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« L’OTAN aurait dû être dissoute en 1991 » : entretien avec Uli Windisch

L'OTAN aurait-elle dû disparaître avec la dissolution du pacte de Varsovie en 1991 ? C'est la thèse que défend Uli Windisch, sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, dans cet entretien consacré au rapprochement croissant entre la Suisse et l'Alliance atlantique. Pour lui, cette évolution, jamais assumée publiquement, est en totale contradiction avec la tradition suisse de neutralité armée et défensive, un non-sens qu'il analyse sans détour.

Dimitri Fontana
2 juillet 2026
9 min de lecture

Dans le pro­lon­ge­ment de son inter­ven­tion du 24 juin sur Radio Cour­toi­sie, Uli Win­disch revient ici plus spé­ci­fi­que­ment sur la ques­tion de l’O­TAN. Pour lui, l’Al­liance atlan­tique aurait dû dis­pa­raître avec son adver­saire his­to­rique : née de la Guerre froide, elle n’a­vait, selon lui, plus aucune rai­son d’être une fois le pacte de Var­so­vie dis­sous en 1991. Sa sur­vie et son expan­sion conti­nue depuis lors relè­ve­raient ain­si moins d’une néces­si­té stra­té­gique que d’une dyna­mique propre, lar­ge­ment indif­fé­rente aux équi­libres qu’elle pré­tend garan­tir.

C’est à l’aune de ce constat qu’Uli Win­disch juge tout rap­pro­che­ment de la Suisse avec l’O­TAN par­fai­te­ment incom­pa­tible avec sa tra­di­tion de neu­tra­li­té armée et défen­sive, une évo­lu­tion qu’il qua­li­fie de non-sens abso­lu, et sur laquelle nous l’in­ter­ro­geons alors que les Suisses s’ap­prêtent à se pro­non­cer, le 27 sep­tembre, sur l’ins­crip­tion de la neu­tra­li­té pleine et entière dans leur Consti­tu­tion.

Entretien

Vous avez rap­pe­lé que le pacte de Var­so­vie a été dis­sous en 1991, mais que l’O­TAN, elle, a sur­vé­cu et n’a ces­sé de s’é­tendre depuis. Diriez-vous que l’Al­liance a per­du, à ce moment-là, toute rai­son d’être ?

Aujourd’­hui, on nous pré­sente ce rap­pro­che­ment entre la Suisse et l’O­TAN comme une évi­dence, presque comme une fata­li­té. Et là encore, on retrouve le même méca­nisme de culpa­bi­li­sa­tion que dans d’autres domaines : on nous dit qu’il fau­drait par­ti­ci­per à une forme de défense glo­bale, sous pré­texte qu’en cas d’at­taque, la Suisse ne serait de toute façon pas épar­gnée. Je pense au contraire qu’il faut avoir le cou­rage d’a­dop­ter le point de vue exac­te­ment inverse, et de s’en tenir à une défense suisse abso­lue, inté­grale, sans alliance − et cer­tai­ne­ment pas avec l’O­TAN. Car il faut rap­pe­ler une chose que l’on occulte trop sou­vent : lorsque Gor­bat­chev a accep­té de dis­soudre le pacte de Var­so­vie, c’é­tait sur la base d’un accord tacite selon lequel l’O­TAN dis­pa­raî­trait elle aus­si, ou du moins ne s’é­ten­drait pas vers l’Est. Cet enga­ge­ment n’a jamais été tenu. Et Gor­bat­chev lui-même a dit, avec amer­tume, qu’il pen­sait avoir affaire à des par­te­naires dignes de confiance. Voi­là pour­quoi je consi­dère que l’O­TAN, née d’un contexte qui n’existe plus, a per­du toute légi­ti­mi­té − et que vou­loir aujourd’­hui y arri­mer la Suisse relève du non-sens le plus com­plet.

Si l’O­TAN avait été dis­soute en même temps que son ancien adver­saire, pen­sez-vous que la guerre en Ukraine aurait pu être évi­tée ?

Venons-en à l’U­kraine. Per­sonne, aujourd’­hui, ne veut envi­sa­ger − ni même admettre − que si l’O­TAN avait été dis­soute en même temps que le pacte de Var­so­vie, cette guerre aurait peut-être pu être évi­tée. C’est pour­tant un point abso­lu­ment fon­da­men­tal. Je n’ex­clus pas, pour ma part, que le main­tien et l’ex­pan­sion de l’O­TAN aient direc­te­ment contri­bué à rendre ce conflit pos­sible. Nous vivons un moment où tout le monde se veut anti­russe, où l’on dia­bo­lise non seule­ment Pou­tine mais la Rus­sie tout entière, et jus­qu’à sa popu­la­tion − c’est pro­pre­ment incroyable, et cela appelle des contre-dis­cours. Il faut com­prendre que la Rus­sie se sent mena­cée, sans que cela jus­ti­fie en rien cette guerre, effroyable et injus­ti­fiable en elle-même. Mais il est tout à fait plau­sible que si les deux alliances mili­taires avaient dis­pa­ru ensemble, comme cela avait été envi­sa­gé, ce conflit n’au­rait jamais eu lieu. Seule­ment voi­là, cette hypo­thèse va tel­le­ment à contre-cou­rant du dis­cours domi­nant que per­sonne ne veut s’y arrê­ter, puis­qu’il faut désor­mais, nous dit-on, s’ar­mer et se pré­pa­rer à une guerre contre la Rus­sie − ce qui est pure­ment et sim­ple­ment fou, scan­da­leux, inad­mis­sible.

On évoque aujourd’­hui un rap­pro­che­ment de plus en plus étroit entre la Suisse et l’O­TAN, atta­chés mili­taires per­ma­nents, inter­opé­ra­bi­li­té des équi­pe­ments, dépen­dance des futurs F‑35 à l’é­gard des États-Unis. À quel moment, selon vous, ce rap­pro­che­ment a‑t-il com­men­cé, et pour­quoi les auto­ri­tés fédé­rales ne l’as­sument-elles pas publi­que­ment ?

Depuis quand la Suisse s’est-elle rap­pro­chée de l’O­TAN ? En réa­li­té, cela fait très long­temps : il existe depuis des années des atta­chés mili­taires et toutes sortes de contacts, de rela­tions sui­vies avec l’Al­liance, sim­ple­ment on n’a jamais osé le dire clai­re­ment, ni l’as­su­mer publi­que­ment. Et je constate qu’au­jourd’­hui, à défendre cette posi­tion, on nous fait pas­ser pour des pas­séistes, des nos­tal­giques d’un monde qui n’existe plus, des tra­di­tio­na­listes, des conser­va­teurs, des tenants d’une Suisse incon­di­tion­nelle qui croi­raient naï­ve­ment pou­voir res­ter auto­nomes, seuls contre tous. Sauf que c’est très exac­te­ment l’in­verse qui est vrai : dans tous les domaines, impli­ci­te­ment, sans le dire, la Suisse est chaque jour un peu moins auto­nome, un peu moins neutre. C’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut tenir un dis­cours de résis­tance face à cette pente vers les alliances. On nous par­le­ra de « neu­tra­li­té dyna­mique », de for­mules de ce genre, pour habiller la chose. Moi, je suis tota­le­ment oppo­sé à cela.

Vous avez employé le terme de « non-sens abso­lu » à pro­pos d’une éven­tuelle inté­gra­tion suisse à l’O­TAN. Sur quoi repose pré­ci­sé­ment cette incom­pa­ti­bi­li­té, à vos yeux, entre l’ap­par­te­nance à une alliance mili­taire offen­sive et la neu­tra­li­té armée, défen­sive, propre à la tra­di­tion suisse ?

Il faut rap­pe­ler ici un épi­sode trop sou­vent oublié : au congrès de Vienne, le tsar Alexandre Ier s’est acti­ve­ment enga­gé en faveur de la neu­tra­li­té suisse − un enga­ge­ment qu’il devait en grande par­tie à l’in­fluence de son pré­cep­teur, le Vau­dois Fré­dé­ric-César de La Harpe, ardent défen­seur de cette cause. Cet épi­sode méri­te­rait d’être remis en lumière. Mais au fond, on ne veut plus com­prendre aujourd’­hui qu’il faut que la Suisse conserve une neu­tra­li­té armée, ados­sée à une défense pure­ment défen­sive. Cette image doit être réin­tro­duite dans le débat public, assu­mée et défen­due sans détour ; il faut aus­si qu’é­mergent, sur la scène inter­na­tio­nale, des acteurs prêts à sou­te­nir eux-mêmes cette neu­tra­li­té suisse en en mon­trant l’in­té­rêt pour tous. Notre rôle, c’est d’être dis­po­nibles pour négo­cier, pour construire la paix, pour per­mettre la sor­tie des conflits et des guerres.

Cer­tains rétorquent qu’une neu­tra­li­té iso­lée expose la Suisse, dans le contexte actuel, à un risque sécu­ri­taire qu’elle ne pour­rait affron­ter seule. Que répon­dez-vous à cet argu­ment ?

Le rai­son­ne­ment domi­nant part tou­jours du pos­tu­lat impli­cite que la Suisse serait de fait inté­grée mili­tai­re­ment à ses voi­sins, et sin­gu­liè­re­ment à l’O­TAN. Or per­sonne ne semble plus en mesure d’en­vi­sa­ger l’hy­po­thèse inverse − celle d’une dis­so­lu­tion de l’Al­liance, qui serait pour­tant, à mes yeux, la seule issue cohé­rente −, ni d’i­ma­gi­ner que s’é­ta­blisse avec la Rus­sie un tout autre type de rela­tions. Je le sou­tiens depuis long­temps : la Rus­sie devrait trou­ver sa place au sein de l’Eu­rope, tant nos deux peuples par­tagent, au fond, des valeurs et une culture com­munes. Nous nous sommes à ce point enfer­més dans une pen­sée unique qu’il devient presque impen­sable qu’un pays puisse culti­ver de mul­tiples rela­tions avec le monde sans pour autant s’en­ga­ger dans une alliance mili­taire. Car il n’a jamais été ques­tion de s’i­so­ler : rien n’in­ter­dit de mul­ti­plier les contacts et les échanges de toute nature. Ce qui doit en revanche demeu­rer exclu, c’est l’adhé­sion à une alliance mili­taire, laquelle pla­ce­rait la Suisse dans la même situa­tion d’ex­po­si­tion que n’im­porte quel pays membre en cas d’at­taque. Faute de mieux, on a fini par ne plus conce­voir pour elle d’autre rôle que celui d’un pays arri­mé à un bloc mili­taire.

Si la vota­tion du 27 sep­tembre consacre le réta­blis­se­ment de la neu­tra­li­té pleine et entière dans la Consti­tu­tion, pen­sez-vous que cela suf­fi­ra à mettre un terme à ce rap­pro­che­ment dis­cret avec l’O­TAN, ou crai­gnez-vous, comme vous l’a­vez dit à pro­pos d’autres textes, qu’on en fasse une « inter­pré­ta­tion dyna­mique » ?

Reste la ques­tion de ce qui advien­dra si, le 27 sep­tembre, la neu­tra­li­té pleine et entière se trouve réta­blie et ins­crite dans la Consti­tu­tion. Tout, je pense, sera d’a­bord mis en œuvre pour empê­cher ce résul­tat : on ver­ra res­sur­gir une vaste cam­pagne de pro­pa­gande, agi­tant les mêmes menaces sur les risques que ferait cou­rir à la Suisse le main­tien d’une neu­tra­li­té inté­grale. Le voca­bu­laire en est déjà connu − égoïsme, refus de l’ef­fort com­mun − pour jus­ti­fier ces sommes colos­sales, des cen­taines, voire des mil­liers de mil­liards, englou­ties dans un réar­me­ment cen­sé nous pré­mu­nir contre la Rus­sie : une absur­di­té totale. Mais quand bien même la neu­tra­li­té serait consti­tu­tion­na­li­sée, le cli­mat ambiant est si hos­tile à toute sin­gu­la­ri­té suisse que je crains qu’on s’emploie, sous des jus­ti­fi­ca­tifs sans cesse renou­ve­lés, à pré­ser­ver mal­gré tout les mêmes rela­tions avec les mêmes par­te­naires. Il y a là, au fond, une remise en cause de ce qui fait l’o­ri­gi­na­li­té même de l’i­den­ti­té suisse − pour ne pas dire une forme de renie­ment −, alors que ce pays a su, durant des siècles, assu­rer seul sa défense, dans une auto­no­mie que la scène inter­na­tio­nale n’a jamais ces­sé de res­pec­ter.

Enfin, quel rôle la Suisse neutre pour­rait-elle jouer, selon vous, face à un bloc atlan­tique qui, à vos yeux, a per­du sa légi­ti­mi­té ori­gi­nelle ?

Là aus­si, le déca­lage entre les dis­cours et la réa­li­té est sai­sis­sant, et les moyens enga­gés sont consi­dé­rables. L’Al­le­magne rede­vient une puis­sance guer­rière, il faut le dire clai­re­ment, en matière d’ar­me­ment − et c’est l’Eu­rope entière qui s’en­gouffre dans une véri­table course aux arme­ments. On nous répète que la Rus­sie s’ap­prê­te­rait à atta­quer l’Eu­rope. Mais c’est une absur­di­té : la Rus­sie peine déjà, au prix de cen­taines de mil­liers de morts, à pro­gres­ser en Ukraine, un pays qui lui est pour­tant limi­trophe. Croire qu’elle pour­rait ensuite s’at­ta­quer, l’un après l’autre, à d’autres pays euro­péens relève du fan­tasme pur. Tout cela pro­cède en réa­li­té d’un pro­jet idéo­lo­gique : affai­blir la Rus­sie, voire pré­ci­pi­ter sa dis­so­lu­tion en atti­sant ses conflits internes. C’est cette vision-là que je veux com­battre, en mon­trant qu’il faut au contraire rompre avec ce dis­cours et en chan­ger radi­ca­le­ment le point de vue.

C’est pré­ci­sé­ment là que la Suisse pour­rait jouer un rôle ori­gi­nal et pré­cieux, qui lui serait propre : celui de mon­trer qu’une autre voie est pos­sible − col­la­bo­rer avec la Rus­sie, envi­sa­ger son inté­gra­tion à l’es­pace civi­li­sa­tion­nel euro­péen, renouer avec des popu­la­tions dont les cultures et les valeurs sont, au fond, très proches des nôtres. Il s’a­gi­rait ain­si d’o­pé­rer un ren­ver­se­ment com­plet : sub­sti­tuer au dis­cours mili­ta­riste ambiant un dis­cours de civi­li­sa­tion et de coopé­ra­tion. Car le gâchis actuel est immense : on s’a­charne à affai­blir la Rus­sie par des sanc­tions tou­jours plus dures, dans une fuite en avant qui relève, à mes yeux, d’une idéo­lo­gie pro­pre­ment démente por­tée par l’U­nion euro­péenne − et sin­gu­liè­re­ment par sa Com­mis­sion et sa pré­si­dente, dont l’au­to­ri­té ne pro­cède d’au­cune élec­tion directe. On peut légi­ti­me­ment s’in­ter­ro­ger sur les inté­rêts aux­quels obéit une telle poli­tique ; ce qui est cer­tain, c’est que l’an­ti­rus­sisme y fonc­tionne désor­mais comme un préa­lable indis­cu­table, un dogme qu’il est inter­dit de remettre en cause. C’est pré­ci­sé­ment ce dogme que je veux, pour ma part, ren­ver­ser entiè­re­ment.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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