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AfD en Saxe-Anhalt : « Extrême droite, extrême droite, extrême droite… néonazisme ? »

Un élu de l'AfD vient d'être porté à la présidence du Parlement de Saxe-Anhalt et les médias, Radio suisse romande comprise, n'y voient qu'une « première depuis 1945 ». Plutôt que de diaboliser une fois encore, il faut passer en revue les raisons précises – immigration, école, désillusion européenne, sanctions, répression – qui expliquent la montée de ces mouvements populaires et l'effondrement des partis traditionnels.

Uli Windisch
7 octobre 2026
13 min de lecture

Je voudrais proposer ici un éclairage sur l’histoire de l’AfD en Saxe-Anhalt et sur sa conquête de la présidence du Parlement régional, en partant d’un contraste abyssal, très révélateur, constant, permanent : celui qui sépare ces mouvements populaires, patriotiques, nationalistes, de la présentation qu’en donnent les médias et, avec eux, tout le monde intellectuel et culturel – sciences sociales, politiques, artistes –, pour qui il ne peut s’agir que d’extrémisme de droite, d’« extrême droite », avec évidemment le rappel du nazisme.

Le degré zéro de l’analyse politique

Aujourd’hui même, en Suisse, à la Radio suisse romande, on nous disait dans les informations de 12 h 30, alors que rien n’était encore acquis, qu’il y avait un « risque » de voir le candidat de l’AfD élu président. La chose s’est effectivement produite : le président du Parlement de Saxe-Anhalt sera bien celui de l’AfD, Tobias Rausch, élu par 48 voix sur 83. Et l’on ajoute aussitôt, évidemment, que cette arrivée au pouvoir de l’« extrême droite » est quelque chose de tout à fait nouveau depuis 1945. On renvoie d’emblée au nazisme : ce ne peut être que la suite, la poursuite, la résurgence du nazisme.

C’est cela qui est absolument incroyable, inadmissible : ce degré zéro de l’analyse politique dans les médias. On caricature, on dénigre, on diabolise, on renvoie toujours à l’« extrême droite », au fascisme. On n’essaie pas de comprendre comment on en est arrivé là, ni de voir que ce mouvement se structure depuis des dizaines et des dizaines d’années en réaction à une situation générale totalement inacceptable, que je vais détailler, et dont souffre gravement une grande partie de la population. Il n’y a pas là une espèce de mouvement purement idéologique qui serait tombé du ciel et aurait foudroyé des populations entières : il y a des raisons, des causes.

Quand on médicalise un mouvement politique

Cette diabolisation n’est d’ailleurs pas le seul fait des médias. Ils en sont les premiers auteurs, mais depuis des semaines, depuis des mois, ils invitent régulièrement des spécialistes, entre guillemets ou non, et souvent français, bien sûr. Le 16 septembre, je crois, un professeur que je connais bien parlait carrément, à propos de ces mouvements, d’une pathologie d’extrême droite, d’une « pathologie populiste ». On médicalise, on biologise des mouvements politiques, alors que leur existence a des raisons. Plus important encore, un mouvement politique prend souvent du temps : il n’arrive pas massivement du jour au lendemain, il est le résultat d’un long processus d’opposition, de révolte, de volonté d’alternative – Alternative für Deutschland.

Notre rôle n’est donc pas de condamner ni de diaboliser. Ces intellectuels de gauche, gauchistes, ont la haine au ventre et voient le fascisme en marche. Peut-être ont-ils d’ailleurs raison d’avoir peur, car ce que l’on veut, c’est un changement de la classe politique et de toutes les structures de pouvoir qui n’ont tenu aucun compte des couches populaires et n’ont pas agi pour leur donner satisfaction. Or ce sont elles les grandes victimes, tous ces prolétaires, ces « sans-dents » dont on se moque, avec tous ces termes disqualifiants qui servent à stigmatiser des gens pourtant dans la difficulté, révoltés par ce qui se passe et surtout par l’inaction, l’incompétence des partis au pouvoir, lesquels, dès que des élections se préparent, viennent nous dire ce qu’ils vont faire pour rétablir la situation alors qu’ils en sont la cause principale. D’où la volonté d’alternative, de changement des structures du pouvoir et du personnel politique, et même plus largement !

Des frustrations d’abord invisibles, puis une voix pour les dire

Parmi les facteurs qui expliquent la montée de ces mouvements, plusieurs peuvent être précisés. Il se produit souvent une catalyse. Les insatisfactions, les frustrations des couches populaires sont d’abord invisibles ; elles montent peu à peu, la protestation reste sourde, puis il se trouve un chef, un responsable qui synthétise, qui symbolise, qui parvient à dire les malheurs et les frustrations et à proposer des solutions. Il y a eu ici des responsables qui ont mené une politique très intéressante, amusante même, avec ces cyclomoteurs Simson, les « Schwalbe », sortes de Vespa de l’Allemagne de l’Est : on défile sur ces modèles anciens, et il y a là tout un travail. Ce ne sont pas des gens qui ont la haine au ventre, ce sont des gens qui veulent vraiment le changement, avec les méthodes politiques et les moyens de communication d’aujourd’hui, et certains d’entre eux parviennent, à un moment donné, à entraîner derrière eux des foules mécontentes, frustrées, désavantagées.

Il faut compter aussi avec le patriotisme. Face au mondialisme galopant, de larges couches de la population, dans tous les pays européens, restent attachées à leur patrie sans être pour autant des nationalistes forcenés proches du nazisme. Les couches populaires sont souvent les plus attachées à leur patrie, c’est une chose absolument établie, et celui qui sait mobiliser ce patriotisme dispose d’un atout très important.

Le renvoi au nazisme ne marche plus

Quant au nouveau personnel politique de ces mouvements, on ne voit pas ce qu’il représente, tant on est pressé de le diaboliser et de le rejeter, parce que la menace est sérieuse. Mais pour qui ? Pour les partis traditionnels, justement. Regardez la faillite de certains d’entre eux en Allemagne : celui qui fut pendant des dizaines d’années le plus grand parti du pays ne fait parfois plus que 5 à 6 %. C’est un véritable échec, dont il faudrait prendre la mesure.

Le renvoi au nazisme, lui, ne marche plus. Cela peut fonctionner un certain temps, mais cela ne peut pas durer, et cela finit au contraire par produire un effet pervers, car les gens deviennent indifférents à des accusations dont ils savent qu’elles sont fausses. Il y a là, en Allemagne, un facteur intéressant, lui aussi aussitôt critiqué : les jeunes générations. Plusieurs générations se sont succédé depuis le nazisme, et ces nouvelles générations, comme d’autres moins jeunes mais qui n’ont rien eu à voir avec lui, ont été culpabilisées à l’école, partout, par cette politique mémorielle. Qu’il faille en tirer certaines conséquences, bien sûr ; mais de là à imaginer que les jeunes d’aujourd’hui seraient toujours susceptibles de nazisme, cela devient insupportable. Ils n’en veulent plus, ils veulent construire un pays qui marche économiquement, un pays libre, ouvert.

Médias, immigration, école

L’un des thèmes qui reviennent constamment dans ces régions d’Allemagne, et l’un des arguments de l’AfD, ce sont précisément les médias et leur partialité, dont j’ai donné un exemple en commençant : une orientation clairement gauchiste, avec tout ce que cela implique, car qui dit gauchisme des médias dit dénigrement des couches populaires, du patriotisme.

Il y a ensuite, évidemment, l’immigration. Ce sont des centaines de milliers, des millions d’immigrés et de prétendus requérants d’asile qui ont envahi l’Allemagne, avec tous les problèmes que cela a posés, et il s’est trouvé cette « Mutti », Angela Merkel, pour oser dire « Wir schaffen das », « Nous allons régler ce problème ». Cela a été terrible, en premier lieu pour les femmes, mais pas seulement : il y a eu les attentats et toute une série de problèmes qui ont un lien avec l’immigration. Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont des criminels, mais la population en a été profondément touchée : sentiment d’insécurité, certes, mais aussi sentiment d’impunité, qui vient généralement très vite. Immigration, asile, insécurité, criminalité comptent donc parmi les thèmes les plus importants.

Viennent ensuite des thèmes de la vie quotidienne, présents dans tous les pays, à commencer par l’école. On est aussitôt traité de xénophobe, de raciste, si l’on dit qu’il ne faudrait peut-être pas mettre les enfants qui arrivent sans connaître la langue dans la même classe que les élèves d’origine allemande, qui la maîtrisent déjà. Beaucoup de parents ont l’impression que leurs enfants sont empêchés de progresser, et il en résulte une sorte de nivellement par le bas. Ce sont des problèmes que le pédagogisme ne veut pas vraiment évoquer : non, non, nous dit-on, ils vont rattraper tout cela. L’AfD propose par exemple des classes séparées, ce qui ne signifie ni ségrégation ni racisme, mais au contraire la recherche d’un enseignement à la hauteur de ce dont ces enfants ont besoin pour rattraper leur retard. L’école, vous le devinez, touche beaucoup de gens.

Paix, prospérité, écologie : les promesses et la désillusion

Autre facteur d’adhésion, l’immense déception causée par l’Union européenne. On nous promettait la paix, on nous promettait le développement économique, on nous promettait une espèce de paradis, et les gens n’ont rien vu de tout cela, strictement rien. Que leur dit-on au contraire maintenant ? Qu’il faut réarmer, avec, je crois, 800 milliards prévus par l’Union européenne pour faire face à la Russie. La désillusion est totale par rapport aux promesses, et elle entraîne évidemment une volonté de changement radical, ce qui est une nouveauté. S’il y a « radicalisation », comme on dit, elle est à la mesure de l’insatisfaction et, il faut bien le dire, de la destruction d’une société dans laquelle on pouvait vivre à peu près convenablement.

Je n’énumère ici que quelques facteurs, mais personne ne les mentionne. En Allemagne, pour garder le pouvoir, les socialistes comme la CDU se sont, l’un ou l’autre, associés avec les écologistes, et il y a eu une écologiste ministre des Affaires étrangères. Ces promesses d’une société environnementale idéale, tous ces rêves d’intellectuels sont arrivés au pouvoir et ont causé des déceptions immenses : les Verts voulaient la fin du nucléaire, on a rouvert des centrales à charbon, et il s’est ensuivi une désindustrialisation, des difficultés économiques considérables, un véritable effondrement de l’économie. Nouvelle désillusion, donc, après ces promesses complètement folles de l’écologie, si bien qu’en quelques années on a cessé de parler, en Allemagne, de l’association d’un parti avec les écologistes. Mais toutes ces erreurs se paient, et les raisons de vouloir une alternative étaient donc innombrables.

Interdire plutôt que répondre

Un autre facteur me paraît très important : la répression exercée contre ces mouvements populaires, populistes, toujours associés à l’« extrême droite », au nazisme, au fascisme. C’est une véritable politique de répression, de Berufsverbot, d’interdiction professionnelle : ceux qui étaient proches de l’AfD, voire membres, perdaient leur travail, il faut tout de même le dire. On a voulu faire interdire l’AfD au niveau constitutionnel. Voilà des partis au pouvoir qui essaient d’interdire l’alternative alors que la population ressent leur échec, et qui, au lieu de prendre les mesures nécessaires pour changer la situation et créer des conditions plus favorables aux classes populaires, s’emploient à interdire ces mouvements. Cela aussi nourrit la révolte, et peut-être en plus la haine, la radicalité, tant c’est inacceptable. Des pasteurs ont perdu leur fonction, des membres d’organismes sociaux ou politiques en ont été exclus : il y a eu une véritable chasse aux sorcières populaires, populistes. À l’extérieur, les intellectuels de nos pays, en Suisse, en France, ne se rendent absolument pas compte du degré d’insatisfaction et de difficulté atteint dans ces régions.

Par association, on peut aussi mieux mettre au jour les facteurs qui font qu’en France le Rassemblement national est sur le point d’arriver au pouvoir. Là encore, cela s’est construit sur des dizaines d’années d’insatisfaction, de frustration, d’échec d’une classe politique incapable de se réformer, devenue virulente, violente, jusqu’à tenter d’interdire ces forces d’opposition, alors que l’alternance est constitutionnellement prévue dans les sociétés dites démocratiques.

Il y a encore, évidemment, l’islam, les islamistes et l’islamisation des sociétés. On pourrait multiplier les exemples, y compris récents, avec les attentats, mais ce sont bien davantage les revendications identitaires d’une communauté dans la communauté qui alimentent la révolte et qui, jointes à d’autres conditions, font qu’à un moment donné toutes ces insatisfactions s’agrègent pour donner naissance à des mouvements qui veulent autre chose.

Russie : des rapports normaux, pas la guerre

On dit enfin de l’AfD qu’elle est « prorusse ». C’est de nouveau une simplification, une caricature. L’Allemand des couches populaires ou moyennes, en difficulté, se rend bien compte de ce qu’ont entraîné les sanctions de l’Union européenne contre la Russie : un renchérissement de toute une série de choses, et l’on est même allé, on le sait maintenant, jusqu’à saboter les gazoducs qui permettaient de recevoir ce gaz russe meilleur marché. Cet aspect apparemment favorable à la Russie tient tout simplement à ce que l’AfD veut des rapports normaux et la fin des sanctions, ce qui permettrait de meilleures conditions économiques et sans doute de redresser un peu un pouvoir d’achat qui a baissé de manière draconienne.

Ce ne sont pas des va-t-en-guerre. Quand on songe que l’Union européenne promettait la paix, la paix, la paix, et qu’elle devient aujourd’hui un facteur de guerre ! Friedrich Merz s’est rendu ces jours-ci en Ukraine, évidemment dans l’idée de renforcer encore, à coups de milliards, l’aide militaire. On peut comprendre que l’on soit opposé à une telle politique.

Ce que les partis traditionnels refusent de comprendre

Les partis traditionnels, et surtout les médias, les intellectuels, le monde de la culture, devraient donc comprendre que discréditer, stigmatiser, diaboliser, interdire, nazifier ces mouvements produit l’effet contraire. Dans un premier temps, peut-être, les couches populaires se laissent culpabiliser, hésitent ; ensuite elles réagissent et se radicalisent, à l’encontre totale de la politique menée par ces partis, qui le paient aujourd’hui très cher. On a vu des formations aussi puissantes que la CDU ou le Parti socialiste s’effondrer de cette manière. En tirent-elles les leçons ? Visiblement non : on continue au contraire à répéter qu’en aucun cas on ne s’associera avec ces mouvements. On attend qu’ils arrivent à la majorité et, faute de pouvoir les interdire, Dieu sait ce que l’on tentera encore.

Un changement radical est pourtant nécessaire si l’on ne veut pas les voir arriver au pouvoir de plus en plus souvent et un peu partout : il faudrait régler les problèmes plutôt qu’interdire, diaboliser, accuser. La manière dont ont été traités certains adhérents de l’AfD devrait tout de même faire réfléchir, car certains l’ont payé très cher professionnellement et sont devenus, à d’autres niveaux, des exclus, des pestiférés.

On voit d’ailleurs maintenant l’AfD s’entendre avec un mouvement de gauche. La gauche, voire les gauchistes, commencent évidemment par diaboliser ces gens-là, mais certaines de ses fractions se rendent bien compte que l’immigration est un problème et que l’attitude des partis traditionnels envers la Russie ne va pas, si bien que, petit à petit, on accepte de s’associer. C’est ce qui se passe en Saxe-Anhalt avec les cinq députés de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW).

Comprendre plutôt que nazifier

J’ai essayé ici de faire un peu plus que diaboliser, fasciser, nazifier une fois encore ces mouvements. C’est, me semble-t-il, le rôle de la sociologie – d’une sociologie telle que je la conçois, et non de celle de militants qui se disent sociologues – que d’essayer de comprendre ces phénomènes. Il y a des facteurs, des causes, des raisons très précises qui font que ces mouvements se développent et continueront de se développer, au premier rang desquelles l’incapacité de se réformer de partis traditionnels qui veulent absolument garder le pouvoir. Il faut continuer à faire ressortir ces causes.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

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