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Tech : face à la Babel numérique, la Suisse tente une autre IA

Présentée à Genève lors du sommet AI for Good, l’encyclique de Léon XIV dénonce une intelligence artificielle concentrée, opaque et uniformisatrice. Quelques jours plus tard, la Suisse renforçait Apertus, son modèle ouvert et plurilingue. Entre subsidiarité, souveraineté et diversité des langues, le contre-modèle helvétique prend désormais forme.

Richard Dalleau
1 août 2026
6 min de lecture

Le 8 juillet, l’encyclique Magnifica Humanitas a quitté le Vatican pour entrer dans l’arène internationale. Le Saint-Siège l’a présentée à Genève, au sommet AI for Good de l’Union internationale des télécommunications, consacré à la gouvernance de l’intelligence artificielle. Léon XIV y défend une technologie soumise à la personne et au bien commun plutôt qu’aux intérêts de ceux qui possèdent les données, les plateformes et la puissance de calcul.

La scène genevoise aurait pu rester symbolique, mais elle s’est incarnée le 24 juillet, lorsque l’EPFL, l’ETH Zurich et le Centre suisse de calcul scientifique ont dévoilé Apertus 1.5, nouvelle version de leur modèle de langage ouvert. Tandis que le pape met en garde contre une IA dominée par quelques groupes transnationaux, les écoles polytechniques fédérales construisent une infrastructure que ses utilisateurs peuvent examiner, adapter et héberger eux-mêmes.

Dans une Suisse marquée par la Réforme et depuis sécularisée, une encyclique catholique ne s’impose pas comme référence morale. Son diagnostic dépasse toutefois le cadre confessionnel. Charles Morerod, président de la Conférence des évêques suisses, invite à juger la technologie selon la qualité des liens qu’elle favorise ou entrave. Thomas Schlag, théologien réformé zurichois, rejoint cette prudence : l’IA peut soutenir un travail intellectuel, mais ne remplace ni l’expérience ni la responsabilité de celui qui prend la parole.

À Genève, l’avertissement religieux devient une question politique.

Le pape en rêve, la Suisse commence à le faire

L’image centrale de l’encyclique est celle de Babel : « une seule langue, une seule technologie, une seule direction ». Dans leur orgueil, les hommes imposent une unité qui élimine la diversité et concentre le pouvoir pour défier Dieu. Transposée au numérique, cette Babel ressemble à un univers où quelques entreprises fixent les conditions d’accès aux outils, gardent secrets leurs modèles et rendent États, administrations et entreprises dépendants de leurs infrastructures.

Apertus répond déjà à une partie de cette critique. Développé par des institutions publiques suisses, le modèle se veut une alternative ouverte aux systèmes commerciaux propriétaires. Sa nouvelle version traite désormais le texte, l’image et le son. Le canton du Tessin l’utilise déjà pour traduire en interne des documents administratifs sensibles sans les transmettre à un fournisseur commercial étranger. La transparence technique devient ici un instrument de souveraineté, mais aussi de contrôle : une administration peut savoir ce qu’elle utilise et décider où demeurent ses données.

Le pape en rêve-t-il pendant que la Suisse le fait ? C’est en partie le cas, même si Apertus n’est pas un modèle providentiel. Ouvrir le code, les poids et les méthodes d’entraînement ne rend pas automatiquement une IA juste. Un système transparent peut toujours servir à surveiller, sélectionner ou manipuler. L’ouverture réduit l’asymétrie entre le fabricant et l’utilisateur, mais ne détermine pas la finalité morale de l’outil.

L’IA contre la subsidiarité

La subsidiarité s’impose naturellement comme deuxième parallèle entre le texte papal et l’expérience suisse. Léon XIV refuse que les familles, les écoles, les métiers ou les collectivités deviennent de simples destinataires de choix effectués ailleurs et sans eux. La Suisse a fait de ce principe un mode de gouvernement : communes, cantons et Confédération se partagent les compétences, et une tâche ne remonte à l’échelon supérieur que lorsque le niveau inférieur ne peut raisonnablement l’assumer.

Appliquée à l’IA, cette culture pose des questions très concrètes. Qui doit autoriser un outil capable d’évaluer des élèves, d’orienter un patient, de sélectionner un candidat ou d’aider à attribuer une prestation publique ? Le fournisseur, l’administration fédérale, le canton, l’établissement ou le professionnel qui l’utilise ? Le fédéralisme permet d’adapter les usages aux réalités locales et de rapprocher la décision des citoyens. Il peut aussi disperser les responsabilités et produire vingt-six réponses différentes à un risque identique.

C’est sans doute une limite de notre système : la Suisse gouverne par décentralisation des pouvoirs, tandis que l’IA mondiale fonctionne par concentration des données et des capacités de calcul. Un canton peut choisir de ne pas envoyer ses documents confidentiels à une plateforme américaine. Il ne peut pas, seul, imposer ses règles à Microsoft, Google ou OpenAI. La subsidiarité n’est viable que si chaque niveau conserve les moyens techniques, juridiques et financiers d’exercer sa compétence, et si la Confédération intervient lorsque l’échelle locale ne suffit plus.

Quatre langues contre Babel

Il est par ailleurs vrai que des entités bien plus importantes que la Confédération se sont cassé les dents face aux géants de l’IA : l’UE tente toujours de réguler demain les IA d’hier, sans influence notable sur les choix stratégiques des grands labos.

La Suisse offre enfin un contrepoint à Babel. Elle ne fonde pas son unité sur l’effacement des langues, mais au contraire sur leur coexistence. Rappelons à nos lecteurs d’outre-Léman que l’allemand, le français, l’italien et le romanche sont ses quatre langues nationales ; les trois premières sont les langues officielles générales de la Confédération, tandis que le romanche l’est dans les relations avec ses locuteurs.

Le parallèle touche au cœur des modèles de langage. Une IA entraînée surtout en anglais diffuse les références et les hiérarchies culturelles de ses données sources. Les petites langues risquent de se fondre dans les normes dominantes.

Apertus revendique l’ambition inverse : son entraînement couvre plus de mille langues, dont le suisse allemand et le romanche. La Suisse protège ses identités multiples contre la loi du nombre, son IA voudrait les protéger contre la loi des données.

Pour autant, la Confédération dépend encore de composants étrangers, et un modèle ouvert peut reproduire les biais de ses concepteurs et de ses données d’entraînement. Elle dispose néanmoins d’une technologie accessible, d’une décision répartie et d’une identité fondée sur la pluralité. Sans se réclamer de Rome, elle commence à donner corps à l’appel de Léon XIV : empêcher l’IA de dominer l’humain.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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