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Benedikt Roos et les habits neufs de l’empereur

Envoyé au Texas voir où en est le F-35, le chef de l’armée est revenu en vanter les couleurs et en réclamer davantage. Chez Andersen, les ministres qui ne voient rien sur le métier décrivent quand même les motifs de l’étoffe, parce qu’avouer leur coûterait leur place. Le chef de l’armée suisse vient de jouer la scène à Fort Worth.

Uli Windisch
23 septembre 2026 Modifié le 23 septembre 2026 à 10h54
5 min de lecture

Le 21 septembre, une délégation suisse s’est rendue à l’usine Lockheed Martin de Fort Worth : le chef de l’armée Benedikt Roos, le commandant des Forces aériennes Christian Oppliger, le chef de l’armement Urs Loher, l’ambassadeur à Washington. On leur a fait signer un couple de fuselage. Le DDPS lui-même précise dans son communiqué que la cérémonie n’a « aucune fonction technique ni influence sur la disponibilité opérationnelle de l’avion ». Le chef de l’armée a ensuite donné son sentiment aux journalistes présents : « trente F-35, ce n’est pas assez ».

Andersen a écrit cette scène en 1837. L’empereur, impatient de voir son habit, envoie son plus vieux ministre chez les tisserands. Le ministre ouvre de grands yeux, ne voit rien sur le métier, et mesure aussitôt ce qu’il en coûterait de le dire. Il rentre au palais décrire les couleurs et les dessins. Un second ministre fait de même, puis la cour entière.

Ce que la délégation aurait pu voir à Fort Worth est connu depuis le 8 septembre. Résumons : ce jour-là, la Commission de gestion du Conseil national a établi que le « prix fixe » garanti au Parlement pendant cinq ans n’a jamais existé, que le contrat parle sept fois de « coûts estimés » et que presque personne, au DDPS, ne l’avait lu en entier avant d’en garantir le montant. Le nombre d’avions reste à « au moins 30 », acquis « selon toute probabilité », et le chiffre définitif n’est promis que pour le printemps 2027, une fois les premiers appareils sortis d’usine. Le chef de l’armement a expliqué à la NZZ que les coûts d’exploitation se constateraient d’année en année. Reste l’étoffe. Armasuisse promet des appareils livrés dans leur « configuration la plus récente », le Block 4, un standard qui n’est pas terminé, paraît-il. Le chef du programme américain a même indiqué au Sénat en juin que 22 des 55 capacités prévues étaient en service et que le réacteur nécessaire pour alimenter l’ensemble n’arriverait pas avant 2031. Chez le premier client, l’armée américaine, un F-35 sur quatre est pleinement opérationnel. Berne paie donc pour une étoffe à moitié tissée, et son chef de l’armée en loue les motifs !

Et il en redemande, le pauvre, parce qu’il ne peut pas faire autrement. Admettre que l’avion n’est ni au prix, ni au nombre, ni au standard promis, ce serait admettre que le commandement s’est laissé rouler dans la farine depuis 2021, sous ses propres yeux, après avoir écarté les avertissements du Contrôle fédéral des finances. Celui qui l’admet doit ensuite geler, renégocier ou résilier. Celui qui en redemande n’a rien à admettre : le produit est si bon qu’on n’en a jamais assez. Du même coup, la faute change de camp ! Ce n’est plus le vendeur qui a répudié son prix, c’est le Parlement qui a refusé, le 15 septembre, les 650 millions nécessaires pour revenir à 36 avions. Et le choix de 2021 se trouve reconduit sans avoir été rediscuté, puisque si trente F-35 ne suffisent pas, il en faut d’autres.

Roos n’est pas seul devant le métier. En février, Oppliger qualifiait les 36 appareils de « minimum absolu ». Le DDPS écrit dans son message qu’il faudrait à terme 55 à 70 avions de combat, que la réduction à 30 a des « conséquences opérationnelles militaires négatives », et il demande tout de même l’argent. En juin, Berne a payé d’avance un demi-milliard, la totalité de ses versements de l’année aux États-Unis, de peur de fâcher son fournisseur. En août, elle a demandé 970 millions pour obtenir un « ticket coupe-file » chez les fournisseurs de l’OTAN. En septembre, elle envoie ses chefs militaires poser devant les caméras du constructeur. Washington a répudié le prix, réduit la commande et fait attendre les Patriot ; Berne a répondu en payant plus tôt et en commandant davantage. Le Canada, dans une situation comparable, a renégocié. Chez Andersen aussi, la cour entière finit par admirer l’habit, chacun craignant d’être le seul à ne rien voir.

Un enfant a parlé, à deux reprises : le premier, c’est la Cour des comptes américaine, dont le Pentagone a tenté cet été d’empêcher la publication du rapport ; et le second, c’est chez nous, la Commission de gestion du Conseil national au terme de quatorze mois d’enquête. La fin du conte de 2026 diffère de celle d’Andersen : une fois l’enfant entendu, la foule murmure, l’empereur comprend qu’elle a raison, et le cortège continue comme si de rien n’était. C’est ce que le Conseil national a fait le 15 septembre. Une semaine après le rapport, il a voté la rallonge de 394 millions. Les Verts proposaient de suspendre le crédit jusqu’à la réponse du Conseil fédéral à la Commission de gestion ; la droite a refusé en bloc. L’UDC, qui réclame des comptes à Viola Amherd, reste le parti le plus attaché à l’avion.

Mais il faut bien comprendre que absolument rien n’oblige à laisser le cortège continuer : le Conseil fédéral a confirmé au Parlement que le contrat peut être résilié à tout moment jusqu’à la livraison, sans pénalité, contre les coûts déjà engagés. Mais chaque versement grossit ces coûts, ce qui explique la hâte de certains à verser, pour empêcher tout retour en arrière. Le budget 2027 se vote en décembre. Le Parlement peut refuser d’y inscrire les paiements aux États-Unis tant qu’il ne dispose pas de la réponse du Conseil fédéral aux recommandations de la Commission de gestion, attendue pour le 11 décembre, du nombre définitif d’appareils et d’un prix.

Les ministres d’Andersen n’ont jamais eu à rendre compte de ce qu’ils avaient prétendu voir. Le chef de l’armée, lui, relève de la Commission de gestion au même titre que l’ancienne cheffe du département. Peut-être devrait-elle lui demander pour qui il parlait à Fort Worth ?

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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