La politique sélectionne-t-elle les ego avant les compétences ?
Une étude suggère que les plus honnêtes et humbles se lancent moins en politique. Questionnaires, expériences comportementales, évaluations d’experts et données électorales nuancent le tableau : ambition, empathie, narcissisme, compétence et coopération ne sont pas sélectionnés au même moment ni de la même façon en Suisse.
Une étude internationale reprise par la RTS a récemment fourni une friandise aux cyniques : les personnes les plus « honnêtes et humbles » seraient moins tentées par la politique. Un résultat qui en dit pourtant moins sur la moralité des élus que sur les types de caractères que nos institutions font entrer, monter et durer.
L’étude publiée dans l’European Journal of Political Research a interrogé 11 610 personnes au Canada, au Danemark, en Israël, aux Pays-Bas et en Suisse. Plus le score d’« Honnêteté-Humilité » baisse, plus les répondants disent avoir envisagé une candidature, se sentir qualifiés, avoir été sollicités ou s’être déjà présentés.
Le raccourci est tentant : les honnêtes gens restent chez eux, les autres prennent la direction du Palais fédéral. Il est aussi trop rapide. Les répondants viennent de panels en ligne non probabilistes, corrigés par quotas et pondérations. Surtout, l’étude utilise quatre questions seulement pour mesurer l’Honnêteté-Humilité. Or, ce facteur agrège sincérité, équité, modestie et faible attrait pour le statut. Un score bas peut donc signaler moins de scrupules, mais aussi davantage d’assurance ou d’ambition.
Une méta-analyse de 43 publications portant sur plus de 207 000 personnes retrouve trois traits régulièrement associés à l’implication politique : davantage d’ouverture, davantage d’extraversion et moins de neuroticisme, donc une meilleure stabilité émotionnelle. Pour encaisser réunions, caméras, contradicteurs et défaites, être sociable, curieux et assez solide nerveusement peut en effet aider.
Candidats culottés, mais pas forcément médiocres
L’assurance compte aussi. Une étude canadienne sur 681 étudiants associe extraversion et ouverture au désir d’une carrière politique, tandis que machiavélisme et narcissisme vont avec le sentiment de se croire qualifié. Pour briguer le pouvoir, il faut commencer par croire que l’on mérite de l’exercer. L’étude reprise par la RTS trouve justement l’un de ses écarts les plus nets sur ce point.
La carrière publique n’attire pourtant pas que les ego XXL. Une étude américaine sur l’empathie montre que la capacité à adopter le point de vue d’autrui augmente l’ambition politique, tandis que la détresse émotionnelle la réduit.
Au Pakistan, une expérience menée auprès de 9 310 citoyens de 192 villages va plus loin : présenter un mandat comme un moyen d’aider sa communauté plutôt que d’accroître son statut augmente les candidatures et les élections et, un an plus tard, les budgets locaux correspondent davantage aux préférences des habitants.
Une fois candidat, le casting change. En Suède, des données couvrant toute la population montrent que les élus municipaux et nationaux obtiennent en moyenne de meilleurs scores cognitifs et de leadership que les citoyens qu’ils représentent. Au Danemark, les candidats et élus de 1990 à 2015 présentent également un niveau de capacité supérieur à celui des électeurs. Le cliché du médiocre choisissant la politique faute de mieux en prend ici un coup.
Les traits plus sombres ne disparaissent pas pour autant. Des spécialistes ont évalué 122 candidats dans 55 élections nationales selon le Big Five (modèle décrivant la personnalité selon cinq grands traits : ouverture, conscienciosité, extraversion, agréabilité et stabilité émotionnelle) et la « Dark Triad » (ensemble de trois traits dits « sombres » : narcissisme, machiavélisme et psychopathie subclinique.). De meilleures performances électorales sont associées à davantage de conscienciosité, d’ouverture… et de traits psychopathiques subcliniques.
Quand l’assurance glisse vers le narcissisme
Chez les présidents américains, la « fearless dominance », faite d’audace, de résistance au stress et de dominance sociale, est associée à de meilleures évaluations du leadership, tandis que l’impulsivité antisociale va davantage avec les ennuis éthiques.
La frontière entre qualités et défauts est en réalité moins nette que celle qui sépare les bons des méchants dans une série télévisée. L’assurance peut glisser vers le narcissisme, la résistance au stress vers l’insensibilité, l’ambition vers le goût du pouvoir.
L’honnêteté offre le meilleur avertissement contre les conclusions faciles. Au Danemark, des candidats au Parlement se déclarent plus « honnêtes-humbles » que la population générale, exactement l’inverse du résultat de l’étude récente. Soit les moins vertueux sont éliminés en montant les échelons, soit les professionnels de la politique savent mieux répondre à un questionnaire sur leur propre vertu. Les auteurs de l’étude récente envisagent eux-mêmes ces deux explications, nous vous laissons deviner vers laquelle notre cœur penche.
Une expérience au Bengale-Occidental contourne en partie ce biais. Des élus et des citoyens ont joué pour de l’argent à des jeux mesurant – à leur insu – notamment honnêteté et coopération. Les élus se montrent plus intègres que les citoyens, tandis que, parmi ces derniers, tricher davantage est fortement corrélé au désir d’entrer en politique. Ceux qui veulent franchir la première porte ne sont donc pas forcément ceux qui passent les suivantes.
Coopératifs en Suisse, combatifs en Belgique
C’est ici que la Suisse devient plus qu’un simple pays parmi tous ceux étudiés. Martina Flick Witzig et Adrian Vatter ont examiné les candidats aux vacances du Conseil fédéral entre 1982 et 2020. Les profils plus « agréables » – coopération, bienveillance, moindre conflictualité – bénéficient d’un avantage pour accéder au gouvernement. Les auteurs relient ce résultat à la démocratie de consensus et à un exécutif collégial où il faut vivre à sept, négocier et défendre ensuite une décision commune. La concordance ferait donc aussi de la sélection de personnalité.
La comparaison avec la Belgique est presque trop belle. Une étude auprès d’élus belges trouve au contraire que les profils plus combatifs et moins portés sur le compromis sont associés à davantage de succès électoral, à des carrières plus longues et à l’accès aux positions les plus élevées. Même espèce humaine, autre arène : le système récompense d’autres comportements.
La politique ne sélectionne donc pas un caractère unique, mais plutôt une succession de filtres. Le premier favorise ceux qui se sentent assez légitimes, solides ou ambitieux pour se présenter. Les partis et les électeurs ajoutent compétence, persuasion et parfois dureté. L’institution choisit enfin les personnalités compatibles avec ses règles. Le pouvoir peut ensuite les transformer : aux Philippines, une quasi-expérience fondée sur des élections serrées suggère que l’exercice d’un mandat local peut augmenter durablement certains comportements prosociaux, visant à aider ou favoriser autrui ou le groupe.
L’étude reprise par la RTS n’est donc pas fausse, mais elle ne regarde qu’une étape du processus. Les plus modestes hésitent davantage devant la porte. Cela ne signifie ni que tous ceux qui entrent sont malhonnêtes, ni que les plus narcissiques finissent tout en haut, même si nos voisins français en fournissent un contre-exemple. En Suisse, le dernier filtre semble même valoriser la coopération. La vraie question n’est pas de savoir si les politiciens ont mauvais caractère, mais quel caractère notre système récompense à chaque étape de leur ascension.