lundi 12 octobre 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Éclairage UW

Ce que l’on sacrifie sur l’autel du vivre-ensemble

Né contre le djihadisme, le dispositif vaudois de prévention des radicalisations s’étend désormais au complotisme, au masculinisme et aux « négateurs de l’État ». Uli Windisch revient sur ce que signifie ce glissement liberticide, sur ce que l’on sacrifie au nom d’un dogme : la sécurité d’abord, les libertés ensuite.

Uli Windisch
12 octobre 2026
7 min de lecture

Le Grand Conseil vaudois a ancré dans la loi son dispositif de prévention des radicalisations, créé en 2018 face à la menace terroriste et aux départs de Vaudois vers les zones de djihad. Que le canton s’occupe des islamistes, personne ne le lui reprochera, mais le Conseil d’État justifie désormais cette loi par − tenez-vous bien − la montée du masculinisme, du complotisme et des « négateurs de l’État », ce qui n’a plus grand-chose à voir avec l’objet initial, vous en conviendrez.

Les chiffres du canton montrent pourtant où se trouve le danger : au 30 septembre 2024, 205 signalements relevaient de l’extrémisme islamiste, contre 18 pour l’ensemble formé par le complotisme, les « citoyens souverains », le survivalisme et le masculinisme. L’exposé des motifs n’en annonce pas moins que la loi parlera de « radicalisations » au pluriel, afin que la notion cesse d’être associée au seul islamisme, désormais noyé, tout en reconnaissant qu’il n’est « pas aisé » de la définir d’une manière à la fois respectueuse des libertés et assez souple pour agir en amont.

Le schéma est connu. Ces lois naissent toujours sous un jour vertueux, contre le djihad, la haine ou la violence, et personne n’ose s’y opposer : le décret vaudois de 2018 était passé par 124 voix contre 5. Mais la vertu affichée sert de pied dans la porte, car une fois admis que l’État peut se pencher sur les convictions des citoyens pour leur bien, il ne reste qu’à allonger la liste, et chaque catégorie ajoutée réduit d’autant le champ des opinions que l’on peut exprimer sans attirer son attention. C’est d’ordinaire ainsi que commencent les dérives totalitaires, et elles frappent d’abord ceux qui s’exposent : universitaires, responsables politiques, penseurs, journalistes… Car celui qui prépare un attentat cache ses intentions, tandis que le citoyen excédé par la politique migratoire ou sanitaire écrit ce qu’il pense sous son propre nom.

Berlin, Bruxelles, Londres : le même glissement liberticide

En Allemagne, le renseignement intérieur a créé, à la faveur des manifestations contre les mesures sanitaires, une catégorie de « délégitimation de l’État » qui n’exige aucun acte de violence : il suffit d’un dénigrement systématique des institutions, jugé de nature à ébranler la confiance de la population dans l’ordre constitutionnel. En Belgique, le bourgmestre de Saint-Josse-ten-Noode, Emir Kir, exclu du Parti socialiste en 2020 pour avoir reçu deux maires du MHP, le parti ultranationaliste turc, a interdit en avril 2024 une conférence où étaient attendus Viktor Orbán, Nigel Farage et Éric Zemmour, en invoquant une analyse de l’organe fédéral chargé d’évaluer la menace terroriste et extrémiste, avant que le Conseil d’État ne lève l’interdiction en urgence.

Au Royaume-Uni, les polices d’Angleterre et du pays de Galles ont procédé en 2023, selon des données obtenues par The Times, à 12 183 arrestations pour des messages en ligne jugés grossièrement offensants ou source d’« anxiété », pour seulement 1 119 condamnations prononcées la même année au titre des mêmes textes. Chacune de ces mesures se réclamait d’un bien – la défense de la démocratie, l’ordre public, la protection des personnes offensées – et aucune ne visait des poseurs de bombes : toutes ont atteint des gens qui parlaient, publiaient ou se réunissaient, ce qui relève davantage de la Stasi ou du « crime-pensée » d’Orwell que de la lutte antiterroriste.

Le dispositif vaudois, qui repose sur le volontariat, n’en est pas encore là, mais l’un des cas que l’exposé des motifs présente lui-même en exemple indique la direction prise : un homme y signale son épouse parce qu’elle tient des propos complotistes et refuse les vaccins de base pour leurs enfants, et le dispositif l’oriente notamment vers la protection de l’enfance.

L’islam radical, l’alibi commode

Reste le cas des imams radicaux, que les partisans de ces lois ne manquent jamais d’invoquer. L’appel à la violence relève déjà du Code pénal, et la Confédération sait s’en servir : l’imam de la mosquée An’Nur de Winterthour, condamné en 2017 pour ses prêches, a été renvoyé en Somalie en 2019 avec (seulement) dix ans d’interdiction d’entrée, et fedpol a prononcé dix-neuf interdictions d’entrée contre des islamistes en 2022, avant d’en infliger une autre, en mars 2024, à un prédicateur salafiste allemand attendu à Bienne, aussitôt reconduit à la frontière. Le prédicateur étranger relève ainsi de la police des étrangers, qui peut lui fermer la porte sans toucher à la liberté d’opinion des citoyens ; la difficulté tient à l’exécution, puisqu’il a fallu deux ans pour renvoyer celui de Winterthour. L’imam radical n’en reste pas moins l’argument qui fait voter des lois dont la mère de famille complotiste découvre ensuite qu’elles la concernent aussi.

Sécurité et libertés sacrifiées sur l’autel du vivre-ensemble

Ces renoncements ont une source commune. Le « vivre-ensemble » a pris les traits d’un dogme, avec ses clercs, ses hérétiques et ses interdits, et comme tout dogme il réclame des sacrifices, à commencer par la sécurité. Les chiffres viennent de sortir : plus de 80 % des personnes condamnées pour vol en 2025 n’avaient pas le passeport suisse, une majorité d’entre elles ne résidant même pas durablement dans le pays, et sept détenus sur dix sont étrangers. Le peuple avait pourtant accepté le 28 novembre 2010 l’initiative pour le renvoi des étrangers criminels à 52,9 %, mais la loi d’application y a ajouté une clause de rigueur dont l’usage n’est même pas mesuré, et l’expulsion n’a été prononcée en 2018 que dans 71 % des cas où elle était obligatoire : plutôt que de heurter le dogme, on garde le délinquant.

Viennent ensuite les libertés. Le juriste allemand Ernst-Wolfgang Böckenförde l’a formulé dès les années 1960 : l’État libéral vit de présupposés qu’il ne peut lui-même garantir, à commencer par des mœurs communes, et c’est parce que l’immense majorité des citoyens les partage qu’il peut leur laisser une large liberté de parole. Le vivre-ensemble prétend faire tenir côte à côte des mœurs qui s’excluent, à la manière de la créature de Frankenstein cousue de pièces disparates : elle ne tient debout que par ses coutures, qui s’appellent ici surveillance, signalement et répression. Comme l’État se refuse en outre à désigner la pièce qui ne tient pas, il resserre les coutures sur tous, ce que Vaud avoue en passant au pluriel.

Contrôler ses frontières, la condition même de la survie du modèle suisse

Choisir à la frontière qui a le droit ou non de rentrer n’a rien de contradictoire avec la liberté d’opinion. Ce qu’un pays libre peut et doit refuser, c’est d’accueillir ceux qui placent une loi extérieure, religieuse ou séculière, au-dessus de la loi commune, et de garder sur son sol l’étranger condamné.

La France offre l’image achevée de cette inconséquence et nous n’en sommes pas loin ! Membre de l’espace Schengen, elle ne contrôle ses frontières qu’à titre dérogatoire, sous l’œil de Bruxelles qui la pressait encore en juin 2026 d’y renoncer ; elle a en revanche dressé une multitudes de frontières à l’intérieur, de l’enceinte de verre pare-balles de 6,5 centimètres d’épaisseur, au cœur d’un dispositif de près de 35 millions d’euros, qui isole la tour Eiffel depuis 2018, jusqu’au laissez-passer à QR code exigé en 2024 des riverains de la Seine pour regagner leur domicile pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Faute de choisir qui entre sur son territoire, notre voisin en est venu à trier qui entre dans sa propre capitale.

Tenir ses frontières est la condition même de la survie du modèle européen en général et suisse en particulier, qui fait de la liberté la règle et de la contrainte l’exception. Un tel système suppose une confiance et des mœurs partagées qu’aucun dispositif de prévention ne saura fabriquer.

Uli Windisch
Uli Windisch

Sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, Uli Windisch est né à Crans-Montana. Spécialiste des médias, de la communication et des phénomènes migratoires, il s’est fait connaître par ses travaux sur le langage politique, la démocratie directe suisse et les mécanismes du « prêt-à-penser » médiatique. Auteur de nombreux essais, parmi lesquels Le Prêt-à-penser, Le Modèle suisse ou La Suisse brûle, il défend une approche critique du conformisme idéologique et du traitement médiatique des questions sensibles. Il est également le fondateur du média suisse LesObservateurs.ch

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Poursuivre la discussion

Chers lecteurs, votre site évolue. Les commentaires sont toujours possibles, mais cela se passe sur les réseaux sociaux désormais.