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Réarmement : derrière les fiascos, l’entêtement de Berne

Le deuxième bouclier antiaérien suisse prend déjà du retard, alors que son évaluation technique est achevée. Après le F-35 et le Patriot, le scénario change, mais les faiblesses se ressemblent : choix politiques verrouillés, neutralité mise sous tension par l’interopérabilité OTAN et administration trop légère pour piloter le réarmement.

Richard Dalleau
6 octobre 2026
6 min de lecture

Le nouveau bouclier antiaérien suisse devait combler le trou capacitaire laissé par les retards du programme Patriot. C’est mal parti, il commence déjà à reproduire le problème. Selon Blick, l’évaluation technique du projet « Bodluv GR2 » est terminée, mais le calendrier annoncé pour fin 2026 ne tient déjà plus : le National n’a pas accepté le traitement urgent du financement, les fournisseurs sont invités à prolonger leurs offres et le choix du pays producteur devient lui-même politique.

Paris et Tel-Aviv resteraient en lice, avec un double handicap pour ce dernier, qui serait pourtant le favori d’armasuisse : l’option israélienne soulève des objections sérieuses de neutralité et la crainte, tout aussi fondée, de passer derrière les besoins d’un fournisseur en guerre.

Cette fois, impossible d’accuser un développement tardif du système d’armes et armasuisse serait hors de cause dans ce nouveau décalage. L’argent, la procédure parlementaire et l’arbitrage politique coincent en aval. L’affaire illustre une constante embarrassante : les plus grosses difficultés du réarmement suisse naissent souvent dans la façon dont Berne décide, promet, finance puis s’attache à ses choix.

Le F-35 en est le cas d’école. Pendant des années, le « prix fixe » a garanti politiquement un achat accepté de justesse par le peuple. Or, la Commission de gestion du National a conclu en septembre qu’aucun prix forfaitaire n’avait jamais été convenu avec Washington. Elle dit ne pas comprendre la communication « aussi catégorique » du DDPS et critique l’organisation des négociations, la place insuffisante du service juridique et le flux d’information.

Le prix fixe est mort, le programme continue

La commission ne prononce pas le mot « mensonge », mais le constat politique reste accablant : Parlement et public ont tenu pour acquis un fait que le contrat ne garantissait pas. Pourtant, même lorsque cette prémisse s’est effondrée, le programme a continué. Une semaine après le rapport, le Parlement a voté 394 millions supplémentaires ; quelques jours plus tard, le chef de l’armée a visité Lockheed Martin et expliqué que trente appareils ne suffisaient pas. Uli Windisch y voyait les « habits neufs de l’empereur » : reconnaître l’échec obligerait à remettre en cause le choix de Berne ; réclamer davantage permet de poursuivre sur sa lancée, presque comme si de rien n’était.

Cette obstination accompagne une évolution doctrinale majeure. Berne assure que l’achat du F-35 ne signifie pas un rapprochement avec l’OTAN et que chaque nouvelle coopération reste compatible avec la neutralité. Pris isolément, l’argument peut se défendre. Le tableau d’ensemble détruit cette belle profession de foi : le programme Suisse-OTAN 2025-2028 veut renforcer l’« interopérabilité » de l’armée, notamment des Forces aériennes et des communications. La Suisse participe à plusieurs partenariats de la NSPA, dont celui du Patriot et la stratégie de sécurité 2026 prépare explicitement une « défense en coopération » si les moyens nationaux ne suffisent plus.

Notre analyse sur l’alignement suisse sur l’OTAN via le F-35 posait déjà la question : adopter l’avion ne vaut pas automatiquement adhésion à l’Alliance atlantique. Elle change cependant de sens dans une armée dont procédures, communications, entraînement et approvisionnements deviennent progressivement interopérables avec l’Alliance. Uli Windisch défend l’option inverse : une Suisse solidement armée, mais assez autonome pour ne pas devenir « un petit allié de plus ».

Neutres, mais parfaitement interopérables

Le programme Patriot illustre la facture concrète de la dépendance, et elle n’est pas que financière. La Suisse l’achète via le système américain FMS. Lorsque Washington modifie ses priorités, Berne ne décide plus de l’ordre de livraison. Comme nous l’avons documenté dans « Berlin garde les batteries, Berne garde la facture », les systèmes attendus à partir de 2028 sont repoussés de plusieurs années, et c’est pourquoi la Suisse cherche désormais un second bouclier.

Les circonstances internationales n’expliquent pourtant pas tout. Le DDPS reconnaît que ses grands projets restent délicats sur les plans technique, financier et organisationnel et que les effectifs sont insuffisants dans des postes clés. Le Contrôle fédéral des finances a constaté un « déséquilibre criant » entre projets et ressources humaines et financières. Malgré les progrès depuis 2021, la gestion des projets d’armement n’a toujours pas atteint une maturité satisfaisante.

La confédération est donc prise dans une triple contrainte. Elle accélère ses commandes sur un marché où il faut désormais payer pour réserver sa place ; le DDPS reconnaît lui-même que la Suisse, petit client neutre, n’est pas prioritaire chez les fournisseurs. Son propre département reconnaît manquer de bras pour piloter correctement tous ces programmes. Elle engage en parallèle une orientation stratégique de plus en plus imbriquée avec les architectures occidentales.

Conséquences des deux premières et surtout, à notre sens, de la troisième : une fois un programme politiquement adopté, l’institution continue « quoi qu’il en coûte » : le prix fixe disparaît, on paie plus. Le nombre d’avions à livrer baisse, on explique qu’il en faudrait davantage, mais on n’en tire pas les conclusions qui s’imposent. Le Patriot tarde, on coupa la poire en deux et on lance un second système dont le financement politique n’est pas encore sécurisé.

Le réarmement accélère, l’administration cherche encore le mode d’emploi

Tous les programmes ne sont heureusement pas des fiascos. L’IRIS-T de moyenne portée avance selon la planification, mais cette exception confirme que le problème politique est plus grave qu’une succession de ratés. Berne présente le réarmement comme une restauration de la capacité de défense et de la souveraineté nationales, tout en achetant des dépendances stratégiques qu’elle maîtrise de moins en moins.

La Suisse doit être correctement armée pour avoir les moyens de sa neutralité. L’équation ne tient plus quand les principaux systèmes, standards et soutiens logistiques rendent l’armée chaque année plus tributaire de décisions prises à Washington, dans les structures de l’OTAN ou chez des fournisseurs étrangers.

Le programme Bodluv GR2 devait tirer la leçon du Patriot. Avant même la commande, son financement et le choix du fournisseur font déjà perdre du temps. À ce stade, le risque n’est plus seulement de payer trop cher ou d’attendre trop longtemps, c’est que Berne transforme, programme après programme, le réarmement censé garantir l’autonomie suisse en politique qui organise de nouvelles dépendances, puis demande au contribuable d’en régler la facture.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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