Drones au-dessus des sites militaires : la Suisse mise sur le Skyranger, fabriqué à Oerlikon
Psychose ? Depuis l'automne 2025, l'Europe vit au rythme des alertes aux drones. Mais tout n'est pas imputable à Moscou : si l'incursion de septembre en Pologne a été officiellement attribuée à la Russie, les survols qui ont fermé les aéroports de Copenhague et d'Oslo restent sans auteur identifié, et le missile qui avait tué deux civils polonais en 2022 provenait de la défense antiaérienne ukrainienne, selon l'enquête du parquet de Varsovie. Faut-il, dès lors, prendre la menace au sérieux ? En Suisse, le chef de l'armée et le Département fédéral de la défense l'affirment : les incursions au-dessus de sites militaires sont réelles, et elles se répètent. Reste à savoir qui a intérêt à entretenir l'alarme.
« Pas un seul drone, mais plusieurs drones en formation » ont survolé une infrastructure critique avant de disparaître, a déclaré le chef de l’armée Benedikt Roos lors d’une réunion à la caserne de Berne fin juin, en soulignant qu’un tel vol exige un certain savoir-faire. Le Département fédéral de la défense confirme que ces incidents sont de plus en plus fréquents au-dessus des installations et des troupes, sans préciser les lieux ; les auteurs, eux, restent inconnus. Face à ces appareils, le pays ne dispose d’aucun moyen d’interception moderne, reconnaît le directeur de Rheinmetall Air Defence, Oliver Dürr.
C’est précisément chez ce fabricant, à Zurich-Oerlikon, que l’armée compte se rééquiper. Les anciens ateliers d’Oerlikon Contraves, qui produisent de l’artillerie antiaérienne depuis 1930, fabriquent le Skyranger : un canon associé à un radar et à des capteurs, dont la munition programmable explose juste avant sa cible et peut détruire un drone à trois ou quatre kilomètres. La Suisse veut en acquérir 32 exemplaires montés sur camions pour protéger centrales électriques, aérodromes et centres logistiques. Le crédit de 800 millions de francs, inscrit dans le message sur l’armée 2026, a été adopté sans opposition par le Conseil des États ; le National se prononcera en septembre. Chaque système coûte de 10 à 30 millions selon le véhicule porteur – des centaines de millions, au total, pour contrer des engins qui valent parfois quelques centaines de francs.
Le 6 juillet, Martin Pfister a fait visiter les halles zurichoises à son homologue autrichienne Klaudia Tanner. Les deux États neutres, dont les armées ont mené plus de 140 projets communs en 2025 selon le DDPS, veulent coordonner leurs acquisitions. « La sécurité en Europe exige non seulement des forces armées, mais aussi une industrie de défense nationale forte », a déclaré la ministre autrichienne. Son pays, premier client du Skyranger avec 36 systèmes commandés sur blindés Pandur, teste déjà le matériel dans le canton de Schwytz en vue de livraisons en série dès 2027.
Or, en politique, le calendrier compte. Les déclarations du chef de l’armée tombent trois mois avant le vote du National sur les 800 millions, en pleine campagne du Conseil fédéral pour un réarmement d’une trentaine de milliards qu’il entend financer par une hausse de la TVA, et au moment où la Suisse neutre multiplie les gestes vers l’architecture de défense européenne : adhésion à l’initiative de bouclier aérien Sky Shield, un millier de soldats à l’exercice Trias 25 en Autriche, entraînements de tir en France. On relèvera d’ailleurs que l’armée n’a fourni ni lieu, ni date, ni image de l’incident, et que son chef n’a saisi ni le Ministère public de la Confédération ni la justice militaire – curieuse retenue pour un événement jugé si préoccupant. Nul besoin de verser dans le complotisme pour se souvenir que des incidents bien réels, mais opportunément exploités, ont plus d’une fois servi à faire basculer des opinions publiques. Le doute fait partie de l’examen.
Il ne dispense pas pour autant de répondre à une question de bon sens. La Suisse n’est frontalière ni de la Russie ni de l’Ukraine : aucun drone ne peut traverser la France, l’Allemagne, l’Autriche ou l’Italie sans être détecté par leurs défenses aériennes. Ceux qui s’aventurent au-dessus des sites helvétiques sont donc, selon toute vraisemblance, de petits appareils à courte portée, pilotés depuis le territoire suisse ou ses abords immédiats. Voilà pourquoi les pilotes échappent aux enquêteurs – et pourquoi ni les Patriot américains, attendus au plus tôt en 2034, ni les avions de combat n’y changeront rien. Quelle que soit l’origine de ces appareils, et quoi qu’on pense du calendrier, protéger les infrastructures critiques reste une préoccupation légitime – la seule réponse est le canon posté au pied des sites sensibles. Cela tombe bien : celui-ci se fabrique à Oerlikon.