste. Il suffit de lire ses propres décisions récentes comme un aveu : extension de Patriot, étude d’un deuxième système sol-air de préférence européen, message sur l’armée 2026 dont les priorités affichées sont la défense sol-air, la protection contre les mini-drones et le cyberespace. Chaque franc de ce rattrapage désigne la menace jugée probable : les missiles et les drones, pas les chasseurs adverses. Pendant que le diagnostic évolue, l’ordonnance de 2021 court toujours : 394 millions de rallonge votés pour l’avion, 500 millions payés d’avance, et pas une heure de débat sur le fond.
Ce que les avions font, ce que les avions coûtent
L’argument d’en face mérite mieux qu’une caricature. Aucun missile ne fait de police du ciel. Intercepter un avion de ligne muet à la radio, escorter un appareil qui viole une zone protégée, identifier un intrus : ces missions, qui occupent les Forces aériennes l’essentiel du temps, exigent un pilote qui va voir. Un État neutre qui y renoncerait délèguerait de facto son espace aérien à ses voisins, singulière lecture de la neutralité armée. Personne de sérieux ne plaide pour zéro avion.
Seulement, entre zéro avion et trente F-35, il y avait un monde : une flotte plus modeste d’appareils moins sophistiqués aurait rempli la police du ciel et la dissuasion défensive pour une fraction du prix, en libérant des milliards pour ce que l’Ukraine a démontré être vital. La Suisse a retenu à la place l’appareil du concours le plus riche en capacités de pénétration, de furtivité et de combat en réseau, des qualités qui donnent leur pleine mesure le premier jour d’une guerre, au-dessus du territoire adverse, en coalition. Nous l’écrivions dans ces colonnes : le F-35 est moins un avion qu’un billet d’entrée dans l’écosystème de l’OTAN. La guerre d’Ukraine ajoute un étage à la critique : ce billet a été payé avec l’argent qui manque aujourd’hui aux radars et aux intercepteurs.
Même l’US Naval Institute, il est vrai, range le F-35 parmi les rares appareils capables de survivre face aux défenses sol-air modernes. L’objection est exacte, et elle enfonce le clou : cette survivabilité-là sert à pénétrer le ciel des autres. Pour défendre le sien, l’Ukraine prouve chaque nuit qu’une batterie IRIS-T abat des missiles de croisière avec un taux de réussite que nul chasseur n’égale, à un coût par tir sans commune mesure, et sans pilote à risquer.
La charge de la preuve doit donc changer de camp. Ce n’est pas aux sceptiques du F-35 de justifier leur prudence : c’est à Berne d’expliquer pourquoi, à l’heure où elle rachète en urgence ce que l’Ukraine a démontré être décisif, elle continue d’engloutir des rallonges dans ce que la même guerre relègue au second plan. Le 27 septembre, le peuple votera sur la neutralité. Il serait temps qu’on lui dise aussi ce que sa défense a appris, ou refusé d’apprendre, de la seule guerre qui se déroule sous ses yeux.