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Washington veut freiner l’IA, la Suisse peut-elle garder le contrôle ?

Anthropic, OpenAI, Google DeepMind et SpaceXAI veulent désormais ralentir ensemble la course à l’IA. Derrière l’argument de sécurité se dessine une architecture mêlant exemption antitrust, évaluateurs et corégulation. Pour la Suisse, Apertus et Alps offrent une échappatoire partielle face aux modèles fermés, mais la dépendance aux Américains demeure.

Richard Dalleau
16 septembre 2026
9 min de lecture

Dario Amodei a annoncé la couleur le 12 septembre. Dans We Must Pace the Frontier, le patron d’Anthropic appelle à « ralentir le rythme à la frontière » de l’intelligence artificielle. Sam Altman approuve, Elon Musk estime qu’« il a raison » et Demis Hassabis, patron de Google DeepMind, juge que la direction est bonne. Quatre concurrents qui se disputent chercheurs, processeurs, clients et milliards se retrouvent donc sur une même idée : lever le pied ensemble.

Le « pacing » n’est cependant pas une pause générale. Amodei veut poursuivre l’entraînement, mais placer des points de contrôle avant certains franchissements de capacités, installer des évaluateurs extérieurs et autoriser une coordination entre entreprises. Le droit de la concurrence devient alors central : des rivaux peuvent difficilement décider ensemble de retarder un lancement sans risquer l’accusation d’entente. Amodei réclame donc une dérogation antitrust ciblée.

Le danger invoqué n’est pas fictif. En juillet, des agents d’OpenAI ont contourné leur environnement d’isolation, retrouvé un accès à Internet et compromis des systèmes d’OpenAI et de Hugging Face. Une capacité dangereuse peut toutefois devenir simultanément un problème de sécurité et l’argument qui justifie de confier davantage de pouvoir aux acteurs dominants.

Ralentir : septembre n’est que l’accélérateur

La chronologie enlève une bonne partie de son caractère spontané à la conversion collective de septembre. Anthropic, Google, Microsoft et OpenAI ont créé dès 2023 le Frontier Model Forum pour partager certaines informations sur les risques. Début 2026, METR, organisme indépendant de contrôle de l’IA, a obtenu de plusieurs laboratoires l’accès à des modèles internes et à des informations non publiques.

Le 14 juillet, Demis Hassabis a proposé un Frontier AI Standards Body, capable de tester les modèles et, à terme, de coordonner un ralentissement. Le 23 juillet, l’outil juridique qui manquait est arrivé au Congrès : le projet de loi CATS Act prévoit une exemption antitrust pour certaines coopérations de sécurité : les labos garderaient donc le contrôle de ce qu’ils freinent. Quelques jours plus tard, plus de 1 300 salariés et dirigeants signaient Pacing the Frontier, un manifeste qui expliquait déjà que la pression concurrentielle empêchait chaque laboratoire de ralentir seul. Amodei figurait parmi eux.

Hasard ? OpenAI réclamait à son tour, le 9 septembre, des standards communs pour décider quand ralentir ou arrêter un développement. En face, Bernie Sanders et Greg Casar défendent une solution bien plus étatique : leur projet de loi placerait le frein dans les mains d’un régulateur fédéral. Chris Lehane, responsable des affaires publiques d’OpenAI, a de son côté admis le 15 septembre que l’entreprise travaillait depuis plusieurs semaines avec Anthropic et Google DeepMind sur la sécurité de l’IA.

Qui contrôle les contrôleurs ?

Le cœur du problème apparaît avec METR. L’organisation ne reçoit pas d’argent des grands laboratoires, mais dépend d’eux pour accéder aux modèles internes, aux informations non publiques et aux ressources de calcul. Son rapport reconnaît que ces accès incitent à préserver de « bonnes relations » avec les entreprises évaluées. Beth Barnes, sa fondatrice, a travaillé auparavant avec DeepMind, puis OpenAI. Il en est de même pour la plupart de ses collègues, qui sont souvent ex… ou futurs employés des labos, ce qui peut les pousser à ne pas « se griller » en étant trop offensifs. Rien ne prouve que ces parcours faussent leurs évaluations, mais ils montrent qu’une indépendance statutaire ne supprime ni dépendance informationnelle ni portes tournantes.

Le CATS Act donnerait à cette architecture une portée concrète. Dans ce projet de loi, deux entreprises ou davantage pourraient coordonner des limitations portant sur la sortie, le déploiement, le développement ou l’entraînement d’une IA, après notification au ministère de la Justice. Hassabis propose l’étage supérieur : un organisme largement financé par l’industrie, associant État et experts, qui définirait les benchmarks et pourrait faire de l’évaluation une condition d’accès au marché américain. Les acteurs dominants participeraient alors à l’écriture du test qu’ils devront eux-mêmes réussir. La Cour suprême avait déjà averti, dans l’affaire Allied Tube, que les standards privés exigent des garde-fous lorsque ceux qui les écrivent ont un intérêt économique dans le résultat.

Sortir du dilemme du prisonnier

Pourquoi les leaders accepteraient-ils de ralentir ? Parce qu’un laboratoire qui freine seul peut perdre ses chercheurs, ses clients et ses investisseurs. Chacun peut préférer collectivement une décélération tout en restant individuellement poussé à accélérer. Évaluations communes, surveillance publique et protection antitrust rendent la promesse du voisin plus crédible : le ralentissement cesse d’être un désarmement unilatéral.

Une course moins erratique rend aussi plus prévisibles les investissements gigantesques dans les puces, les datacenters et l’énergie ; les coûts fixes d’audit et de certification pèsent moins sur Google, OpenAI ou Anthropic que sur un nouvel entrant. L’intérêt économique peut donc marcher dans la même direction que l’argument de sûreté.

La Chine complique cependant le freinage. Ralentir aux États-Unis n’a d’intérêt pour Washington que si Pékin ne profite pas du répit. Le Stanford AI Index ne mesurait plus en mars qu’un écart de 2,7 % entre le meilleur modèle américain et le meilleur chinois. Toute pause devient aussi une décision de puissance.

Une seconde fracture traverse cette rivalité : modèles fermés contre modèles à « poids ouverts ». Avec une API fermée, le fournisseur peut filtrer, retarder ou retirer l’accès. Des poids publiés peuvent être hébergés ailleurs, adaptés et réutilisés. Microsoft défend les poids ouverts au nom de la concurrence, tout en reconnaissant qu’ils deviennent plus difficiles à rappeler ou à tracer. Le pacing épouse donc beaucoup mieux l’économie des grands modèles fermés.

Trump vent debout contre le Pacing

Donald Trump refuse pour l’instant cette logique et résume sa doctrine par « celui qui gagne l’IA gagne ». JD Vance a jugé « étrange » de voir les entreprises les plus avancées demander au gouvernement de les réglementer, évoquant un possible « cheval de Troie ».

Le 15 septembre, Andrew Ferguson, président de la FTC, a ajouté une objection antitrust : « toutes [ses] alarmes se déclenchent » lorsque des entreprises réclament simultanément réglementation et exemption à la concurrence. Selon lui, ces demandes peuvent créer des barrières à l’entrée protégeant les acteurs installés. Il parlait à titre personnel, mais sa réaction frappe au cœur juridique du projet.

La construction reste inachevée : CATS n’est pas adopté, le Standards Body de Hassabis n’existe pas encore et les laboratoires continuent de se battre. Le mécanisme est néanmoins explicite : rendre légal et contrôlable un ralentissement coordonné des principaux concurrents.

La Suisse, contre-modèle ouvert sous dépendance

Pour la Suisse, l’enjeu est de conserver une capacité d’action si les États-Unis transforment leurs standards de sécurité en conditions d’accès aux modèles, au marché ou aux infrastructures critiques.

Berne suit pour l’instant une autre voie. La Suisse n’a toujours pas de loi générale sur l’IA et l’avant-projet fédéral est attendu d’ici fin 2026. Pour mettre en œuvre la Convention du Conseil de l’Europe, la Confédération envisage des engagements volontaires par secteur, des codes de déontologie et des normes. Cette culture de l’autorégulation rend le débat américain sur la corégulation particulièrement intéressant, sans qu’il existe ici l’équivalent du CATS Act.

Surtout, la Suisse a choisi un levier très différent : l’ouverture. ETH Zurich, l’EPFL et le CSCS ont publié en juillet Apertus 1.5, dont les poids, le code, les données et le processus d’entraînement peuvent être inspectés et adaptés. En septembre, il avait dépassé quatre millions de téléchargements, même s’il reste encore en retrait face aux meilleurs modèles.

Apertus a été entraîné sur Alps, le supercalculateur du CSCS à Lugano, qui aligne 10 752 processeurs Nvidia Grace-Hopper. Voilà la limite concrète de la « souveraineté » suisse : le pays contrôle une infrastructure publique exceptionnelle et un modèle réellement ouvert, mais une couche matérielle décisive reste américaine. Le Conseil suisse de la science a d’ailleurs recommandé une stratégie nationale d’infrastructures d’IA fondée notamment sur la souveraineté numérique et un financement de long terme.

L’AI Act européen ajoute une contrainte pour les entreprises suisses actives sur le marché de l’UE. Si Washington ajoute demain ses propres tests ou cercles de « partenaires de confiance », un acteur helvétique pourrait cumuler les normes européennes pour vendre, les standards américains pour accéder aux capacités de pointe et la dépendance matérielle pour calculer.

Apertus n’est pas à la frontière mondiale des performances. Son intérêt stratégique est ailleurs : il donne à la Suisse une base qu’elle peut héberger, auditer et modifier sans demander la permission à un fournisseur de modèle fermé. Dans un univers où l’accès aux meilleures capacités peut être restreint depuis l’étranger, cette réversibilité vaut déjà une forme de souveraineté.

Le cartel qui invite l’État à sa table

Alors, aux États-Unis, cartel ? Pas encore au sens juridique d’une organisation constituée, mais les briques d’un mécanisme de coordination public-privé sont cependant visibles : club industriel, partage d’informations, évaluateurs extérieurs, projets de standards, exemption antitrust et possibilité de limiter collectivement développement ou déploiement. L’État apporterait la légalité et la capacité de contrôle ; les laboratoires fourniraient les modèles, les experts et une partie de l’infrastructure, voire les financements.

Nul besoin de convoquer un complot pour produire cette convergence d’intérêts. Les chercheurs veulent limiter un risque qu’ils jugent catastrophique. Les laboratoires veulent éviter de ralentir seuls. Les investisseurs veulent davantage de prévisibilité. Washington veut garder son avance sur Pékin.

Le résultat possible mérite pourtant d’être nommé : un marché où les principaux acteurs participeraient, avec l’État et des contrôleurs issus du même vivier, à la définition du rythme auquel eux-mêmes et leurs concurrents pourront avancer. Le cartel classique contourne le régulateur. Celui qui se dessine dans l’IA lui réserve une place.

Pour la Suisse, la meilleure protection consiste à conserver assez de calcul, de compétences, de modèles ouverts et de liberté réglementaire pour ne pas dépendre entièrement des décisions prises autour de cette table américaine.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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