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La Suisse rejoint le partenariat munitions de l’OTAN

Vu de Luxembourg, la Suisse n'est pas un client neutre qui fait ses courses : elle est une recrue qui agrandit la famille...

Dimitri Fontana
18 juillet 2026
10 min de lecture

Le 2 juillet 2026, la Suisse est deve­nue la 28e nation par­ti­ci­pante de l’Am­mu­ni­tion Sup­port Part­ner­ship (ASP), le par­te­na­riat muni­tions de l’A­gence OTAN de sou­tien et d’ac­qui­si­tion (NSPA). L’an­nonce est venue d’a­bord de Luxem­bourg, siège de l’a­gence, le 15 juillet ; Berne a sui­vi le 17, par un com­mu­ni­qué du Dépar­te­ment fédé­ral de la défense (DDPS) publié en plein cœur de l’é­té. Et comme tou­jours, l’as­su­rance rituelle tombe en fin de texte : cette par­ti­ci­pa­tion est « com­pa­tible avec la neu­tra­li­té de la Suisse ». À force d’être com­pa­tible avec tout, on finit par se deman­der ce que ce mot recouvre encore.

Ce que dit Berne, ce que dit l’OTAN

Les faits d’a­bord. L’ASP, créé en 1993 et géré par la NSPA, per­met aux États par­ti­ci­pants de regrou­per leurs com­mandes de muni­tions – plus de 2 000 types dans les domaines ter­restre, aérien et mari­time – afin d’ob­te­nir de meilleurs prix et des délais de livrai­son rac­cour­cis. Le par­te­na­riat couvre aus­si la sur­veillance des stocks, le trans­port et l’é­li­mi­na­tion. Berne y voit des « éco­no­mies sub­stan­tielles » et un débou­ché pour son indus­trie : les entre­prises suisses pour­ront désor­mais concou­rir aux appels d’offres de la NSPA. Le tout s’ins­crit, pré­cise le com­mu­ni­qué, « dans la droite ligne de la stra­té­gie du Conseil fédé­ral en matière de poli­tique d’ar­me­ment ».

Le com­mu­ni­qué de l’O­TAN dit la même chose, mais avec un voca­bu­laire plus franc. La NSPA se féli­cite d’é­lar­gir la « base indus­trielle de défense » de l’al­liance, « à l’heure où les nations conti­nuent de ren­for­cer leurs stocks de muni­tions et d’é­tendre leurs capa­ci­tés de pro­duc­tion ». Elle pré­cise sur­tout qu’a­vec l’adhé­sion hel­vé­tique, l’ASP devient le plus grand par­te­na­riat de la NSPA en nombre de membres. Vu de Luxem­bourg, la Suisse n’est pas un client neutre qui fait ses courses : elle est une recrue qui agran­dit la famille. Détail piquant : les docu­ments ne s’ac­cordent même pas sur l’a­rith­mé­tique, la NSPA fai­sant de la Suisse sa 28e nation par­ti­ci­pante quand Berne évoque « 26 autres nations » à ses côtés. Quand les mots flottent, les chiffres suivent.

La clause de retrait, monument de langage creux

C’est dans le para­graphe consa­cré à la neu­tra­li­té que le lan­gage offi­ciel atteint sa forme la plus pure. Citons-le inté­gra­le­ment :

« La par­ti­ci­pa­tion au NSPA ASP est com­pa­tible avec la neu­tra­li­té de la Suisse. Si l’un des États par­ti­ci­pants devait être impli­qué ulté­rieu­re­ment dans un conflit armé inter­na­tio­nal, la Suisse pour­rait se reti­rer de l’ac­cord afin de res­pec­ter ses obli­ga­tions en matière de neu­tra­li­té. »

Chaque mot mérite qu’on s’y arrête. « Ulté­rieu­re­ment », d’a­bord : la clause est rédi­gée comme si les 27 autres par­ti­ci­pants – tous membres de l’O­TAN – étaient aujourd’­hui des États pai­sibles, dont l’im­pli­ca­tion dans un conflit relè­ve­rait de l’hy­po­thèse d’é­cole. Or plu­sieurs d’entre eux arment mas­si­ve­ment, et de manière par­fai­te­ment docu­men­tée, l’un des bel­li­gé­rants de la plus grande guerre que l’Eu­rope ait connue depuis 1945. À par­tir de quel degré d’en­ga­ge­ment un État est-il « impli­qué » ? Le com­mu­ni­qué ne le dit pas, et pour cause : toute défi­ni­tion sérieuse ren­drait la clause appli­cable dès sa signa­ture. « Pour­rait », ensuite : non pas « devrait » ni « se reti­re­ra », mais un condi­tion­nel de poli­tesse, qui trans­forme une obli­ga­tion de droit inter­na­tio­nal en simple facul­té dis­cré­tion­naire. La neu­tra­li­té, jadis un sta­tut, devient une option de sor­tie que l’on se réserve, comme une clause de rési­lia­tion d’a­bon­ne­ment.

Le plus révé­la­teur est ailleurs : ce para­graphe est un copié-col­lé. On le trouve, mot pour mot, dans le com­mu­ni­qué du 21 mars 2025 annon­çant la par­ti­ci­pa­tion de la Suisse au Patriot Sup­port Part­ner­ship de la même NSPA. Même phrase, même condi­tion­nel, même absence de défi­ni­tion. La neu­tra­li­té n’est plus un prin­cipe que l’on exa­mine à chaque enga­ge­ment : c’est un élé­ment de lan­gage que l’on recolle en pied de page, une for­mule nota­riale vidée de sa sub­stance par la répé­ti­tion même. Orwell décri­vait cette prose poli­tique faite de phrases pré­fa­bri­quées que l’on assemble comme les pièces d’un pou­lailler : nous y sommes.

La méthode du salami

Prise iso­lé­ment, chaque étape paraît ano­dine, tech­nique, presque comp­table. C’est pré­ci­sé­ment le pro­cé­dé. La Suisse col­la­bore avec la NSPA depuis 1996 ; elle a rejoint les par­te­na­riats de sou­tien pour les mis­siles air-air AMRAAM et Stin­ger, puis, en mars 2025, celui du sys­tème Patriot, acquis dans le cadre du pro­gramme Air2030. En octobre 2024, elle signait son adhé­sion à l’i­ni­tia­tive Euro­pean Sky Shield (ESSI), lan­cée par l’Al­le­magne ; en juin 2025, le Conseil fédé­ral approu­vait un pro­to­cole d’ac­cord pour ache­ter, via le minis­tère alle­mand de la Défense, quatre à cinq sys­tèmes IRIS‑T SLM, forts d’un cré­dit d’en­ga­ge­ment de 660 mil­lions de francs. Juillet 2026 : l’ASP et ses 2 000 types de muni­tions. Chaque fois, le même para­graphe final cer­ti­fie la com­pa­ti­bi­li­té avec la neu­tra­li­té ; chaque fois, l’in­té­gra­tion dans les chaînes logis­tiques, les stan­dards et les méca­nismes d’ac­qui­si­tion de l’O­TAN pro­gresse d’un cran.

On appelle cela l’in­te­ro­pé­ra­bi­li­té, et c’est un mot à double fond. Être inter­opé­rable, c’est pou­voir fonc­tion­ner avec les sys­tèmes de l’al­liance ; c’est aus­si, méca­ni­que­ment, dépendre de ses filières, de ses pièces, de ses muni­tions et de ses calen­driers. Un pays dont la défense sol-air est ache­tée par l’in­ter­mé­diaire de Ber­lin, dont les stocks de muni­tions tran­sitent par les contrats-cadres de Luxem­bourg et dont l’in­dus­trie vit des appels d’offres de la NSPA conserve-t-il, le jour venu, la liber­té de dire non ? Le com­mu­ni­qué sur l’ES­SI jure que la Suisse reste « libre d’ex­ploi­ter et d’u­ti­li­ser les sys­tèmes de manière auto­nome et indé­pen­dante ». Encore des mots. La sou­ve­rai­ne­té ne se mesure pas aux décla­ra­tions d’in­ten­tion, mais aux dépen­dances maté­rielles que l’on contracte.

Ce que « neutralité » voulait dire

Rap­pe­lons ce que le terme signi­fiait. La neu­tra­li­té per­pé­tuelle issue des conven­tions de La Haye de 1907 impose au neutre de ne par­ti­ci­per à aucune guerre entre États tiers, de n’adhé­rer à aucune alliance mili­taire et de trai­ter les bel­li­gé­rants avec une stricte éga­li­té ; en temps de paix, elle lui com­mande de ne rien entre­prendre qui ren­drait ce sta­tut inte­nable en temps de guerre. C’est ce der­nier point, dit « droit de la neu­tra­li­té anti­ci­pé », que la poli­tique actuelle érode métho­di­que­ment. Nul besoin d’adhé­rer for­mel­le­ment à l’O­TAN : il suf­fit d’en­trer, par­te­na­riat après par­te­na­riat, dans son orga­ni­gramme logis­tique, jus­qu’à ce que la ques­tion de l’adhé­sion devienne sans objet parce que l’es­sen­tiel est déjà acquis. Un peu comme avec l’UE.

Notons aus­si la méthode de com­mu­ni­ca­tion. L’adhé­sion à l’ASP est effec­tive depuis le 2 juillet ; l’O­TAN l’an­nonce le 15 ; Berne la confirme le 17, un ven­dre­di de juillet, quand le pays regarde ailleurs (foot­ball…). Pas de mes­sage au Par­le­ment, pas de débat public préa­lable, pas même une confé­rence de presse : un com­mu­ni­qué, rédi­gé pour l’es­sen­tiel par recy­clage des pré­cé­dents. Sur un sujet qui touche au cœur de l’i­den­ti­té consti­tu­tion­nelle du pays – la neu­tra­li­té figure dans la Consti­tu­tion fédé­rale par­mi les tâches de l’As­sem­blée et du Conseil fédé­ral –, le peuple suisse est infor­mé par voie de presse dans une prose qui a pré­ci­sé­ment pour fonc­tion de ne pas être lue.

Date Source Étape For­mu­la­tion offi­cielle Lec­ture
1996 (rap­pe­lé par le DDPS, 17.07.2026) Début de la col­la­bo­ra­tion avec la NSPA ; par­te­na­riats mis­siles air-air AMRAAM et Stin­ger « La Suisse col­la­bore déjà avec la NSPA depuis 1996 » L’an­cien­ne­té invo­quée pour bana­li­ser chaque nou­velle étape
19 sept. 2024 Pro­gramme d’ar­me­ment 2024 Le Par­le­ment approuve le cré­dit d’en­ga­ge­ment de 660 mil­lions de francs pour la défense sol-air de moyenne por­tée Le finan­ce­ment est acquis avant tout débat sur le cadre
Oct. 2024 DFAE / Mis­sion suisse auprès de l’O­TAN Adhé­sion à l’Eu­ro­pean Sky Shield (ESSI) et pro­to­cole d’ac­cord sur les mar­chés publics en coopé­ra­tion Entrée dis­crète dans une archi­tec­ture de défense conti­nen­tale
21 mars 2025 Com­mu­ni­qué du DDPS Par­ti­ci­pa­tion au Patriot Sup­port Part­ner­ship de la NSPA (pro­gramme Air2030) « La par­ti­ci­pa­tion au NSPA PATRIOT SP est com­pa­tible avec la neu­tra­li­té de la Suisse. » Pre­mière appa­ri­tion de la for­mule type
20 juin 2025 Mis­sion suisse auprès de l’O­TAN Pro­to­cole d’ac­cord ESSI pour l’ac­qui­si­tion de quatre à cinq sys­tèmes IRIS‑T SLM via le minis­tère alle­mand de la Défense « […] com­pa­tibles avec le droit de la neu­tra­li­té suisse. » La com­pa­ti­bi­li­té est décla­rée, jamais démon­trée
2 juil. 2026 NSPA Adhé­sion effec­tive à l’Am­mu­ni­tion Sup­port Part­ner­ship (ASP) : la Suisse, 28e nation par­ti­ci­pante La déci­sion prend effet avant toute annonce publique
15 juil. 2026 NSPA, Luxem­bourg Annonce offi­cielle de l’adhé­sion « Swit­zer­land’s par­ti­ci­pa­tion broa­dens the Part­ner­ship’s indus­trial reach » (« La par­ti­ci­pa­tion de la Suisse élar­git la por­tée indus­trielle du Par­te­na­riat ») Vu de l’O­TAN : un élar­gis­se­ment de l’al­liance indus­trielle, pas une simple coopé­ra­tion
17 juil. 2026 Com­mu­ni­qué du DDPS Confir­ma­tion par Berne, un ven­dre­di de juillet « La par­ti­ci­pa­tion au NSPA ASP est com­pa­tible avec la neu­tra­li­té de la Suisse. » Copié-col­lé mot pour mot du com­mu­ni­qué du 21 mars 2025

Sources : com­mu­ni­qués du DDPS (21.03.2025, 17.07.2026), de la Mis­sion suisse auprès de l’O­TAN à Bruxelles (20.06.2025) et de la NSPA (15.07.2026).

L’honnêteté des mots, condition du débat

Soyons justes : les argu­ments en faveur de ces coopé­ra­tions existent, et ils sont sérieux. La guerre en Ukraine a révé­lé la pénu­rie euro­péenne de muni­tions et la fra­gi­li­té des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ; un petit pays qui achète seul paie plus cher et attend plus long­temps ; l’in­dus­trie suisse de l’ar­me­ment, péna­li­sée par ailleurs par les règles de réex­por­ta­tion, a besoin de débou­chés. Cer­tains pensent que la sécu­ri­té du pays passe aujourd’­hui par un arri­mage aux struc­tures euro-atlan­tiques. Mais alors, qu’on le dise ouver­te­ment ! Qu’on explique aux citoyens que la neu­tra­li­té inté­grale n’est plus la poli­tique de la Suisse, qu’on nomme la nou­velle doc­trine, qu’on la sou­mette au débat démo­cra­tique et, s’il le faut, au vote. Ce qui est inac­cep­table, ce n’est pas le choix ; c’est le refus de le nom­mer.

Car c’est bien cela, une époque où les mots ne veulent plus rien dire : une époque où « neu­tra­li­té » signi­fie par­ti­ci­pa­tion au plus grand par­te­na­riat d’ar­me­ment de l’O­TAN, où « com­pa­tible » signi­fie que per­sonne ne véri­fie­ra, où « pour­rait se reti­rer » signi­fie que l’on ne se reti­re­ra jamais, et où « coopé­ra­tion » signi­fie inté­gra­tion. La confiance démo­cra­tique repose sur un contrat simple : que les mots employés par l’É­tat décrivent la réa­li­té de ses actes. Quand ce contrat est rom­pu, il ne reste que la com­mu­ni­ca­tion. La Suisse mérite mieux : elle mérite qu’on lui parle vrai, y com­pris – sur­tout – pour lui annon­cer des tour­nants qu’elle n’a pas choi­sis.

Une ten­dance de fond, pas un acci­dent de calen­drier

L’adhé­sion au par­te­na­riat muni­tions de l’O­TAN n’est ni un hasard ni un épi­sode ponc­tuel. Elle s’ins­crit dans une tra­jec­toire enta­mée il y a trois décen­nies – l’adhé­sion au Par­te­na­riat pour la paix et le début de la col­la­bo­ra­tion avec la NSPA datent tous deux de 1996 – et métho­di­que­ment accé­lé­rée depuis. Le rap­port sur la poli­tique de sécu­ri­té 2021 et son rap­port com­plé­men­taire de 2022 ont éri­gé le « ren­for­ce­ment de la coopé­ra­tion » avec les États par­te­naires en objec­tif offi­ciel du Conseil fédé­ral ; les contrats du F‑35A et du Patriot ont arri­mé pour des décen­nies l’ar­mée suisse aux sys­tèmes d’armes amé­ri­cains ; l’adhé­sion à l’Eu­ro­pean Sky Shield en octobre 2024, puis les pro­to­coles d’ac­cord de 2025, ont fait le reste. Chaque étape a été pré­sen­tée iso­lé­ment, dans des com­mu­ni­qués tech­niques publiés sans débat, sou­vent aux périodes où l’at­ten­tion publique est la plus faible. C’est cela, avan­cer en cati­mi­ni : non pas cacher les déci­sions, mais les frac­tion­ner et les bana­li­ser jus­qu’à ce que leur somme devienne irré­ver­sible sans jamais avoir été sou­mise, en tant que telle, au juge­ment des citoyens.

Nous avons d’ailleurs docu­men­té ce glis­se­ment dans notre ana­lyse de l’É­tude Sécu­ri­té 2026, qui montre le déca­lage crois­sant entre l’at­ta­che­ment constant des Suisses à leur neu­tra­li­té et la manière dont ins­ti­tu­tions et fai­seurs d’o­pi­nion tra­vaillent à en redé­fi­nir le conte­nu. L’adhé­sion à l’ASP n’est que le der­nier jalon de ce pro­ces­sus ; il y en aura d’autres, et ils seront eux aus­si « com­pa­tibles avec la neu­tra­li­té ».

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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