Wikipédia : la bataille du monopole de la parole
Larry Sanger, cofondateur de Wikipédia, est désormais banni de sa propre encyclopédie. Dans une tribune retentissante publiée le 8 juillet 2026 par le Washington Examiner, il décrit une plateforme aux mains d'une « foule anonyme » : administrateurs sans visage, règles floues appliquées à la tête du client, bannissements en série des voix dissidentes. Son témoignage rejoint les enquêtes menées depuis des années par l'OJIM sur la mainmise d'une gauche militante sur l'encyclopédie – celle que ses détracteurs surnomment « Wokipédia ». Qui contrôle réellement la première source d'information du monde ? Comment une poignée de contributeurs anonymes a-t-elle conquis le monopole du discours, jusqu'à décider qui est « d'extrême droite » et quel média est « fiable » ? Et que se passe-t-il quand ce monopole devient la matière première des intelligences artificielles ? Enquête sur une neutralité en trompe-l'œil.
Larry Sanger, l’homme qui a nommé Wikipédia en 2001 et en a dirigé les premiers pas, ne peut plus toucher à « l’encyclopédie que chacun peut éditer ». Son bannissement est en réalité le symptôme d’un enjeu bien plus vaste : la bataille pour la maîtrise du discours. Ce que révèlent son témoignage et les affaires accumulées ces dernières années – contributeurs chevronnés bannis à vie, pages réécrites à charge, guerre ouverte avec le magazine français Le Point (et bien d’autres), financements militants de la fondation – ce n’est pas une série de dérapages, mais la logique d’un système.
Car Wikipédia n’est pas un site parmi d’autres. Première réponse de Google sur presque toute requête, huitième site le plus visité de France avec 3,8 millions de visiteurs uniques par jour, source d’entraînement majeure des intelligences artificielles, alimentant les encarts de « mise en contexte » de YouTube, l’encyclopédie occupe une position que nul média n’a jamais atteinte : celle de dire, en amont de tout débat, ce que sont les choses et qui sont les gens. Qui est « d’extrême droite » et qui est « homme politique français » tout court ; ce qui est « théorie complotiste » et ce qui est « consensus » ; quel média est « fiable » et lequel ne l’est pas. Définir les termes, c’est gagner le débat avant qu’il ne commence.
La thèse de ce dossier, appuyée sur le témoignage de Sanger et sur l’enquête au long cours de l’OJIM, est double. D’une part, des groupes politisés, minoritaires mais organisés, ont mis la main sur cet instrument de définition du réel. D’autre part – et c’est le point décisif – le mécanisme de cette capture est exactement celui qui a été observé dans les grands médias : une petite caste homogène s’arroge le monopole de la parole légitime, disqualifie la contradiction au lieu de la réfuter, et se légitime en circuit fermé. Wikipédia n’est pas une anomalie du paysage informationnel ; il en est le miroir grossissant.
1. Le témoignage de Sanger : le cofondateur banni par sa propre création
Dans sa tribune, Sanger décrit un mécanisme qu’il estime avoir vu s’appliquer à des milliers de contributeurs avant lui : un bannissement fondé sur une accusation vague et invérifiable – ne pas être là « pour construire l’encyclopédie ». Dans son cas, les administrateurs lui auraient reproché de ne pas éditer assez d’articles, motif qu’il juge dérisoire ; la vraie raison serait son refus de s’aligner sur l’esprit – qu’il qualifie de propagandiste – de la plateforme, alors qu’il tentait d’y promouvoir son programme de réforme (ses « Neuf thèses sur Wikipédia »).
Au-delà de son cas, Sanger dresse un réquisitoire structurel :
Une communauté qui n’en est pas une. À la place d’une constitution stricte, Wikipédia fonctionne avec des « piliers », des « règles » et des « essais » que personne n’est tenu de respecter rigoureusement. Éditeurs et administrateurs ne répondent en pratique qu’à un petit groupe de meneurs intimidants qui décrètent l’interprétation des règles. La « communauté » dont ils tirent leur autorité serait en réalité une foule anarchique dominée par quelques centaines de démagogues anonymes – ce qu’il appelle une « dictature du mignon » (dictatorship of the twee), en référence à leurs pseudonymes faussement inoffensifs. Le pouvoir s’y exerce par le flou : règles vagues, menaces vagues, alliances vagues.
Des coordinations occultes. Sanger cite des groupes éditoriaux organisés hors du site : les « Guerrilla Skeptics » et leur canal de discussion parallèle, secret de polichinelle ; ou le « Gang of 40 » identifié par le journaliste Ashley Rindsberg – une quarantaine de comptes ayant dominé les articles sur le conflit israélo-palestinien avec des signes manifestes de coordination hors wiki.
L’argent et les puissants. Il rappelle que le WikiScanner de Virgil Griffith avait révélé, il y a près de vingt ans, des modifications effectuées depuis des adresses IP de la CIA à Langley (Virginie). Il cite Katherine Maher, ancienne directrice générale de Wikimedia, se félicitant en 2021 d’une lutte contre la désinformation menée en lien avec le gouvernement pendant la pandémie et l’élection de 2020. Il mentionne enfin le rapport de janvier 2026 du Bureau of Investigative Journalism : le cabinet de relations publiques londonien Portland Communications aurait réécrit des articles pour le compte de l’État du Qatar, de la Fondation Gates et du fonds souverain libyen ; un éditeur anonyme aurait été payé pour minimiser les liens entre le ministre britannique Peter Mandelson et Jeffrey Epstein.
Sa conclusion : le site a été capturé par une petite clique de brutes idéologiquement motivées ; quiconque ne rentre pas dans le rang est banni ; et il est temps de savoir qui contrôle réellement l’une des plateformes médiatiques les plus puissantes de l’histoire.
2. Une oligarchie de la parole : le verrouillage de la version française
Les travaux de l’OJIM, notamment son dossier en trois parties « Wokipédia : Wikipédia est-il une source fiable ? », recoupent point par point le diagnostic de Sanger, appliqué au wiki francophone.
Moins de 150 personnes décident. La version française compte plus de 2,6 millions d’articles et 17 000 à 19 000 contributeurs actifs, mais moins de 1 000 très actifs, et surtout moins de 150 administrateurs. C’est ce noyau qui tient la gouvernance : blocages, bannissements, protection ou suppression de pages. L’OJIM note que si en Croatie c’est la droite nationaliste qui avait pris le contrôle du wiki local, en France c’est la gauche radicale qui domine : tout ce qui se situe à droite du Figaro est étiqueté « non fiable », tandis que les sources de gauche sont automatiquement valorisées. C’est ici que la maîtrise du discours devient concrète : le pouvoir de décider quelles sources ont le droit de compter est le pouvoir de décider quelles réalités ont le droit d’exister dans l’encyclopédie.
Des bannissements qui sanctionnent la dissidence. Trois cas emblématiques :
- Michel Sandrin (« Michel 1961 »), quinze ans de contributions, banni à vie en avril 2021, sans recours. Son tort, selon lui : avoir suggéré qu’une pluralité d’opinions parmi les contributeurs serait souhaitable. Il a depuis cosigné avec le journaliste Victor Lefebvre La Face cachée de Wikipédia (Cerf, 2025), présenté par l’OJIM comme le livre de référence sur le sujet.
- « Cheep », près de 170 000 contributions en quinze ans, « compte de référence » selon la présidente de Wikimédia France elle-même – banni en février 2022 avec six autres contributeurs, accusés de militer pour Éric Zemmour. Sa faute principale : avoir nuancé la mention « classé à l’extrême droite » en l’attribuant aux médias et en signalant le positionnement « droite hors les murs » retenu par des historiens et politologues. La précision sourcée fut jugée partisane ; l’étiquette brute, elle, était neutre.
- Jean-Paul Gourevitch, essayiste, dont la page a été réécrite à charge en août 2023 par une contributrice anonyme (31 modifications en une journée) : moitié de la notice supprimée, travaux requalifiés en publications « alarmistes » reprises par l’extrême droite. Ses tentatives de rétablissement furent révoquées, un contributeur qui le soutenait expulsé pour « vandalisme », lui-même temporairement interdit d’édition.
Dans les trois cas comme dans celui de Sanger, des règles floues (« synthèse inédite », « vandalisme », « pas là pour construire l’encyclopédie ») fournissent l’habillage juridique de décisions qui sanctionnent en réalité une prise de parole non conforme. La règle n’est pas un cadre : c’est une arme à disponibilité sélective.
3. Contrôler les mots pour contrôler les idées
Si la gouvernance est le squelette de la capture, le vocabulaire en est la chair. Toute l’enquête de l’OJIM converge vers ce constat : sur Wikipédia, les mots sont choisis en fonction du sujet, pour éveiller des sentiments positifs ou négatifs.
Le ton n’est pas le même pour tous. L’étude du Manhattan Institute sur le Wikipédia anglophone a mesuré le ton (positif, neutre, négatif) associé à des listes de personnalités et de termes : celles associées à la droite sont significativement plus souvent traitées négativement que celles associées à la gauche. Pour les présidents français, l’ordre décroissant de positivité donne : Hollande, Macron, Chirac, Sarkozy.
Le lexique est celui d’un camp. Dès 2012, le Wikipédia anglophone privilégiait les termes démocrates (« estate tax », « Iraq war ») aux termes républicains (« death tax », « war on terror ») ; situation inchangée en 2018. Imposer son vocabulaire est la première étape pour imposer ses idées : « Murder of George Floyd » mais « Killing of Laken Riley » ; Éric Zemmour « homme politique français d’extrême droite » quand Arthaud, Macron ou Pécresse sont simplement des personnalités politiques françaises ; le Grand remplacement requalifié au fil des ans de « concept » en « théorie », puis « théorie conspirationniste », jusqu’à « théorie complotiste d’extrême droite, raciste et xénophobe, aux origines néo-nazies et antisémites ».
Le discours est calibré par marché. La page anglophone « Gaza genocide » affirme que des experts et agences accusent Israël de génocide ; sa jumelle francophone s’intitule « Risque de génocide à Gaza depuis 2023 ». Même encyclopédie, deux vérités, ajustées à ce que chaque opinion nationale est prête à recevoir. Difficile de mieux illustrer que l’objectif n’est pas de décrire le réel mais de gérer sa réception.
L’étiquetage tient lieu de réfutation. Les fiches des journalistes non conformes – Eugénie Bastié, André Bercoff, Caroline Fourest même – sont chargées de qualificatifs disqualifiants (« droite réactionnaire », « complotiste », « islamophobe »), tandis que d’autres pages bénéficient selon Idriss Aberkane d’un « nettoyage de courtoisie ». On ne discute pas l’adversaire : on le définit, et la définition fait le travail.
4. L’affaire Le Point, ou le parallèle médiatique à ciel ouvert
L’affaire qui oppose Le Point à Wikipédia depuis 2024, documentée par l’OJIM, a valeur de démonstration – précisément parce que l’hebdomadaire n’est pas classable à droite de la droite, et parce qu’elle fait apparaître au grand jour la solidarité entre l’encyclopédie et les grands médias.
Les faits. Pendant près d’un an, la page du journal est truffée d’informations que la rédaction qualifie de fausses, biaisées, tronquées et toujours hostiles : Le Point y devient « islamophobe », caisse de résonance du « déni écologique », proche de la « droite identitaire », avec une prétendue dérive « trumpiste » datée trois ans avant Trump. En décembre 2024, le journal publie son enquête « Wikipédia, plongée dans la fabrique d’une manipulation » et identifie notamment le contributeur « Factsory », maître de conférences en informatique menant une croisade personnelle contre le glyphosate – sujet sur lequel il reconnaît n’avoir aucune compétence – et contre le journal qui avait critiqué ses positions. L’enjeu dépasse la réputation : des militants ont tenté de faire retirer Le Point de la liste des sources admises, ce qui aurait dégradé son référencement, son audience et ses revenus. Contrôler la liste des sources fiables, c’est détenir un pouvoir de vie et de mort économique sur les médias dissidents.
Le révélateur. Lorsqu’un journaliste du Point contacte l’un de ces contributeurs anonymes pour préparer un article, Wikipédia publie une lettre ouverte dénonçant des « menaces » – aussitôt relayée par France Culture, France Inter et Franceinfo, qui n’avaient jamais jugé bon de traiter les manipulations de la page du Point. La question d’Étienne Gernelle, directeur du journal, résume l’inversion : depuis quand enquêter constitue-t-il une menace ? Le service public a choisi de protéger l’anonymat des manipulateurs plutôt que le travail d’enquête d’une rédaction. C’est le parallèle rendu visible : l’encyclopédie et les médias installés défendent le même périmètre de parole autorisée, et se portent mutuellement secours quand ce périmètre est contesté.
La suite. En février 2025, la rédaction lance une pétition demandant à la fondation Wikimedia des garde-fous contre les détournements idéologiques – signée entre autres par Alexis Brézet (Le Figaro), Éric Chol (L’Express), le député socialiste Jérôme Guedj, Natacha Polony, Thierry Ardisson et Eugénie Bastié – accompagnée d’une mise en demeure de 35 pages adressée à la directrice générale de Wikimedia, Maryana Iskander. Fait notable : après le scandale, la page du Point a été largement révisée, plusieurs contributeurs admettant que le texte était « déséquilibré ». La correction n’est pas venue des mécanismes internes, mais de la pression extérieure.
5. Le même mécanisme que dans les grands médias
C’est ici le cœur du dossier. La capture de Wikipédia n’est pas un accident exotique du numérique : c’est la reproduction, trait pour trait, du mécanisme qui a fait des grands médias ce qu’ils sont. Le Washington Examiner l’a formulé sans détour dans un éditorial de 2026 : Wikipédia et les médias installés rivalisent désormais de partialité, ayant substitué à la recherche de la vérité le remodelage de l’opinion. Le parallèle se décline en cinq points.
1. Une minorité homogène parle au nom de tous. Dans les rédactions, une sociologie uniforme (mêmes écoles, mêmes quartiers, mêmes votes) produit un consensus qui se prend pour la neutralité. Sur Wikipédia, moins de 150 administrateurs francophones – et selon Sanger quelques centaines de « démagogues anonymes » côté anglophone – jouent exactement ce rôle. Michel Sandrin le formulait avant son bannissement : la majorité silencieuse, qui n’est d’aucun bord, n’est pas représentée. Le pluralisme proclamé (des milliers de contributeurs, « l’encyclopédie que chacun peut éditer ») masque un oligopole de la décision, comme le pluralisme apparent des titres de presse masque la concentration des lignes éditoriales.
2. La disqualification remplace la réfutation. Les grands médias n’ont plus besoin de répondre aux arguments : « extrême droite », « complotiste », « climatosceptique », « islamophobe » suffisent. Wikipédia a industrialisé le procédé en l’inscrivant dans la définition même des personnes et des concepts – avec cet avantage décisif que l’étiquette wiki remonte en tête de Google et s’affiche sous les vidéos YouTube. Le tribunal médiatique prononçait des sentences ; l’encyclopédie les grave dans le marbre du savoir.
3. La légitimation est circulaire. C’est peut-être le rouage le plus important. Wikipédia fonde sa neutralité sur les « sources fiables » ; or la liste des sources fiables recoupe presque exactement les médias d’un seul camp – de Libération à Reporterre en passant par Télérama côté français, CNN, le NYT ou le Washington Post côté américain, Fox News étant classée non fiable. Ces médias citent en retour Wikipédia et volent à son secours quand il est attaqué. Chacun des deux maillons certifie l’autre : le biais des uns devient la preuve de neutralité des autres. Le système est fermé sur lui-même, et c’est précisément pourquoi il se croit sincèrement neutre – il ne rencontre jamais que ses propres échos.
4. L’asymétrie de traitement est la règle. Dans les médias, une source de droite est suspecte par défaut, une source de gauche crédible par défaut. Sur Wikipédia : sept contributeurs bannis pour avoir « milité » sur la page Zemmour, mais la page de Marlène Schiappa écrite au quart par l’un de ses propres conseillers sans conséquence comparable ; la modération immédiate sur les sujets anodins, introuvable pendant un an sur la page du Point ; « Chouette bougonne » affirmant n’avoir « aucun parti pris » après avoir réécrit une biographie à charge en 31 modifications.
5. Le financement suit l’idéologie. Comme les grands médias vivent de subventions publiques et d’annonceurs sensibles aux campagnes militantes (les Sleeping Giants, passés de Valeurs actuelles à CNews puis à Marianne et Causeur, l’ont prouvé), Wikipédia redistribue les dons de ses lecteurs à la galaxie militante : le Fonds d’équité de la connaissance (4,5 millions de dollars) finance des associations d’« équité raciale » comme VanguardSTEM et sa « méthodologie scientifique intersectionnelle » ; la fondation subventionne Whose Knowledge et ses ateliers « décoloniaux féministes » ; Wikimédia France et Suisse ont financé le projet des « sans pagEs », devenu selon l’OJIM un groupe de pression pratiquant la chasse aux sorcières lors de l’affaire de la Ligue du LOL. Pendant ce temps, les dépenses de la fondation passaient de 10 millions de dollars en 2010 à 112 millions en 2020, pour un hébergement coûtant 2,4 millions. Et Katherine Maher, qui théorisait à la tête de Wikimedia que la « vénération envers la vérité » peut détourner du consensus et que chacun a sa propre vérité, dirige aujourd’hui… NPR, la radio publique américaine. La circulation des élites entre l’encyclopédie et les médias n’est pas une métaphore : c’est un organigramme.
Le résultat est le même des deux côtés : un discours autorisé, produit par les mêmes, validé par les mêmes, financé en circuit fermé – et présenté au public comme le point de vue de nulle part.
Wikipédia, arbitre des sources
Sens des citations
6. L’enjeu qui vient : le monopole démultiplié par l’IA
Ce monopole de la parole entre dans une phase nouvelle, analysée par l’OJIM à l’occasion des 25 ans de l’encyclopédie.
D’un côté, Wikipédia est fragilisé : les chatbots aspirent son contenu sans renvoyer de trafic, la fréquentation humaine s’érode, et la fondation monétise désormais l’accès via Wikimedia Enterprise, avec des accords conclus début 2026 avec Microsoft, Meta, Amazon, Perplexity et Mistral AI.
De l’autre, son pouvoir de définition n’a jamais été aussi grand, car il devient invisible. L’encyclopédie est l’une des matières premières principales des grands modèles de langage : ses étiquettes, son lexique, ses hiérarchies de sources se retrouvent démultipliés dans ChatGPT et consorts, restitués d’un ton neutre à des utilisateurs qui ne consultent même plus la source et ne peuvent donc plus en soupçonner les biais. Le monopole du discours cesse d’être une page web que l’on peut critiquer pour devenir la voix off de l’ensemble des outils numériques. Comme le résume l’OJIM : pour la recette de la tarte aux poireaux, l’encyclopédie reste fiable ; pour tout ce qui touche à la politique, prudence – et prudence aussi, désormais, avec les IA qui s’en nourrissent.
7. Synthèse
- Wikipédia n’est pas un simple site : c’est l’infrastructure de définition du réel – tête de Google, contexte de YouTube, matière première des IA. Qui le contrôle contrôle l’amont du débat public.
- Cette infrastructure a été capturée par des groupes politisés minoritaires : quelques centaines d’administrateurs anonymes côté anglophone, moins de 150 côté francophone, appuyés sur des réseaux coordonnés hors du site et sur des règles assez floues pour être appliquées à géométrie variable.
- Le mécanisme est identique à celui des grands médias : minorité homogène parlant au nom de tous, disqualification par étiquetage, légitimation circulaire (Wikipédia certifie les médias qui certifient Wikipédia), asymétrie de traitement, financements militants – et jusqu’à la circulation des dirigeants entre les deux mondes.
- Le bannissement de Larry Sanger en juillet 2026 en est la démonstration finale : si le cofondateur lui-même ne peut plus éditer l’« encyclopédie que chacun peut éditer » lorsqu’il propose d’y réintroduire la diversité intellectuelle, c’est que le monopole de la parole est complet.
- L’enjeu est devant nous : à l’ère de l’IA, ce monopole cesse d’être visible et critiquable pour devenir la couche invisible de tous les outils d’information.
Contrepoints et limites
Un dossier critique gagne en crédibilité à exposer ce que répondent la fondation et les défenseurs de l’encyclopédie.
- Sur le bannissement de Sanger : la communauté anglophone fait valoir un motif précis, le « canvassing » – Sanger avait appelé ses dizaines de milliers d’abonnés sur X à peser sur une discussion interne concernant son projet « WikiProject Intellectual Diversity », ce que les règles interdisent à tout contributeur, quelle que soit son orientation. Le projet lui-même n’était pas interdit ; c’est la méthode qui a été sanctionnée, au terme d’une discussion qualifiée de consensuelle par ses participants. Sanger conteste cette lecture et y voit un tribunal de pacotille ; le lecteur jugera.
- Sur les bannissements en général : Wikipédia soutient que les blocages sanctionnent des comportements (guerres d’édition, contournement du consensus, autopromotion) et non des opinions, et que des militants « de tous bords » sont bloqués – l’affaire Schiappa citée plus haut montre d’ailleurs que les manipulations existent aussi à gauche et finissent par être documentées.
- Sur le biais mesuré : le Manhattan Institute est lui-même un think tank conservateur ; son étude mesure des associations de ton, pas nécessairement des inexactitudes factuelles. Un ton plus négatif peut refléter celui des sources de presse disponibles plutôt qu’un choix des contributeurs – c’est tout l’objet du débat sur la règle des « sources fiables », qui déplace la question sans la trancher.
- Sur l’affaire Le Point : la version des contributeurs (un journaliste annonçant la divulgation de l’identité et de l’employeur d’un bénévole) mérite d’être rappelée ; et la page a finalement été rééquilibrée, ce qui peut se lire comme un aveu ou comme la preuve que les mécanismes correctifs, même tardifs, fonctionnent.
Sources
- Larry Sanger, « I co-founded Wikipedia, but an anonymous mob runs the show – and now I’m banned », Washington Examiner, 8 juillet 2026.
- OJIM, « Wokipédia : Wikipédia est-il une source fiable ? », dossier en trois parties, 2024.
- OJIM, « Tribune : Wikipédia vecteur de propagande » (Jean-Paul Gourevitch), 7 septembre 2023.
- OJIM, « Le Point, victime de trolls de “gauche radicale” sur Wikipédia, dénonce le parti-pris du service public », 22 avril 2025.
- OJIM, « La face cachée de Wikipédia », 31 juillet 2025 (sur Michel Sandrin et Victor Lefebvre, La Face cachée de Wikipédia, Cerf, 2025).
- OJIM, « Wikipédia chute de son piédestal », 31 juillet 2025.
- OJIM, « Wikipédia perd son aura », 14 novembre 2025.
- OJIM, « Wikipédia, 25 ans et une crise de croissance : l’encyclopédie face au choc de l’IA », 27 janvier 2026.
- Le Point, « Wikipédia, plongée dans la fabrique d’une manipulation », 13 décembre 2024 ; pétition du 20 février 2025.
- Manhattan Institute, « Is Wikipedia Politically Biased ? », 2024.
- Bureau of Investigative Journalism, rapport sur Portland Communications, janvier 2026 (cité par Sanger).
- Washington Examiner, « Wikipedia and legacy media compete to out-bias each other », mai 2026.