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Ce n’est pas une plaisanterie : selon Berne, plus la Suisse s’aligne, plus elle est neutre

À sept semaines du vote sur la neutralité, Jacques Pitteloud, ambassadeur suisse auprès de l’OTAN, défend une neutralité capable de « s’adapter »… à l’Alliance atlantique et ses « valeurs ». Ses contradicteurs posent la question qui fâche : jusqu’où peut-elle plier sans se dénaturer ?

Richard Dalleau
10 août 2026 Modifié le 10 août 2026 à 18h11
5 min de lecture

La neutralité suisse est décidément un matériau miraculeux : on la plie, on la tord, on l’étire jusqu’à Bruxelles – elle ne casse jamais. Sanctions contre un belligérant, rapprochement avec l’OTAN, coopération militaire accrue… rien, apparemment, ne saurait altérer le sacro-saint principe, du moins dans la bouche de ceux qui le malmènent. Jacques Pitteloud, ambassadeur suisse auprès de l’Alliance atlantique, le défend dans Watson : « La neutralité de la Suisse, c’est aussi l’adhésion à un système de valeurs démocratiques. » Selon lui, les sanctions contre la Russie resteraient parfaitement compatibles avec le principe reconnu et en vigueur depuis 1815, et l’initiative UDC-Pro Suisse aurait surtout le tort impardonnable de contraindre le Conseil fédéral. On l’aurait deviné.

On peut reprocher un certain nombre de choses à M. Pitteloud, mais certainement pas sa franchise. Capture d'écran watson.ch
On peut reprocher un certain nombre de choses à M. Pitteloud, mais certainement pas sa franchise. Capture d’écran watson.ch

L’ambassadeur a raison sur un point, et il faut lui en savoir gré : c’est précisément l’objectif de l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse », soumise au peuple le 27 septembre. Elle veut inscrire dans la Constitution des bornes que le gouvernement ne pourrait plus déplacer au gré des crises – et des pressions : pas d’alliance militaire, coopération avec une alliance seulement en cas d’attaque contre la Suisse ou d’actes préparatoires, pas de sanctions contre un État belligérant hors cadre onusien. Pitteloud y voit une perte de « marges de manœuvre et d’appréciation ». Ses adversaires répondent que c’est très exactement à cela que servent les règles constitutionnelles : empêcher les gouvernements de faire ce dont ils ont envie, surtout quand ils en ont très envie.

Ambassadeur, oui – mais de qui ?

Car à entendre M. Pitteloud plaider avec tant de zèle la cause de l’Alliance devant ses propres compatriotes, une question finit par s’imposer : ne serait-il pas davantage l’ambassadeur de l’OTAN en Suisse que celui de la Suisse auprès de l’OTAN ? La question est d’autant plus permise que l’intéressé arrive tout droit de Washington, où il a représenté la Suisse de 2019 à 2024, avant de poser ses valises à Bruxelles, à deux pas du siège de l’Alliance : on a connu dépaysements plus brutaux. Nul procès d’intention – la rotation est ordinaire au DFAE. Mais après cinq ans passés sur les bords du Potomac à entretenir la relation avec l’Amérique, on ne découvre pas l’OTAN : on la retrouve. Le sens de la représentation, lui, semble s’être inversé quelque part au-dessus de l’Atlantique – à peu près à l’endroit, sans doute, où la neutralité a cessé de vouloir dire ce qu’elle dit.

Uli Windisch pousse l’objection plus loin. Le rédacteur en chef des Observateurs ne prétend pas qu’une adhésion secrète à l’OTAN aurait été signée dans quelque cave fédérale ; nul besoin de complot quand la complaisance suffit.

« Depuis quand la Suisse s’est-elle rapprochée de l’OTAN ? En réalité, cela fait très longtemps : il existe depuis des années des attachés militaires et toutes sortes de contacts, de relations suivies avec l’Alliance, simplement on n’a jamais osé le dire clairement, ni l’assumer publiquement. »
Uli Windisch, « L’OTAN aurait dû être dissoute en 1991 », entretien, 2 juillet 2026

Neutralité suisse : une ligne rouge élastique

Uli Windisch décrit un rapprochement par petites touches entre la Confédération et l’Alliance atlantique : interopérabilité, coopérations, habitudes militaires communes. Aucun grand basculement, aucun traité solennel – seulement une accumulation dont chaque étape, prise isolément, est déclarée compatible avec la neutralité, et dont la somme constitue un alignement de Berne sur Washington et Bruxelles. C’est la méthode du salami, appliquée cette fois à la Constitution : tranche après tranche, il ne reste que la ficelle.

Ainsi, depuis juillet, la Suisse participe-t-elle à l’Ammunition Support Partnership de l’agence d’acquisition de l’OTAN, qui couvre plus de 2 000 types de munitions. Berne assure, là encore, que cette coopération respecte la neutralité. Le concept possède donc, selon le gouvernement fédéral, la vertu cardinale du chewing-gum : une immense plasticité. On attend avec curiosité de savoir ce qui, un jour, sera jugé incompatible avec la neutralité – peut-être la neutralité elle-même.

Jean-Daniel Ruch formule une critique plus gênante encore. L’ancien ambassadeur – un vrai, celui-là, qui représentait la Suisse – rappelle que la neutralité ne dépend pas seulement de ce que la Suisse affirme être, mais de la façon dont les autres États la perçoivent. Carl Schmitt et Julien Freund soulignaient que « c’est l’ennemi qui vous désigne », ce que M. Pitteloud, trop occupé à représenter on ne sait plus très bien qui, semble avoir perdu de vue. Le droit compte, la politique effectivement suivie encore plus. Une neutralité juridiquement intacte mais politiquement alignée n’est plus qu’un décor de théâtre : vue de Moscou, de Pékin ou d’ailleurs, la Suisse joue déjà dans la troupe atlantique, avec ou sans carte de membre.

Voilà le véritable point de friction : Pitteloud défend une neutralité souple, capable d’accompagner des « valeurs démocratiques » définies dans les couloirs du DFAE et les nécessités stratégiques du moment – souple, donc, comme peut l’être une girouette. Windisch et Ruch redoutent qu’à force de l’adapter, on finisse surtout par l’aligner sur un bloc… donc par la perdre de facto, en attendant le de jure.

Le 27 septembre, les Suisses ne voteront donc pas pour ou contre la neutralité : tout le monde jure la main sur le cœur de vouloir la sauver, y compris ceux qui la vident. Ils décideront surtout qui a le droit d’en fixer les limites. Le Conseil fédéral demande de conserver une latitude d’interprétation qui, curieusement, va toujours dans le même sens. Les initiants veulent lui opposer la Constitution. Derrière un débat qui peut paraître technique et parfois abscons, reste une question très suisse : qui, du gouvernement ou du souverain, doit avoir le dernier mot ? Au DFAE, visiblement, on estime que la question est déjà tranchée.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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