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Roumanie : Călin Georgescu, le candidat souverainiste privé d’élection, sort menotté du parquet

Lundi 21 septembre, les procureurs roumains ont intercepté en pleine circulation Călin Georgescu, l'homme arrivé en tête de la présidentielle annulée de 2024, avant de le placer en garde à vue dans une affaire d'escroquerie. Élection annulée, candidature interdite, deux mises en accusation et désormais les menottes : l'étau se referme, méthodiquement, sur celui qui incarnait le vote souverainiste roumain.

La rédaction
22 septembre 2026
6 min de lecture

En novembre 2024, un quasi-inconnu créait la surprise en remportant le premier tour de la présidentielle roumaine avec près de 23 % des voix. Călin Georgescu, 62 ans à l’époque, agronome passé par l’ONU et le Club de Rome, avait fait campagne contre l’aide à l’Ukraine, contre la tutelle de Bruxelles et pour une Roumanie souveraine. On connaît la suite : le 6 décembre 2024, deux jours avant le second tour, la Cour constitutionnelle annulait l’ensemble du scrutin, sur la base de rapports du renseignement déclassifiés évoquant une campagne d’influence sur TikTok et une « ingérence russe présumée » qui n’a toujours pas été démontrée. Vingt-deux mois plus tard, l’ancien favori des sondages est sorti menotté du siège du parquet anticriminalité organisée, sous les applaudissements de ses partisans.

Interpellé sur la route, neuf heures de perquisitions

Lundi matin, les procureurs de la DIICOT (la direction d’enquête sur la criminalité organisée, épaulée par la police judiciaire) ont intercepté Călin Georgescu en pleine circulation – il se rendait à la piscine, précise le Jurnalul de Argeș – avant de le ramener à son domicile de Mogoșoaia, près de Bucarest. Cinq mandats de perquisition ont été exécutés à Bucarest et dans trois localités voisines, indique le communiqué du parquet cité par Antena 3, dans une affaire de « constitution d’un groupe criminel organisé et escroquerie aux conséquences particulièrement graves, en forme continuée ».

Les perquisitions ont duré près de neuf heures. Selon Mediafax, les enquêteurs auraient notamment trouvé un appareil de brouillage dans sa voiture ; ses téléphones ont été saisis. Conduit au siège de la DIICOT pour audition, Georgescu a gardé le silence, puis a été placé en garde à vue pour 24 heures, rapporte HotNews. À sa sortie, encadré par les gendarmes, il a levé ses mains menottées au-dessus de la tête, salué par les applaudissements d’un groupe de partisans – et les huées d’un autre. Le parquet devait demander dès mardi son placement en détention provisoire pour 30 jours devant le tribunal de Bucarest.

Une escroquerie présumée de 1,1 million d’euros ?

Le dossier, cette fois, n’a rien de politique en apparence. Selon l’accusation détaillée par HotNews, trois hommes – deux Roumains et un Italien – auraient monté à partir de 2021, entre la Roumanie et le Royaume-Uni, un système classique de fraude aux financements : se présentant comme des hommes d’affaires capables d’obtenir des prêts étrangers de plusieurs millions d’euros, ils auraient exigé de leurs victimes des « garanties » préalables. Un entrepreneur de Buzău, Răzvan Leu, s’est vu promettre un financement de 6 millions d’euros, puis de 15 millions ; il aurait versé plus de 1,1 million d’euros de garanties, jamais revus. Détail qui ramène l’affaire sur le terrain politique : environ 100 000 euros de cette somme auraient servi à financer la campagne présidentielle de Georgescu, plan de dépenses à l’appui, affirment les procureurs. L’homme d’affaires Ionel Rusen, un proche de l’ancien candidat, a été placé en garde à vue dans le même dossier. Les faits, rappelle le parquet, restent à prouver devant un tribunal – et Georgescu conteste l’ensemble des accusations portées contre lui.

Le troisième front judiciaire

Car c’est bien la troisième procédure qui vise l’ancien candidat, et il faut remonter le fil pour mesurer la singularité du feuilleton roumain. Après l’annulation du scrutin de décembre 2024, Georgescu s’est vu interdire de candidature au scrutin de remplacement de mai 2025 : le Bureau électoral central a jugé, avec l’aval de la Cour constitutionnelle, que ses « actions et déclarations antérieures » le rendaient incompatible avec la fonction – alors que les sondages le créditaient de 40 % d’intentions de vote. La Cour européenne des droits de l’homme a déclaré ses recours irrecevables. Privé de scrutin, il a annoncé son retrait de la vie politique après la victoire du candidat pro-européen Nicușor Dan. Un feuilleton auquel Régis Le Sommier, dont les lecteurs de nos colonnes connaissent les éditos, a consacré un documentaire au titre sans détour : Roumanie, au pays des élections volées, diffusé par OMERTA.

L’épisode de lundi a d’ailleurs un air de déjà-vu : en février 2025, Georgescu avait déjà été intercepté sur la route et inculpé, notamment pour « fausses déclarations » sur le financement de sa campagne, alors qu’il se rendait précisément au dépôt de sa candidature. OMERTA posait alors la question qui fâche : si ces soupçons existaient déjà, pourquoi l’avoir laissé concourir en novembre ? Et rappelait l’ampleur de l’enjeu : pilier de l’OTAN sur la mer Noire – la base proche de Constanza, où séjourne un contingent français, est appelée à devenir l’une des plus grandes d’Europe –, la Roumanie était jusqu’ici fermement arrimée au camp euro-atlantique. L’élection d’un président classé prorusse et hostile au soutien à l’Ukraine, soutenu à l’époque par Elon Musk et Robert Kennedy Jr, l’aurait fait basculer dans l’axe des récalcitrants de l’Est, aux côtés de la Hongrie et de la Slovaquie.

La justice ne s’est pas retirée. En 2025, le parquet général l’a renvoyé en jugement pour complicité de tentative d’actions contre l’ordre constitutionnel – une tentative de coup d’État présumée, montée avec le mercenaire Horațiu Potra au lendemain de l’annulation de l’élection, selon Euronews. Ce procès, où il encourt jusqu’à 20 ans de réclusion, a été autorisé à s’ouvrir en avril 2026 par la cour d’appel de Bucarest, note Romania Insider. Une autre procédure le vise pour propagande légionnaire, en référence au mouvement fasciste roumain de l’entre-deux-guerres. Malgré tout, une partie de la scène souverainiste ne le lâche pas : le parti AUR, première force d’opposition au Parlement, a réaffirmé lundi son soutien, indique Mediafax :

« Nous ne l’avons pas renié et nous ne le renierons pas. »

L'ingérence russe : deux ans d'enquête, zéro démonstration publique
Ce qui a été affirmé en décembre 2024 pour annuler l'élection – et ce qu'on en sait en septembre 2026
Affirmé fin 2024
Un « acteur étatique » a manipulé le scrutin, selon des rapports du renseignement déclassifiés.
Rapport toujours pas publié
Le rapport officiel promis par le président Nicușor Dan n'est toujours pas paru. Sa seule « certitude » revendiquée : la violation des règles de financement de campagne.
Affirmé fin 2024
Une campagne TikTok coordonnée a fabriqué la percée de Georgescu.
Tir ami
Une partie de cette campagne (« #equilibre ») avait été payée par le PNL, parti pro-européen, avant d'être détournée au profit de Georgescu, selon les documents du fisc roumain.
Affirmé fin 2024
Des réseaux clandestins ont amplifié sa candidature en ligne.
Attribution non démontrée
TikTok a bien démantelé des réseaux, dont un de 27 000 comptes pro-Georgescu. Mais leur pilotage par Moscou n'a fait l'objet d'aucune démonstration publique.
Affirmé fin 2024
Georgescu, l'homme de Moscou.
Rien de jugé
Aucun des dossiers qui le visent – financement de campagne, escroquerie, « coup d'État », propagande légionnaire – ne l'accuse d'être financé ou piloté par la Russie. Et aucun n'a encore été jugé.
Sources : présidence roumaine (via HotNews, 14 septembre 2026), enquête Snoop d'après les documents du fisc roumain, Europa Liberă, TikTok. Les procédures sont en cours ; les faits reprochés restent à prouver en justice.

Vu de Suisse

La chronologie parle d’elle-même : dans ce pays membre de l’UE et de l’OTAN, un candidat hostile à Bruxelles arrive en tête d’une élection ; l’élection est annulée ; sa candidature au scrutin suivant est interdite ; puis les procédures pénales s’enchaînent, jusqu’aux menottes devant les caméras. À chaque étape, des institutions non élues – cour constitutionnelle, bureau électoral, parquets – ont corrigé ou encadré ce que les urnes avaient produit. C’est précisément le type d’engrenage dont la démocratie directe suisse, où le peuple tranche en dernier ressort et où aucune cour ne peut annuler une votation qui déplaît, constitue l’exact contre-modèle. À cinq jours de la votation du 27 septembre sur la neutralité, le cas roumain rappelle ce que vaut ce privilège : chez nous, quand le souverain a parlé, l’affaire est close.

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