dimanche 9 août 2026
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Souveraineté numérique : indépendance technologique, contrôle et libertés numériques

Longtemps considérée comme une affaire de spécialistes, la souveraineté numérique est devenue un enjeu politique majeur. Cloud, intelligence artificielle, réseaux sociaux, moteurs de recherche, centres de données : une part croissante de nos communications, de notre économie et de notre accès à l’information dépend d’infrastructures et de plateformes que nous ne maîtrisons pas.

Cette dépendance pose une double question. Celle de l’indépendance technologique, d’abord, alors que quelques acteurs américains et chinois concentrent des capacités considérables. Celle des libertés, ensuite : surveillance des messageries, régulation des contenus, pouvoir des plateformes et influence croissante des intelligences artificielles sur l’information. Pour la Suisse comme pour l’Europe, il s’agit désormais de savoir ce qui doit rester sous contrôle national.

Ce dossier rassemble nos articles et analyses consacrés aux nouveaux enjeux de la souveraineté numérique.

70 % du cloud européen contrôlé par AWS, Microsoft et Google
+60 % de la capacité mondiale de calcul IA attribuée à Nvidia
3,6 % de l’électricité suisse consommée par les centres de données
45 millions d’utilisateurs : le seuil du contrôle renforcé des grandes plateformes par le DSA

À la une du dossier

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Chronologie

  1. 2013 Les révélations Snowden : les documents transmis par Edward Snowden révèlent l’ampleur de la surveillance électronique menée par la NSA et ses partenaires, notamment à travers les infrastructures des grands groupes technologiques américains. La question de la souveraineté des données devient géopolitique.
  2. 25 mai 2018 Le RGPD entre en application dans l’Union européenne : l’UE impose un nouveau cadre de protection des données personnelles et renforce les droits des utilisateurs face aux entreprises qui les collectent.
  3. 16 juillet 2020 L’accord « Privacy Shield » est invalidé : dans l’arrêt Schrems II, la justice européenne remet en cause les conditions de transfert des données personnelles vers les États-Unis, notamment en raison des possibilités d’accès offertes aux services de renseignement américains.
  4. 11 décembre 2020 La Confédération adopte sa stratégie cloud : Berne opte pour une architecture hybride combinant infrastructures propres et services de cloud public. Cette stratégie donnera naissance au projet Swiss Government Cloud.
  5. 1er septembre 2023 La nouvelle loi suisse sur la protection des données entre en vigueur : la LPD entièrement révisée renforce la protection de la sphère privée et le contrôle des citoyens sur leurs données personnelles.
  6. 17 février 2024 Le Digital Services Act s’applique pleinement dans l’UE : le DSA impose de nouvelles obligations aux plateformes numériques et donne à la Commission européenne des pouvoirs importants de surveillance des plus grands acteurs du Web.
  7. 1er août 2024 Entrée en vigueur de l’AI Act européen : l’Union européenne se dote du premier grand cadre réglementaire transversal consacré à l’intelligence artificielle, avec des obligations variables selon le niveau de risque des systèmes.
  8. 2025 Lancement du Swiss Government Cloud : la Confédération commence la construction de sa nouvelle infrastructure cloud, prévue jusqu’en 2032. Le Parlement a accordé un crédit d’engagement de 246,9 millions de francs.
  9. 12 septembre 2025 Le Data Act européen devient applicable : le règlement cherche notamment à redonner aux particuliers et aux entreprises davantage de contrôle sur les données produites par leurs appareils connectés.
  10. 2026 La Confédération fait de la souveraineté numérique une priorité : Berne inscrit explicitement le renforcement de la souveraineté numérique dans sa stratégie de transformation : centres de données fédéraux, cloud, logiciels ouverts et maîtrise des infrastructures deviennent des enjeux stratégiques.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la souveraineté numérique ?

La souveraineté numérique désigne la capacité d’un État, d’une entreprise ou d’une collectivité à conserver la maîtrise de ses données, de ses infrastructures et des technologies dont il dépend. La Confédération suisse la définit comme la capacité de contrôle et d’action nécessaire à l’État dans l’espace numérique. Elle concerne aussi bien le cloud et les centres de données que les logiciels, les réseaux, les semi-conducteurs ou l’intelligence artificielle.

Pourquoi la souveraineté numérique est-elle devenue un enjeu majeur ?

Parce qu’une part croissante du fonctionnement de nos sociétés dépend d’un petit nombre d’entreprises étrangères. Microsoft, Google, Amazon, Apple, Meta ou Nvidia occupent des positions essentielles dans le cloud, les systèmes d’exploitation, les communications, l’IA ou les infrastructures informatiques. Cette dépendance devient stratégique lorsqu’elle concerne l’administration, les banques, les hôpitaux, l’énergie, les médias ou les données des citoyens.

La Suisse est-elle souveraine dans le domaine numérique ?

Pas complètement. La Suisse dispose d’entreprises, de centres de données, de compétences et d’infrastructures propres, mais reste fortement dépendante de technologies étrangères, notamment américaines. La Confédération a elle-même fait de la souveraineté numérique une priorité et adopté en 2026 des directives imposant qu’elle soit examinée dans les grands projets informatiques fédéraux. L’enjeu n’est pas de tout produire en Suisse, mais de conserver des solutions de rechange et une capacité de décision.

Où sont stockées nos données et pourquoi est-ce important ?

La localisation physique d’un serveur ne suffit pas à garantir la souveraineté des données. Il faut également savoir quelle entreprise les héberge, de quelle juridiction elle dépend, qui peut techniquement y accéder et sous quelles lois. Un service exploité en Suisse ou en Europe par un groupe étranger peut ainsi rester soumis à certaines obligations provenant de son pays d’origine. La souveraineté suppose donc une maîtrise à la fois technique, juridique et opérationnelle.

L’intelligence artificielle pose-t-elle un problème de souveraineté ?

Oui, car l’IA repose sur une chaîne technologique particulièrement concentrée : semi-conducteurs, centres de données, puissance de calcul, modèles, logiciels et données d’entraînement. Une grande partie de ces ressources appartient aujourd’hui à quelques groupes américains. À cette dépendance industrielle s’ajoute un enjeu informationnel : les systèmes d’IA sélectionnent, hiérarchisent et reformulent une quantité croissante des informations auxquelles accèdent les citoyens.

Souveraineté numérique et libertés numériques sont-elles liées ?

Étroitement. La question ne porte pas uniquement sur l’endroit où sont hébergées les données, mais aussi sur celui qui peut contrôler les communications et les informations. Surveillance des messageries, modération des réseaux sociaux, déréférencement, identification numérique ou pouvoir des grandes plateformes touchent directement aux libertés publiques. Une politique menée au nom de la souveraineté peut donc protéger les citoyens, mais aussi renforcer les moyens de contrôle dont disposent les autorités.

L’Europe peut-elle retrouver son indépendance technologique ?

Une indépendance totale paraît peu réaliste dans une industrie reposant sur des chaînes de production mondiales. L’objectif est plutôt de réduire les dépendances critiques. L’Union européenne cherche désormais à renforcer ses capacités dans les semi-conducteurs, le cloud, l’intelligence artificielle et les logiciels open source. En juin 2026, la Commission a d’ailleurs présenté un nouveau train de mesures consacré explicitement à la « souveraineté technologique » européenne.

Comment la Suisse peut-elle renforcer sa souveraineté numérique ?

En diversifiant ses fournisseurs, en conservant sur son territoire certaines infrastructures critiques, en favorisant l’interopérabilité et les logiciels ouverts, et en évitant de devenir captive d’un seul prestataire. Elle peut également soutenir des acteurs technologiques suisses et européens et imposer des exigences particulières pour les données sensibles. L’objectif n’est pas l’autarcie numérique, mais la liberté de choisir, de changer de fournisseur et, lorsque cela devient nécessaire, de fonctionner sans dépendre entièrement d’une puissance ou d’une entreprise étrangère.

Existe-t-il des alternatives suisses aux géants américains du numérique ?

Oui. Infomaniak constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus aboutis de construction d’une infrastructure numérique souveraine en Suisse. L’entreprise conçoit et exploite ses propres centres de données sur le territoire helvétique, développe ses services en interne ou à partir de technologies open source et ne fait pas reposer son cloud sur les infrastructures d’AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud. Les données restent ainsi sous juridiction suisse et l’entreprise conserve la maîtrise des différentes couches techniques de ses services. Infomaniak a considérablement élargi son offre ces dernières années : messagerie, stockage, visioconférence, suite collaborative, cloud public et privé, outils d’intelligence artificielle et infrastructures de calcul. Elle investit parallèlement dans ses propres centres de données. Son D4, construit à Plan-les-Ouates, doit valoriser sous forme de chaleur 100 % de l’électricité qu’il consomme et contribuer au chauffage de quelque 6 000 logements. En mai 2026, son fondateur Boris Siegenthaler a par ailleurs transféré de manière irrévocable la majorité des droits de vote de l’entreprise à une fondation suisse d’utilité publique, afin de préserver durablement son indépendance. Infomaniak montre ainsi qu’une alternative locale aux grandes plateformes étrangères ne relève plus seulement du principe : elle peut être construite à grande échelle.