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Wikipédia : la bataille du monopole de la parole

Larry Sanger, cofondateur de Wikipédia, est désormais banni de sa propre encyclopédie. Dans une tribune retentissante publiée le 8 juillet 2026 par le Washington Examiner, il décrit une plateforme aux mains d'une « foule anonyme » : administrateurs sans visage, règles floues appliquées à la tête du client, bannissements en série des voix dissidentes. Son témoignage rejoint les enquêtes menées depuis des années par l'OJIM sur la mainmise d'une gauche militante sur l'encyclopédie – celle que ses détracteurs surnomment « Wokipédia ». Qui contrôle réellement la première source d'information du monde ? Comment une poignée de contributeurs anonymes a-t-elle conquis le monopole du discours, jusqu'à décider qui est « d'extrême droite » et quel média est « fiable » ? Et que se passe-t-il quand ce monopole devient la matière première des intelligences artificielles ? Enquête sur une neutralité en trompe-l'œil.

Dimitri Fontana
13 juillet 2026
18 min de lecture

Lar­ry San­ger, l’homme qui a nom­mé Wiki­pé­dia en 2001 et en a diri­gé les pre­miers pas, ne peut plus tou­cher à « l’en­cy­clo­pé­die que cha­cun peut édi­ter ». Son ban­nis­se­ment est en réa­li­té le symp­tôme d’un enjeu bien plus vaste : la bataille pour la maî­trise du dis­cours. Ce que révèlent son témoi­gnage et les affaires accu­mu­lées ces der­nières années – contri­bu­teurs che­vron­nés ban­nis à vie, pages réécrites à charge, guerre ouverte avec le maga­zine fran­çais Le Point (et bien d’autres), finan­ce­ments mili­tants de la fon­da­tion – ce n’est pas une série de déra­pages, mais la logique d’un sys­tème.

Car Wiki­pé­dia n’est pas un site par­mi d’autres. Pre­mière réponse de Google sur presque toute requête, hui­tième site le plus visi­té de France avec 3,8 mil­lions de visi­teurs uniques par jour, source d’en­traî­ne­ment majeure des intel­li­gences arti­fi­cielles, ali­men­tant les encarts de « mise en contexte » de You­Tube, l’en­cy­clo­pé­die occupe une posi­tion que nul média n’a jamais atteinte : celle de dire, en amont de tout débat, ce que sont les choses et qui sont les gens. Qui est « d’ex­trême droite » et qui est « homme poli­tique fran­çais » tout court ; ce qui est « théo­rie com­plo­tiste » et ce qui est « consen­sus » ; quel média est « fiable » et lequel ne l’est pas. Défi­nir les termes, c’est gagner le débat avant qu’il ne com­mence.

La thèse de ce dos­sier, appuyée sur le témoi­gnage de San­ger et sur l’en­quête au long cours de l’O­JIM, est double. D’une part, des groupes poli­ti­sés, mino­ri­taires mais orga­ni­sés, ont mis la main sur cet ins­tru­ment de défi­ni­tion du réel. D’autre part – et c’est le point déci­sif – le méca­nisme de cette cap­ture est exac­te­ment celui qui a été obser­vé dans les grands médias : une petite caste homo­gène s’ar­roge le mono­pole de la parole légi­time, dis­qua­li­fie la contra­dic­tion au lieu de la réfu­ter, et se légi­time en cir­cuit fer­mé. Wiki­pé­dia n’est pas une ano­ma­lie du pay­sage infor­ma­tion­nel ; il en est le miroir gros­sis­sant.

1. Le témoignage de Sanger : le cofondateur banni par sa propre création

Dans sa tri­bune, San­ger décrit un méca­nisme qu’il estime avoir vu s’ap­pli­quer à des mil­liers de contri­bu­teurs avant lui : un ban­nis­se­ment fon­dé sur une accu­sa­tion vague et invé­ri­fiable – ne pas être là « pour construire l’en­cy­clo­pé­die ». Dans son cas, les admi­nis­tra­teurs lui auraient repro­ché de ne pas édi­ter assez d’ar­ticles, motif qu’il juge déri­soire ; la vraie rai­son serait son refus de s’a­li­gner sur l’es­prit – qu’il qua­li­fie de pro­pa­gan­diste – de la pla­te­forme, alors qu’il ten­tait d’y pro­mou­voir son pro­gramme de réforme (ses « Neuf thèses sur Wiki­pé­dia »).

Au-delà de son cas, San­ger dresse un réqui­si­toire struc­tu­rel :

Une com­mu­nau­té qui n’en est pas une. À la place d’une consti­tu­tion stricte, Wiki­pé­dia fonc­tionne avec des « piliers », des « règles » et des « essais » que per­sonne n’est tenu de res­pec­ter rigou­reu­se­ment. Édi­teurs et admi­nis­tra­teurs ne répondent en pra­tique qu’à un petit groupe de meneurs inti­mi­dants qui décrètent l’in­ter­pré­ta­tion des règles. La « com­mu­nau­té » dont ils tirent leur auto­ri­té serait en réa­li­té une foule anar­chique domi­née par quelques cen­taines de déma­gogues ano­nymes – ce qu’il appelle une « dic­ta­ture du mignon » (dic­ta­tor­ship of the twee), en réfé­rence à leurs pseu­do­nymes faus­se­ment inof­fen­sifs. Le pou­voir s’y exerce par le flou : règles vagues, menaces vagues, alliances vagues.

Des coor­di­na­tions occultes. San­ger cite des groupes édi­to­riaux orga­ni­sés hors du site : les « Guer­rilla Skep­tics » et leur canal de dis­cus­sion paral­lèle, secret de poli­chi­nelle ; ou le « Gang of 40 » iden­ti­fié par le jour­na­liste Ash­ley Rind­sberg – une qua­ran­taine de comptes ayant domi­né les articles sur le conflit israé­lo-pales­ti­nien avec des signes mani­festes de coor­di­na­tion hors wiki.

L’argent et les puis­sants. Il rap­pelle que le WikiS­can­ner de Vir­gil Grif­fith avait révé­lé, il y a près de vingt ans, des modi­fi­ca­tions effec­tuées depuis des adresses IP de la CIA à Lan­gley (Vir­gi­nie). Il cite Kathe­rine Maher, ancienne direc­trice géné­rale de Wiki­me­dia, se féli­ci­tant en 2021 d’une lutte contre la dés­in­for­ma­tion menée en lien avec le gou­ver­ne­ment pen­dant la pan­dé­mie et l’é­lec­tion de 2020. Il men­tionne enfin le rap­port de jan­vier 2026 du Bureau of Inves­ti­ga­tive Jour­na­lism : le cabi­net de rela­tions publiques lon­do­nien Port­land Com­mu­ni­ca­tions aurait réécrit des articles pour le compte de l’É­tat du Qatar, de la Fon­da­tion Gates et du fonds sou­ve­rain libyen ; un édi­teur ano­nyme aurait été payé pour mini­mi­ser les liens entre le ministre bri­tan­nique Peter Man­del­son et Jef­frey Epstein.

Sa conclu­sion : le site a été cap­tu­ré par une petite clique de brutes idéo­lo­gi­que­ment moti­vées ; qui­conque ne rentre pas dans le rang est ban­ni ; et il est temps de savoir qui contrôle réel­le­ment l’une des pla­te­formes média­tiques les plus puis­santes de l’his­toire.

2. Une oligarchie de la parole : le verrouillage de la version française

Les tra­vaux de l’O­JIM, notam­ment son dos­sier en trois par­ties « Woki­pé­dia : Wiki­pé­dia est-il une source fiable ? », recoupent point par point le diag­nos­tic de San­ger, appli­qué au wiki fran­co­phone.

Moins de 150 per­sonnes décident. La ver­sion fran­çaise compte plus de 2,6 mil­lions d’ar­ticles et 17 000 à 19 000 contri­bu­teurs actifs, mais moins de 1 000 très actifs, et sur­tout moins de 150 admi­nis­tra­teurs. C’est ce noyau qui tient la gou­ver­nance : blo­cages, ban­nis­se­ments, pro­tec­tion ou sup­pres­sion de pages. L’OJIM note que si en Croa­tie c’est la droite natio­na­liste qui avait pris le contrôle du wiki local, en France c’est la gauche radi­cale qui domine : tout ce qui se situe à droite du Figa­ro est éti­que­té « non fiable », tan­dis que les sources de gauche sont auto­ma­ti­que­ment valo­ri­sées. C’est ici que la maî­trise du dis­cours devient concrète : le pou­voir de déci­der quelles sources ont le droit de comp­ter est le pou­voir de déci­der quelles réa­li­tés ont le droit d’exis­ter dans l’en­cy­clo­pé­die.

Des ban­nis­se­ments qui sanc­tionnent la dis­si­dence. Trois cas emblé­ma­tiques :

  • Michel San­drin (« Michel 1961 »), quinze ans de contri­bu­tions, ban­ni à vie en avril 2021, sans recours. Son tort, selon lui : avoir sug­gé­ré qu’une plu­ra­li­té d’o­pi­nions par­mi les contri­bu­teurs serait sou­hai­table. Il a depuis cosi­gné avec le jour­na­liste Vic­tor Lefebvre La Face cachée de Wiki­pé­dia (Cerf, 2025), pré­sen­té par l’O­JIM comme le livre de réfé­rence sur le sujet.
  • « Cheep », près de 170 000 contri­bu­tions en quinze ans, « compte de réfé­rence » selon la pré­si­dente de Wiki­mé­dia France elle-même – ban­ni en février 2022 avec six autres contri­bu­teurs, accu­sés de mili­ter pour Éric Zem­mour. Sa faute prin­ci­pale : avoir nuan­cé la men­tion « clas­sé à l’ex­trême droite » en l’at­tri­buant aux médias et en signa­lant le posi­tion­ne­ment « droite hors les murs » rete­nu par des his­to­riens et poli­to­logues. La pré­ci­sion sour­cée fut jugée par­ti­sane ; l’é­ti­quette brute, elle, était neutre.
  • Jean-Paul Gou­re­vitch, essayiste, dont la page a été réécrite à charge en août 2023 par une contri­bu­trice ano­nyme (31 modi­fi­ca­tions en une jour­née) : moi­tié de la notice sup­pri­mée, tra­vaux requa­li­fiés en publi­ca­tions « alar­mistes » reprises par l’ex­trême droite. Ses ten­ta­tives de réta­blis­se­ment furent révo­quées, un contri­bu­teur qui le sou­te­nait expul­sé pour « van­da­lisme », lui-même tem­po­rai­re­ment inter­dit d’é­di­tion.

Dans les trois cas comme dans celui de San­ger, des règles floues (« syn­thèse inédite », « van­da­lisme », « pas là pour construire l’en­cy­clo­pé­die ») four­nissent l’ha­billage juri­dique de déci­sions qui sanc­tionnent en réa­li­té une prise de parole non conforme. La règle n’est pas un cadre : c’est une arme à dis­po­ni­bi­li­té sélec­tive.

3. Contrôler les mots pour contrôler les idées

Si la gou­ver­nance est le sque­lette de la cap­ture, le voca­bu­laire en est la chair. Toute l’en­quête de l’O­JIM converge vers ce constat : sur Wiki­pé­dia, les mots sont choi­sis en fonc­tion du sujet, pour éveiller des sen­ti­ments posi­tifs ou néga­tifs.

Le ton n’est pas le même pour tous. L’é­tude du Man­hat­tan Ins­ti­tute sur le Wiki­pé­dia anglo­phone a mesu­ré le ton (posi­tif, neutre, néga­tif) asso­cié à des listes de per­son­na­li­tés et de termes : celles asso­ciées à la droite sont signi­fi­ca­ti­ve­ment plus sou­vent trai­tées néga­ti­ve­ment que celles asso­ciées à la gauche. Pour les pré­si­dents fran­çais, l’ordre décrois­sant de posi­ti­vi­té donne : Hol­lande, Macron, Chi­rac, Sar­ko­zy.

Le lexique est celui d’un camp. Dès 2012, le Wiki­pé­dia anglo­phone pri­vi­lé­giait les termes démo­crates (« estate tax », « Iraq war ») aux termes répu­bli­cains (« death tax », « war on ter­ror ») ; situa­tion inchan­gée en 2018. Impo­ser son voca­bu­laire est la pre­mière étape pour impo­ser ses idées : « Mur­der of George Floyd » mais « Killing of Laken Riley » ; Éric Zem­mour « homme poli­tique fran­çais d’ex­trême droite » quand Arthaud, Macron ou Pécresse sont sim­ple­ment des per­son­na­li­tés poli­tiques fran­çaises ; le Grand rem­pla­ce­ment requa­li­fié au fil des ans de « concept » en « théo­rie », puis « théo­rie conspi­ra­tion­niste », jus­qu’à « théo­rie com­plo­tiste d’ex­trême droite, raciste et xéno­phobe, aux ori­gines néo-nazies et anti­sé­mites ».

Le dis­cours est cali­bré par mar­ché. La page anglo­phone « Gaza geno­cide » affirme que des experts et agences accusent Israël de géno­cide ; sa jumelle fran­co­phone s’in­ti­tule « Risque de géno­cide à Gaza depuis 2023 ». Même ency­clo­pé­die, deux véri­tés, ajus­tées à ce que chaque opi­nion natio­nale est prête à rece­voir. Dif­fi­cile de mieux illus­trer que l’ob­jec­tif n’est pas de décrire le réel mais de gérer sa récep­tion.

L’é­ti­que­tage tient lieu de réfu­ta­tion. Les fiches des jour­na­listes non conformes – Eugé­nie Bas­tié, André Ber­coff, Caro­line Fou­rest même – sont char­gées de qua­li­fi­ca­tifs dis­qua­li­fiants (« droite réac­tion­naire », « com­plo­tiste », « isla­mo­phobe »), tan­dis que d’autres pages béné­fi­cient selon Idriss Aber­kane d’un « net­toyage de cour­toi­sie ». On ne dis­cute pas l’ad­ver­saire : on le défi­nit, et la défi­ni­tion fait le tra­vail.

4. L’affaire Le Point, ou le parallèle médiatique à ciel ouvert

L’af­faire qui oppose Le Point à Wiki­pé­dia depuis 2024, docu­men­tée par l’O­JIM, a valeur de démons­tra­tion – pré­ci­sé­ment parce que l’heb­do­ma­daire n’est pas clas­sable à droite de la droite, et parce qu’elle fait appa­raître au grand jour la soli­da­ri­té entre l’en­cy­clo­pé­die et les grands médias.

Les faits. Pen­dant près d’un an, la page du jour­nal est truf­fée d’in­for­ma­tions que la rédac­tion qua­li­fie de fausses, biai­sées, tron­quées et tou­jours hos­tiles : Le Point y devient « isla­mo­phobe », caisse de réso­nance du « déni éco­lo­gique », proche de la « droite iden­ti­taire », avec une pré­ten­due dérive « trum­piste » datée trois ans avant Trump. En décembre 2024, le jour­nal publie son enquête « Wiki­pé­dia, plon­gée dans la fabrique d’une mani­pu­la­tion » et iden­ti­fie notam­ment le contri­bu­teur « Fact­so­ry », maître de confé­rences en infor­ma­tique menant une croi­sade per­son­nelle contre le gly­pho­sate – sujet sur lequel il recon­naît n’a­voir aucune com­pé­tence – et contre le jour­nal qui avait cri­ti­qué ses posi­tions. L’en­jeu dépasse la répu­ta­tion : des mili­tants ont ten­té de faire reti­rer Le Point de la liste des sources admises, ce qui aurait dégra­dé son réfé­ren­ce­ment, son audience et ses reve­nus. Contrô­ler la liste des sources fiables, c’est déte­nir un pou­voir de vie et de mort éco­no­mique sur les médias dis­si­dents.

Le révé­la­teur. Lors­qu’un jour­na­liste du Point contacte l’un de ces contri­bu­teurs ano­nymes pour pré­pa­rer un article, Wiki­pé­dia publie une lettre ouverte dénon­çant des « menaces » – aus­si­tôt relayée par France Culture, France Inter et Fran­cein­fo, qui n’a­vaient jamais jugé bon de trai­ter les mani­pu­la­tions de la page du Point. La ques­tion d’É­tienne Ger­nelle, direc­teur du jour­nal, résume l’in­ver­sion : depuis quand enquê­ter consti­tue-t-il une menace ? Le ser­vice public a choi­si de pro­té­ger l’a­no­ny­mat des mani­pu­la­teurs plu­tôt que le tra­vail d’en­quête d’une rédac­tion. C’est le paral­lèle ren­du visible : l’en­cy­clo­pé­die et les médias ins­tal­lés défendent le même péri­mètre de parole auto­ri­sée, et se portent mutuel­le­ment secours quand ce péri­mètre est contes­té.

La suite. En février 2025, la rédac­tion lance une péti­tion deman­dant à la fon­da­tion Wiki­me­dia des garde-fous contre les détour­ne­ments idéo­lo­giques – signée entre autres par Alexis Bré­zet (Le Figa­ro), Éric Chol (L’Ex­press), le dépu­té socia­liste Jérôme Guedj, Nata­cha Polo­ny, Thier­ry Ardis­son et Eugé­nie Bas­tié – accom­pa­gnée d’une mise en demeure de 35 pages adres­sée à la direc­trice géné­rale de Wiki­me­dia, Marya­na Iskan­der. Fait notable : après le scan­dale, la page du Point a été lar­ge­ment révi­sée, plu­sieurs contri­bu­teurs admet­tant que le texte était « dés­équi­li­bré ». La cor­rec­tion n’est pas venue des méca­nismes internes, mais de la pres­sion exté­rieure.

5. Le même mécanisme que dans les grands médias

C’est ici le cœur du dos­sier. La cap­ture de Wiki­pé­dia n’est pas un acci­dent exo­tique du numé­rique : c’est la repro­duc­tion, trait pour trait, du méca­nisme qui a fait des grands médias ce qu’ils sont. Le Washing­ton Exa­mi­ner l’a for­mu­lé sans détour dans un édi­to­rial de 2026 : Wiki­pé­dia et les médias ins­tal­lés riva­lisent désor­mais de par­tia­li­té, ayant sub­sti­tué à la recherche de la véri­té le remo­de­lage de l’o­pi­nion. Le paral­lèle se décline en cinq points.

1. Une mino­ri­té homo­gène parle au nom de tous. Dans les rédac­tions, une socio­lo­gie uni­forme (mêmes écoles, mêmes quar­tiers, mêmes votes) pro­duit un consen­sus qui se prend pour la neu­tra­li­té. Sur Wiki­pé­dia, moins de 150 admi­nis­tra­teurs fran­co­phones – et selon San­ger quelques cen­taines de « déma­gogues ano­nymes » côté anglo­phone – jouent exac­te­ment ce rôle. Michel San­drin le for­mu­lait avant son ban­nis­se­ment : la majo­ri­té silen­cieuse, qui n’est d’au­cun bord, n’est pas repré­sen­tée. Le plu­ra­lisme pro­cla­mé (des mil­liers de contri­bu­teurs, « l’en­cy­clo­pé­die que cha­cun peut édi­ter ») masque un oli­go­pole de la déci­sion, comme le plu­ra­lisme appa­rent des titres de presse masque la concen­tra­tion des lignes édi­to­riales.

2. La dis­qua­li­fi­ca­tion rem­place la réfu­ta­tion. Les grands médias n’ont plus besoin de répondre aux argu­ments : « extrême droite », « com­plo­tiste », « cli­ma­tos­cep­tique », « isla­mo­phobe » suf­fisent. Wiki­pé­dia a indus­tria­li­sé le pro­cé­dé en l’ins­cri­vant dans la défi­ni­tion même des per­sonnes et des concepts – avec cet avan­tage déci­sif que l’é­ti­quette wiki remonte en tête de Google et s’af­fiche sous les vidéos You­Tube. Le tri­bu­nal média­tique pro­non­çait des sen­tences ; l’en­cy­clo­pé­die les grave dans le marbre du savoir.

3. La légi­ti­ma­tion est cir­cu­laire. C’est peut-être le rouage le plus impor­tant. Wiki­pé­dia fonde sa neu­tra­li­té sur les « sources fiables » ; or la liste des sources fiables recoupe presque exac­te­ment les médias d’un seul camp – de Libé­ra­tion à Repor­terre en pas­sant par Télé­ra­ma côté fran­çais, CNN, le NYT ou le Washing­ton Post côté amé­ri­cain, Fox News étant clas­sée non fiable. Ces médias citent en retour Wiki­pé­dia et volent à son secours quand il est atta­qué. Cha­cun des deux maillons cer­ti­fie l’autre : le biais des uns devient la preuve de neu­tra­li­té des autres. Le sys­tème est fer­mé sur lui-même, et c’est pré­ci­sé­ment pour­quoi il se croit sin­cè­re­ment neutre – il ne ren­contre jamais que ses propres échos.

4. L’a­sy­mé­trie de trai­te­ment est la règle. Dans les médias, une source de droite est sus­pecte par défaut, une source de gauche cré­dible par défaut. Sur Wiki­pé­dia : sept contri­bu­teurs ban­nis pour avoir « mili­té » sur la page Zem­mour, mais la page de Mar­lène Schiap­pa écrite au quart par l’un de ses propres conseillers sans consé­quence com­pa­rable ; la modé­ra­tion immé­diate sur les sujets ano­dins, introu­vable pen­dant un an sur la page du Point ; « Chouette bou­gonne » affir­mant n’a­voir « aucun par­ti pris » après avoir réécrit une bio­gra­phie à charge en 31 modi­fi­ca­tions.

5. Le finan­ce­ment suit l’i­déo­lo­gie. Comme les grands médias vivent de sub­ven­tions publiques et d’an­non­ceurs sen­sibles aux cam­pagnes mili­tantes (les Slee­ping Giants, pas­sés de Valeurs actuelles à CNews puis à Marianne et Cau­seur, l’ont prou­vé), Wiki­pé­dia redis­tri­bue les dons de ses lec­teurs à la galaxie mili­tante : le Fonds d’é­qui­té de la connais­sance (4,5 mil­lions de dol­lars) finance des asso­cia­tions d’« équi­té raciale » comme Van­guard­STEM et sa « métho­do­lo­gie scien­ti­fique inter­sec­tion­nelle » ; la fon­da­tion sub­ven­tionne Whose Know­ledge et ses ate­liers « déco­lo­niaux fémi­nistes » ; Wiki­mé­dia France et Suisse ont finan­cé le pro­jet des « sans pagEs », deve­nu selon l’O­JIM un groupe de pres­sion pra­ti­quant la chasse aux sor­cières lors de l’af­faire de la Ligue du LOL. Pen­dant ce temps, les dépenses de la fon­da­tion pas­saient de 10 mil­lions de dol­lars en 2010 à 112 mil­lions en 2020, pour un héber­ge­ment coû­tant 2,4 mil­lions. Et Kathe­rine Maher, qui théo­ri­sait à la tête de Wiki­me­dia que la « véné­ra­tion envers la véri­té » peut détour­ner du consen­sus et que cha­cun a sa propre véri­té, dirige aujourd’­hui… NPR, la radio publique amé­ri­caine. La cir­cu­la­tion des élites entre l’en­cy­clo­pé­die et les médias n’est pas une méta­phore : c’est un orga­ni­gramme.

Le résul­tat est le même des deux côtés : un dis­cours auto­ri­sé, pro­duit par les mêmes, vali­dé par les mêmes, finan­cé en cir­cuit fer­mé – et pré­sen­té au public comme le point de vue de nulle part.

La légi­ti­ma­tion cir­cu­laire
Chaque maillon cer­ti­fie le sui­vant ; la boucle se valide elle-même, sans jamais ren­con­trer de source exté­rieure

cite cite cite cite Le Temps Libération StreetPress Wikipédia juge de la « fiabilité » LÉGITIMATION CIRCULAIRE

Média « source fiable »
Wiki­pé­dia, arbitre des sources
Sens des cita­tions
Sché­ma de prin­cipe : chaque média cite le sui­vant comme réfé­rence, et Wiki­pé­dia – qui tient la liste des « sources fiables » – referme la boucle. Exemples illus­tra­tifs ; le cir­cuit vaut pour l’en­semble des médias cer­ti­fiés.

6. L’enjeu qui vient : le monopole démultiplié par l’IA

Ce mono­pole de la parole entre dans une phase nou­velle, ana­ly­sée par l’O­JIM à l’oc­ca­sion des 25 ans de l’en­cy­clo­pé­die.

D’un côté, Wiki­pé­dia est fra­gi­li­sé : les chat­bots aspirent son conte­nu sans ren­voyer de tra­fic, la fré­quen­ta­tion humaine s’é­rode, et la fon­da­tion moné­tise désor­mais l’ac­cès via Wiki­me­dia Enter­prise, avec des accords conclus début 2026 avec Micro­soft, Meta, Ama­zon, Per­plexi­ty et Mis­tral AI.

De l’autre, son pou­voir de défi­ni­tion n’a jamais été aus­si grand, car il devient invi­sible. L’en­cy­clo­pé­die est l’une des matières pre­mières prin­ci­pales des grands modèles de lan­gage : ses éti­quettes, son lexique, ses hié­rar­chies de sources se retrouvent démul­ti­pliés dans ChatGPT et consorts, res­ti­tués d’un ton neutre à des uti­li­sa­teurs qui ne consultent même plus la source et ne peuvent donc plus en soup­çon­ner les biais. Le mono­pole du dis­cours cesse d’être une page web que l’on peut cri­ti­quer pour deve­nir la voix off de l’en­semble des outils numé­riques. Comme le résume l’O­JIM : pour la recette de la tarte aux poi­reaux, l’en­cy­clo­pé­die reste fiable ; pour tout ce qui touche à la poli­tique, pru­dence – et pru­dence aus­si, désor­mais, avec les IA qui s’en nour­rissent.

7. Synthèse

  1. Wiki­pé­dia n’est pas un simple site : c’est l’in­fra­struc­ture de défi­ni­tion du réel – tête de Google, contexte de You­Tube, matière pre­mière des IA. Qui le contrôle contrôle l’a­mont du débat public.
  2. Cette infra­struc­ture a été cap­tu­rée par des groupes poli­ti­sés mino­ri­taires : quelques cen­taines d’ad­mi­nis­tra­teurs ano­nymes côté anglo­phone, moins de 150 côté fran­co­phone, appuyés sur des réseaux coor­don­nés hors du site et sur des règles assez floues pour être appli­quées à géo­mé­trie variable.
  3. Le méca­nisme est iden­tique à celui des grands médias : mino­ri­té homo­gène par­lant au nom de tous, dis­qua­li­fi­ca­tion par éti­que­tage, légi­ti­ma­tion cir­cu­laire (Wiki­pé­dia cer­ti­fie les médias qui cer­ti­fient Wiki­pé­dia), asy­mé­trie de trai­te­ment, finan­ce­ments mili­tants – et jus­qu’à la cir­cu­la­tion des diri­geants entre les deux mondes.
  4. Le ban­nis­se­ment de Lar­ry San­ger en juillet 2026 en est la démons­tra­tion finale : si le cofon­da­teur lui-même ne peut plus édi­ter l’« ency­clo­pé­die que cha­cun peut édi­ter » lors­qu’il pro­pose d’y réin­tro­duire la diver­si­té intel­lec­tuelle, c’est que le mono­pole de la parole est com­plet.
  5. L’en­jeu est devant nous : à l’ère de l’IA, ce mono­pole cesse d’être visible et cri­ti­quable pour deve­nir la couche invi­sible de tous les outils d’in­for­ma­tion.

Contrepoints et limites

Un dos­sier cri­tique gagne en cré­di­bi­li­té à expo­ser ce que répondent la fon­da­tion et les défen­seurs de l’en­cy­clo­pé­die.

  • Sur le ban­nis­se­ment de San­ger : la com­mu­nau­té anglo­phone fait valoir un motif pré­cis, le « can­vas­sing » – San­ger avait appe­lé ses dizaines de mil­liers d’a­bon­nés sur X à peser sur une dis­cus­sion interne concer­nant son pro­jet « Wiki­Pro­ject Intel­lec­tual Diver­si­ty », ce que les règles inter­disent à tout contri­bu­teur, quelle que soit son orien­ta­tion. Le pro­jet lui-même n’é­tait pas inter­dit ; c’est la méthode qui a été sanc­tion­née, au terme d’une dis­cus­sion qua­li­fiée de consen­suelle par ses par­ti­ci­pants. San­ger conteste cette lec­ture et y voit un tri­bu­nal de paco­tille ; le lec­teur juge­ra.
  • Sur les ban­nis­se­ments en géné­ral : Wiki­pé­dia sou­tient que les blo­cages sanc­tionnent des com­por­te­ments (guerres d’é­di­tion, contour­ne­ment du consen­sus, auto­pro­mo­tion) et non des opi­nions, et que des mili­tants « de tous bords » sont blo­qués – l’af­faire Schiap­pa citée plus haut montre d’ailleurs que les mani­pu­la­tions existent aus­si à gauche et finissent par être docu­men­tées.
  • Sur le biais mesu­ré : le Man­hat­tan Ins­ti­tute est lui-même un think tank conser­va­teur ; son étude mesure des asso­cia­tions de ton, pas néces­sai­re­ment des inexac­ti­tudes fac­tuelles. Un ton plus néga­tif peut reflé­ter celui des sources de presse dis­po­nibles plu­tôt qu’un choix des contri­bu­teurs – c’est tout l’ob­jet du débat sur la règle des « sources fiables », qui déplace la ques­tion sans la tran­cher.
  • Sur l’af­faire Le Point : la ver­sion des contri­bu­teurs (un jour­na­liste annon­çant la divul­ga­tion de l’i­den­ti­té et de l’employeur d’un béné­vole) mérite d’être rap­pe­lée ; et la page a fina­le­ment été rééqui­li­brée, ce qui peut se lire comme un aveu ou comme la preuve que les méca­nismes cor­rec­tifs, même tar­difs, fonc­tionnent.

Sources

  1. Lar­ry San­ger, « I co-foun­ded Wiki­pe­dia, but an ano­ny­mous mob runs the show – and now I’m ban­ned », Washing­ton Exa­mi­ner, 8 juillet 2026.
  2. OJIM, « Woki­pé­dia : Wiki­pé­dia est-il une source fiable ? », dos­sier en trois par­ties, 2024.
  3. OJIM, « Tri­bune : Wiki­pé­dia vec­teur de pro­pa­gande » (Jean-Paul Gou­re­vitch), 7 sep­tembre 2023.
  4. OJIM, « Le Point, vic­time de trolls de “gauche radi­cale” sur Wiki­pé­dia, dénonce le par­ti-pris du ser­vice public », 22 avril 2025.
  5. OJIM, « La face cachée de Wiki­pé­dia », 31 juillet 2025 (sur Michel San­drin et Vic­tor Lefebvre, La Face cachée de Wiki­pé­dia, Cerf, 2025).
  6. OJIM, « Wiki­pé­dia chute de son pié­des­tal », 31 juillet 2025.
  7. OJIM, « Wiki­pé­dia perd son aura », 14 novembre 2025.
  8. OJIM, « Wiki­pé­dia, 25 ans et une crise de crois­sance : l’en­cy­clo­pé­die face au choc de l’IA », 27 jan­vier 2026.
  9. Le Point, « Wiki­pé­dia, plon­gée dans la fabrique d’une mani­pu­la­tion », 13 décembre 2024 ; péti­tion du 20 février 2025.
  10. Man­hat­tan Ins­ti­tute, « Is Wiki­pe­dia Poli­ti­cal­ly Bia­sed ? », 2024.
  11. Bureau of Inves­ti­ga­tive Jour­na­lism, rap­port sur Port­land Com­mu­ni­ca­tions, jan­vier 2026 (cité par San­ger).
  12. Washing­ton Exa­mi­ner, « Wiki­pe­dia and lega­cy media com­pete to out-bias each other », mai 2026.
Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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