« L’OTAN aurait dû être dissoute en 1991 » : entretien avec Uli Windisch
L'OTAN aurait-elle dû disparaître avec la dissolution du pacte de Varsovie en 1991 ? C'est la thèse que défend Uli Windisch, sociologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Genève, dans cet entretien consacré au rapprochement croissant entre la Suisse et l'Alliance atlantique. Pour lui, cette évolution, jamais assumée publiquement, est en totale contradiction avec la tradition suisse de neutralité armée et défensive, un non-sens qu'il analyse sans détour.
Dans le prolongement de son intervention du 24 juin sur Radio Courtoisie, Uli Windisch revient ici plus spécifiquement sur la question de l’OTAN. Pour lui, l’Alliance atlantique aurait dû disparaître avec son adversaire historique : née de la Guerre froide, elle n’avait, selon lui, plus aucune raison d’être une fois le pacte de Varsovie dissous en 1991. Sa survie et son expansion continue depuis lors relèveraient ainsi moins d’une nécessité stratégique que d’une dynamique propre, largement indifférente aux équilibres qu’elle prétend garantir.
C’est à l’aune de ce constat qu’Uli Windisch juge tout rapprochement de la Suisse avec l’OTAN parfaitement incompatible avec sa tradition de neutralité armée et défensive, une évolution qu’il qualifie de non-sens absolu, et sur laquelle nous l’interrogeons alors que les Suisses s’apprêtent à se prononcer, le 27 septembre, sur l’inscription de la neutralité pleine et entière dans leur Constitution.
Entretien
Vous avez rappelé que le pacte de Varsovie a été dissous en 1991, mais que l’OTAN, elle, a survécu et n’a cessé de s’étendre depuis. Diriez-vous que l’Alliance a perdu, à ce moment-là, toute raison d’être ?
Aujourd’hui, on nous présente ce rapprochement entre la Suisse et l’OTAN comme une évidence, presque comme une fatalité. Et là encore, on retrouve le même mécanisme de culpabilisation que dans d’autres domaines : on nous dit qu’il faudrait participer à une forme de défense globale, sous prétexte qu’en cas d’attaque, la Suisse ne serait de toute façon pas épargnée. Je pense au contraire qu’il faut avoir le courage d’adopter le point de vue exactement inverse, et de s’en tenir à une défense suisse absolue, intégrale, sans alliance − et certainement pas avec l’OTAN. Car il faut rappeler une chose que l’on occulte trop souvent : lorsque Gorbatchev a accepté de dissoudre le pacte de Varsovie, c’était sur la base d’un accord tacite selon lequel l’OTAN disparaîtrait elle aussi, ou du moins ne s’étendrait pas vers l’Est. Cet engagement n’a jamais été tenu. Et Gorbatchev lui-même a dit, avec amertume, qu’il pensait avoir affaire à des partenaires dignes de confiance. Voilà pourquoi je considère que l’OTAN, née d’un contexte qui n’existe plus, a perdu toute légitimité − et que vouloir aujourd’hui y arrimer la Suisse relève du non-sens le plus complet.
Si l’OTAN avait été dissoute en même temps que son ancien adversaire, pensez-vous que la guerre en Ukraine aurait pu être évitée ?
Venons-en à l’Ukraine. Personne, aujourd’hui, ne veut envisager − ni même admettre − que si l’OTAN avait été dissoute en même temps que le pacte de Varsovie, cette guerre aurait peut-être pu être évitée. C’est pourtant un point absolument fondamental. Je n’exclus pas, pour ma part, que le maintien et l’expansion de l’OTAN aient directement contribué à rendre ce conflit possible. Nous vivons un moment où tout le monde se veut antirusse, où l’on diabolise non seulement Poutine mais la Russie tout entière, et jusqu’à sa population − c’est proprement incroyable, et cela appelle des contre-discours. Il faut comprendre que la Russie se sent menacée, sans que cela justifie en rien cette guerre, effroyable et injustifiable en elle-même. Mais il est tout à fait plausible que si les deux alliances militaires avaient disparu ensemble, comme cela avait été envisagé, ce conflit n’aurait jamais eu lieu. Seulement voilà, cette hypothèse va tellement à contre-courant du discours dominant que personne ne veut s’y arrêter, puisqu’il faut désormais, nous dit-on, s’armer et se préparer à une guerre contre la Russie − ce qui est purement et simplement fou, scandaleux, inadmissible.
On évoque aujourd’hui un rapprochement de plus en plus étroit entre la Suisse et l’OTAN, attachés militaires permanents, interopérabilité des équipements, dépendance des futurs F‑35 à l’égard des États-Unis. À quel moment, selon vous, ce rapprochement a‑t-il commencé, et pourquoi les autorités fédérales ne l’assument-elles pas publiquement ?
Depuis quand la Suisse s’est-elle rapprochée de l’OTAN ? En réalité, cela fait très longtemps : il existe depuis des années des attachés militaires et toutes sortes de contacts, de relations suivies avec l’Alliance, simplement on n’a jamais osé le dire clairement, ni l’assumer publiquement. Et je constate qu’aujourd’hui, à défendre cette position, on nous fait passer pour des passéistes, des nostalgiques d’un monde qui n’existe plus, des traditionalistes, des conservateurs, des tenants d’une Suisse inconditionnelle qui croiraient naïvement pouvoir rester autonomes, seuls contre tous. Sauf que c’est très exactement l’inverse qui est vrai : dans tous les domaines, implicitement, sans le dire, la Suisse est chaque jour un peu moins autonome, un peu moins neutre. C’est précisément pour cela qu’il faut tenir un discours de résistance face à cette pente vers les alliances. On nous parlera de « neutralité dynamique », de formules de ce genre, pour habiller la chose. Moi, je suis totalement opposé à cela.
Vous avez employé le terme de « non-sens absolu » à propos d’une éventuelle intégration suisse à l’OTAN. Sur quoi repose précisément cette incompatibilité, à vos yeux, entre l’appartenance à une alliance militaire offensive et la neutralité armée, défensive, propre à la tradition suisse ?
Il faut rappeler ici un épisode trop souvent oublié : au congrès de Vienne, le tsar Alexandre Ier s’est activement engagé en faveur de la neutralité suisse − un engagement qu’il devait en grande partie à l’influence de son précepteur, le Vaudois Frédéric-César de La Harpe, ardent défenseur de cette cause. Cet épisode mériterait d’être remis en lumière. Mais au fond, on ne veut plus comprendre aujourd’hui qu’il faut que la Suisse conserve une neutralité armée, adossée à une défense purement défensive. Cette image doit être réintroduite dans le débat public, assumée et défendue sans détour ; il faut aussi qu’émergent, sur la scène internationale, des acteurs prêts à soutenir eux-mêmes cette neutralité suisse en en montrant l’intérêt pour tous. Notre rôle, c’est d’être disponibles pour négocier, pour construire la paix, pour permettre la sortie des conflits et des guerres.
Certains rétorquent qu’une neutralité isolée expose la Suisse, dans le contexte actuel, à un risque sécuritaire qu’elle ne pourrait affronter seule. Que répondez-vous à cet argument ?
Le raisonnement dominant part toujours du postulat implicite que la Suisse serait de fait intégrée militairement à ses voisins, et singulièrement à l’OTAN. Or personne ne semble plus en mesure d’envisager l’hypothèse inverse − celle d’une dissolution de l’Alliance, qui serait pourtant, à mes yeux, la seule issue cohérente −, ni d’imaginer que s’établisse avec la Russie un tout autre type de relations. Je le soutiens depuis longtemps : la Russie devrait trouver sa place au sein de l’Europe, tant nos deux peuples partagent, au fond, des valeurs et une culture communes. Nous nous sommes à ce point enfermés dans une pensée unique qu’il devient presque impensable qu’un pays puisse cultiver de multiples relations avec le monde sans pour autant s’engager dans une alliance militaire. Car il n’a jamais été question de s’isoler : rien n’interdit de multiplier les contacts et les échanges de toute nature. Ce qui doit en revanche demeurer exclu, c’est l’adhésion à une alliance militaire, laquelle placerait la Suisse dans la même situation d’exposition que n’importe quel pays membre en cas d’attaque. Faute de mieux, on a fini par ne plus concevoir pour elle d’autre rôle que celui d’un pays arrimé à un bloc militaire.
Si la votation du 27 septembre consacre le rétablissement de la neutralité pleine et entière dans la Constitution, pensez-vous que cela suffira à mettre un terme à ce rapprochement discret avec l’OTAN, ou craignez-vous, comme vous l’avez dit à propos d’autres textes, qu’on en fasse une « interprétation dynamique » ?
Reste la question de ce qui adviendra si, le 27 septembre, la neutralité pleine et entière se trouve rétablie et inscrite dans la Constitution. Tout, je pense, sera d’abord mis en œuvre pour empêcher ce résultat : on verra ressurgir une vaste campagne de propagande, agitant les mêmes menaces sur les risques que ferait courir à la Suisse le maintien d’une neutralité intégrale. Le vocabulaire en est déjà connu − égoïsme, refus de l’effort commun − pour justifier ces sommes colossales, des centaines, voire des milliers de milliards, englouties dans un réarmement censé nous prémunir contre la Russie : une absurdité totale. Mais quand bien même la neutralité serait constitutionnalisée, le climat ambiant est si hostile à toute singularité suisse que je crains qu’on s’emploie, sous des justificatifs sans cesse renouvelés, à préserver malgré tout les mêmes relations avec les mêmes partenaires. Il y a là, au fond, une remise en cause de ce qui fait l’originalité même de l’identité suisse − pour ne pas dire une forme de reniement −, alors que ce pays a su, durant des siècles, assurer seul sa défense, dans une autonomie que la scène internationale n’a jamais cessé de respecter.
Enfin, quel rôle la Suisse neutre pourrait-elle jouer, selon vous, face à un bloc atlantique qui, à vos yeux, a perdu sa légitimité originelle ?
Là aussi, le décalage entre les discours et la réalité est saisissant, et les moyens engagés sont considérables. L’Allemagne redevient une puissance guerrière, il faut le dire clairement, en matière d’armement − et c’est l’Europe entière qui s’engouffre dans une véritable course aux armements. On nous répète que la Russie s’apprêterait à attaquer l’Europe. Mais c’est une absurdité : la Russie peine déjà, au prix de centaines de milliers de morts, à progresser en Ukraine, un pays qui lui est pourtant limitrophe. Croire qu’elle pourrait ensuite s’attaquer, l’un après l’autre, à d’autres pays européens relève du fantasme pur. Tout cela procède en réalité d’un projet idéologique : affaiblir la Russie, voire précipiter sa dissolution en attisant ses conflits internes. C’est cette vision-là que je veux combattre, en montrant qu’il faut au contraire rompre avec ce discours et en changer radicalement le point de vue.
C’est précisément là que la Suisse pourrait jouer un rôle original et précieux, qui lui serait propre : celui de montrer qu’une autre voie est possible − collaborer avec la Russie, envisager son intégration à l’espace civilisationnel européen, renouer avec des populations dont les cultures et les valeurs sont, au fond, très proches des nôtres. Il s’agirait ainsi d’opérer un renversement complet : substituer au discours militariste ambiant un discours de civilisation et de coopération. Car le gâchis actuel est immense : on s’acharne à affaiblir la Russie par des sanctions toujours plus dures, dans une fuite en avant qui relève, à mes yeux, d’une idéologie proprement démente portée par l’Union européenne − et singulièrement par sa Commission et sa présidente, dont l’autorité ne procède d’aucune élection directe. On peut légitimement s’interroger sur les intérêts auxquels obéit une telle politique ; ce qui est certain, c’est que l’antirussisme y fonctionne désormais comme un préalable indiscutable, un dogme qu’il est interdit de remettre en cause. C’est précisément ce dogme que je veux, pour ma part, renverser entièrement.
Propos recueillis par Dimitri Fontana