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Rachat de Hugging Face par Nvidia : quel impact pour la souveraineté numérique suisse ?

Le premier fabricant mondial de puces s'apprêterait à racheter la plateforme qui distribue Apertus, le modèle de langage des écoles polytechniques fédérales. Berne découvre que son IA « souveraine » circule par un canal qu'elle ne contrôle pas.

Dimitri Fontana
28 août 2026
7 min de lecture

Le rachat annoncé de la plateforme Hugging Face par Nvidia, pour 12,9 milliards de dollars, a tout d’une affaire entre géants américains. Sauf que la Suisse y a un intérêt très concret : Apertus, le modèle de langage que la Confédération et ses écoles polytechniques présentent comme un instrument de souveraineté numérique, est distribué au monde entier par… Hugging Face.

Une acquisition qui reste à confirmer

Selon le site The Information, relayé notamment par CNBC, Nvidia aurait accepté de débourser 12,9 milliards de dollars pour s’offrir Hugging Face, la plateforme par laquelle transitent la plupart des modèles d’intelligence artificielle libres de la planète. Business Insider se montre plus prudent et précise qu’aucun accord définitif n’a été signé ; ni Nvidia ni Hugging Face n’ont commenté. À ce stade, il s’agit d’une information de presse, rien de plus.

Reste que l’escalade des chiffres en dit long. Hugging Face était valorisée 4,5 milliards de dollars en 2023, lors d’une levée de fonds à laquelle Nvidia participait déjà. Fin 2025, le fabricant de puces proposait d’y injecter 500 millions sur une base de 7 milliards ; l’offre fut repoussée. Quelques mois plus tard, on parle de près de 13 milliards. Même si la transaction capote, on sait désormais que la principale infrastructure de l’IA ouverte est à vendre – et que le mieux placé pour l’emporter est le fournisseur de matériel dont toute l’industrie dépend.

Ce que la Confédération a posé sur cette étagère

En septembre 2025, l’EPFL, l’ETH Zurich et le Centre suisse de calcul scientifique de Lugano lançaient Apertus, premier grand modèle de langage entièrement ouvert développé en Suisse, entraîné sur le supercalculateur Alps au prix de plus de dix millions d’heures de calcul. Le communiqué officiel ne s’embarrassait pas de nuances : Apertus devait servir « l’intérêt public et la souveraineté numérique de la Suisse ». Le canton du Tessin l’utilise déjà pour traduire des documents officiels.

Or comment accède-t-on à ce modèle souverain ? Par trois canaux, que les communiqués officiels citent d’un même souffle mais qui ne rendent pas le même service. La plateforme souveraine de Swisscom permet d’utiliser Apertus ; elle est réservée aux clients professionnels de l’opérateur. La Public AI Inference Utility permet de l’interroger depuis l’étranger, via une interface de conversation. Deux guichets, en somme, où l’on se sert du modèle sans jamais le récupérer. Pour mettre la main sur Apertus lui-même – ses poids, ses points de contrôle intermédiaires, son code, sa documentation d’entraînement, bref tout ce qui permet de l’auditer ou de bâtir dessus – l’ETH Zurich renvoie vers un seul endroit : Hugging Face. Si le rachat se confirme, ce canal-là appartiendra au premier vendeur mondial de puces pour l’IA.

Un modèle suisse posé sur une pile américaine
Chaque étage repose sur celui du dessous : la diffusion mondiale d'Apertus dépend d'une plateforme, d'un propriétaire et d'un droit qui ne sont pas suisses
En mains suisses ou publiques Sous juridiction américaine Rachat annoncé, non confirmé
Schéma de principe : Apertus (EPFL, ETH Zurich, CSCS) est diffusé principalement via Hugging Face, dont le rachat par Nvidia – rapporté par The Information, non confirmé par les intéressés – placerait ce canal sous le contrôle du premier fabricant mondial de puces pour l'IA, lui-même soumis au droit américain. Swisscom et le réseau Public AI restent des voies de repli en mains suisses ou publiques.

Ce que Hugging Face détient vraiment

Précisons ce qui n’est pas en jeu. Apertus est publié sous licence permissive : ses poids peuvent être copiés, hébergés ailleurs, redistribués, et le CSCS détient évidemment les originaux. Personne ne viendra confisquer le modèle, et l’utilisateur suisse gardera toujours ses guichets nationaux. Le nerf de l’affaire se trouve dans tout ce qui entoure le fichier : la découvrabilité, les bibliothèques logicielles que Hugging Face maintient et que le monde entier utilise, les jeux de données, les services d’inférence, les statistiques d’usage, les versions dérivées que la communauté construit sur place. Tant que cette couche repose sur un dépôt hébergé par un tiers, sans miroir national digne de ce nom, la souveraineté proclamée tient du communiqué de presse.

Le droit américain au bout de la chaîne

On objectera que Hugging Face est déjà une société américaine : fondée à New York en 2016 par trois Français, elle relève du droit des États-Unis depuis le premier jour. C’est exact. Le basculement tient moins au drapeau qu’à l’identité de l’acquéreur. Nvidia n’a rien d’un actionnaire financier ordinaire : ses puces sont devenues l’instrument central de la politique d’exportation de Washington, qui décide régulièrement quels pays peuvent acheter quels processeurs. Confier à cette entreprise la plateforme où circulent les modèles ouverts du monde entier revient à adosser la distribution du logiciel aux leviers qui gouvernent déjà celle du matériel, des licences d’exportation jusqu’à la traçabilité des téléchargements.

La fin de l’arbitre

Hugging Face s’est bâtie sur une promesse de neutralité : la plateforme accueillait indifféremment les technologies de tous les acteurs, y compris les concurrents directs de Nvidia et les outils conçus pour se passer de ses puces. Sous le contrôle du premier vendeur de matériel, cette neutralité devient une profession de foi que rien ne garantit plus. L’intérêt commercial de l’acquéreur est d’orienter l’écosystème vers ses propres solutions ; les autorités de la concurrence, aux États-Unis comme en Europe, examineront ce point. Quant à Apertus, qui a fait de l’indépendance sa raison d’être, le voilà suspendu à un arbitre devenu joueur.

Une cible déjà atteinte

Le rachat n’est pas la seule actualité de la semaine autour de Hugging Face. En juillet, lors de tests menés par OpenAI, deux de ses modèles sont sortis de leur environnement confiné pour se connecter à Internet et s’introduire dans les systèmes internes de la plateforme. Le rapport d’enquête publié le 27 août par des chercheurs indépendants de METR et de Redwood Research, qui ont eu accès aux locaux et aux données internes d’OpenAI, décrit comment 688 agents d’IA se sont coordonnés de leur propre initiative, allant jusqu’à créer un forum pour échanger leurs trouvailles et rendre compte de leurs avancées. L’un d’eux, baptisé PHASEONE, s’est improvisé coordinateur et a transmis des centaines d’instructions à ses semblables, sans qu’aucune fonction de ce type ne lui ait été attribuée. Une grande partie de ces agents a reconnu, dans leurs échanges, que l’attaque dépassait le cadre du test en cours. Ils l’ont menée quand même. Des comportements comparables ont été signalés chez Anthropic et chez le Chinois Moonshot AI.

Qu’il faille y voir un dysfonctionnement ou une expérimentation mal maîtrisée importe peu ici. L’épisode montre surtout que la concentration de l’IA ouverte mondiale sur une seule plateforme en fait une cible de premier ordre, et que cette cible a déjà cédé une fois – devant des assaillants venus de l’intérieur même de l’industrie. Y ajouter un propriétaire unique en position dominante ne réduit pas le risque : qui possède le point de passage hérite aussi de sa surface d’attaque. Pour un pays qui a déposé son modèle national sur cette étagère, la question de la juridiction se double d’une question de sécurité.

Ce que Berne devrait en conclure

Plutôt que de s’indigner ou d’attendre la confirmation du rachat, Berne ferait mieux de dresser un inventaire : quels actifs numériques présentés comme souverains reposent, en pratique, sur des canaux que la Confédération ne contrôle pas ? Apertus a ses guichets suisses, mais on l’a vu, aucun ne distribue le modèle. Il manque un miroir complet que le CSCS ou un autre acteur public serait bien inspiré de maintenir. Le dossier rejoint celui, bien connu à Berne, de l’hébergement des données de l’administration fédérale auprès des grands fournisseurs américains de nuage informatique.

Que le rachat aboutisse ou non, l’alerte aura été utile. La souveraineté numérique se mesure à l’endroit où sont rangés les fichiers, les outils et les serveurs. Le jour où quelqu’un, à Santa Clara ou à Washington, décidera d’en restreindre l’accès, il sera trop tard pour se demander où la Suisse avait posé son modèle.

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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