mardi 18 août 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Politique

Neutralité « coopérative » : quand les mots ne veulent plus rien dire

Une neutralité qui « s'adapte » à une alliance militaire, une « Facilité pour la paix » qui finance des obus, des observatoires chargés de protéger la liberté d'expression en la surveillant : en 2026, les mots du débat public ne mentent pas tout à fait, ils ne disent simplement plus ce qu'ils désignaient. Cette usure du vocabulaire a une histoire, plus longue et plus sombre qu'un simple abus de communicants. Elle commence sur une île grecque, il y a vingt-quatre siècles, et elle passe par Berlin, Moscou et un neveu de Freud.

Les Observateurs (la rédaction)
18 août 2026 Modifié le 18 août 2026 à 11h49
12 min de lecture

Avant d’ouvrir les vieux livres, un détour par la campagne en cours. Le 27 septembre, les Suisses voteront sur une initiative qui demande d’inscrire la neutralité dans la Constitution. Ses adversaires ne combattent presque jamais la neutralité elle-même ; le mot reste trop aimé, trop lié à l’identité du pays. Ils en proposent une meilleure version : « coopérative » hier chez Ignazio Cassis, « adaptée » aux « valeurs » de l’Alliance atlantique aujourd’hui chez l’ambassadeur Jacques Pitteloud, « engagée », « active », « solidaire » selon les tribunes. À chaque adjectif, le substantif y laisse un morceau. Or le français a déjà un mot pour désigner une neutralité qui coopère avec un seul camp : un alignement. Toute la campagne travaille à ne pas le prononcer. Trois précédents donnent la mesure de ce qui se joue : une guerre civile grecque, l’Allemagne nazie, l’Union soviétique. Après quoi il faudra bien parler de nous.

Corcyre, an 427 avant notre ère

Au livre III de la Guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit la guerre civile qui déchire Corcyre, l’actuelle Corfou, entre partisans d’Athènes et de Sparte. Au milieu des massacres, l’historien note un phénomène qui le frappe autant que les tueries :

« On changea jusqu’à la signification usuelle des mots. »

L’audace irréfléchie se fit appeler courage, la prudence devint une lâcheté qui se déguise, la modération un manque de virilité, l’intelligence des situations une paresse. Celui qui refusait de choisir un camp passait pour traître aux deux.

Thucydide ne présente pas cette corruption du langage comme une cause de la guerre civile, mais comme son symptôme le plus sûr. Quand la logique de faction remplace la logique de cité, les mots suivent : ils cessent de décrire le réel et le vocabulaire ne sert plus à penser. Vingt-quatre siècles plus tard, le lecteur qui parcourt un fil de réseau social sur l’Ukraine, la neutralité ou les vaccins reconnaîtra la maladie sans effort.

Berlin : l’arsenic à petites doses

Victor Klemperer, philologue juif de Dresde, survit au IIIe Reich. Privé de sa chaire, de sa machine à écrire, de presque tout, il tient un journal clandestin sur le seul objet qu’on ne peut pas lui confisquer : la langue. Il en tirera en 1947 LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich, l’un des livres les plus éclairants jamais écrits sur le langage du totalitarisme.

Sa thèse tient en une image : le nazisme ne s’est pas installé dans les têtes par les grands discours, que l’on écoute avec méfiance, mais par les mots isolés, les tournures, les expressions imposées « par des millions de répétitions » et avalées de façon mécanique, comme « de minuscules doses d’arsenic ».

Ainsi, la Schutzhaft, « détention de protection », désignait l’internement arbitraire des opposants : on ne les emprisonnait pas, on les protégeait. La Gleichschaltung, « synchronisation », habillait en coordination technique la mise au pas de la presse, des syndicats et des associations. La Sonderbehandlung, « traitement spécial », et l’Umsiedlung, « réinstallation », recouvraient l’assassinat de masse d’un voile administratif. Les manifestations spontan, spontanées, étaient convoquées par l’appareil. Et l’adjectif fanatisch, injure sous la République de Weimar, devint un compliment officiel : on attendait des Allemands une foi fanatique, un dévouement fanatique.

Retenons la mécanique plus encore que les exemples : l’euphémisme protecteur pour les mesures de contrainte, le vocabulaire technique pour anesthésier, l’inversion des valeurs adjectivales, la répétition jusqu’à l’usure de la pensée.

Moscou : l’aide fraternelle et autres douceurs

Le système soviétique offre le miroir exact, avec une différence de registre qui le rend plus proche de nous : sa langue officielle était une langue de la paix, de l’amitié et du progrès. Les chars entrent à Budapest en 1956, à Prague en 1968, à Kaboul en 1979 au titre de l’« aide fraternelle ». L’écrasement du printemps tchécoslovaque s’appelle « normalisation » : le retour à la normale, par définition, ne se discute pas. Les dictatures d’Europe de l’Est sont des « démocraties populaires », le parti unique pratique le « centralisme démocratique », l’État le plus militarisé de la planète mène le « combat pour la paix ». Dans chacune de ces formules, l’adjectif étrangle le substantif ou le substantif l’adjectif ; la structure est celle, exactement, de la « neutralité coopérative ».

La langue soviétique va plus loin que la langue nazie sur un point : elle pathologise. À partir des années 1960, la psychiatrie d’État diagnostique chez les dissidents une « schizophrénie torpide », maladie invisible dont le principal symptôme est le désaccord avec le pouvoir. Il ne reste plus qu’à soigner l’opposant. Françoise Thom, dans La langue de bois (1987), a montré la fonction d’ensemble du dispositif : cette langue ne cherche pas à convaincre ni même à mentir efficacement, elle vise à occuper le terrain mental, à rendre la pensée indépendante littéralement informulable. Václav Havel a décrit le résultat avec son légumier de Prague, qui affiche « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » entre les oignons et les carottes : le système finissant n’exige plus qu’on croie, seulement qu’on répète.

Entre Berlin et Moscou, par-delà la haine réciproque des deux systèmes, trois traits communs se dégagent :

  1. L’inversion : le mot désigne le contraire de la chose.
  2. Le monopole : une instance unique décide du sens légitime, ministère de la Propagande ou agit-prop.
  3. La sanction : mal parler devient un délit, ou un symptôme.

Ces trois traits forment la signature du totalitarisme linguistique. Gardons-les en main pour la suite.

Bernays, ou le baptême des « relations publiques »

L’Occident libéral a sa propre généalogie. Au sortir de la Première Guerre mondiale, Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et vétéran de la commission de propagande du président Wilson, veut poursuivre en temps de paix le métier qu’il a appris en temps de guerre : fabriquer le consentement. Un obstacle l’arrête, purement lexical. Le mot « propagande », écrit-il dans le livre du même nom en 1928, a été abîmé par les Allemands ; le public s’en méfie. Qu’à cela ne tienne : la même activité s’appellera désormais « relations publiques », puis « conseil en communication ». Le premier geste de la novlangue occidentale aura donc été de renommer la propagande elle-même. Nous vivons toujours sur cet acte de baptême : les propagandistes ont cédé la place aux communicants, aux spin doctors, aux agences de storytelling et aux cabinets qui livrent aux ministres leurs « éléments de langage », expression que plus personne ne trouve inquiétante.

Sur cette fondation, un siècle a bâti un lexique complet, dont voici les principales ailes :

  • La guerre s’y nomme paix. « Frappes chirurgicales », « dommages collatéraux », « neutraliser » une cible, « opérations de maintien de la paix » ; l’OTAN demeure une « alliance défensive » après Belgrade et la Libye, et l’Union européenne finance l’envoi de munitions vers un pays en guerre au moyen d’un instrument officiellement dénommé « Facilité européenne pour la paix ». Anne Morelli n’a eu qu’à actualiser Ponsonby : le camp d’en face fait de la propagande, nous faisons de la communication stratégique.
  • La censure s’y nomme protection. « Modération des contenus », « régulation de l’espace informationnel », « lutte contre la désinformation », « réduction de la portée », « invisibilisation » ; on ne surveille pas, on veille à la « qualité de l’information » et l’on prévient les « risques systémiques », que le législateur européen s’est bien gardé de définir. Le « pre-bunking », fierté des institutions bruxelloises, consiste à réfuter une idée avant que le citoyen ne l’ait rencontrée. Klemperer aurait rangé le mot dans son journal sans en changer une lettre : c’est la Schutzhaft appliquée aux opinions, la détention préventive des idées. Le désaccord s’y soigne. Le suffixe en « -phobe » convertit une opinion en trouble mental ; le « complotisme » médicalise le doute ; l’Organisation mondiale de la santé classait en 2019 l’« hésitation vaccinale » parmi les dix menaces pour la santé mondiale, faisant d’une décision individuelle une pathologie à traiter ; le « populisme » transforme en maladie de la démocratie le fait, pour le peuple, de mal voter. On « déradicalise », comme on désintoxique. Le docteur Snejnevski a fait école plus loin qu’il ne l’espérait.
  • La crise sanitaire, enfin, a servi de laboratoire grandeur nature, trois années d’accélération archivées et citables. La « distanciation sociale » était physique ; le « confinement » était une assignation à résidence générale ; et le 25 juillet 2021, sur LCI, le délégué général du parti présidentiel français, Stanislas Guérini, a offert au genre son épure en déclarant que « le passe sanitaire est un outil de liberté ». Le ministre de la Santé complétait à Annecy : ni le masque, ni le vaccin, ni le passe ne privent de liberté, seul le virus s’en charge. La liberté, c’est le contrôle ; on croirait la formule réservée à une fiction orwellienne.

Union européenne : la langue de coton

Il n’y a, dans la mécanique, aucune différence entre les exemples cités et ce à quoi nous assistons en Europe de l’ouest en 2026. La langue que Klemperer observait sous le IIIe Reich et que Françoise Thom disséquait en Union soviétique obéissait aux mêmes règles que celle qui s’installe aujourd’hui : inversion du sens, euphémisme protecteur, adjectif chargé de rendre acceptable ce que le substantif aurait fait refuser, pathologisation du désaccord, répétition jusqu’à ce que la formule tienne lieu de pensée.

La nôtre sort des cabinets de conseil, des chartes éditoriales, des directions de la communication, des formations en ressources humaines, des institutions européennes, puis circule par les médias, les administrations, les entreprises, les universités et les algorithmes. La propagande ancienne avait un auteur – on pouvait désigner Goebbels, l’agit-prop, le censeur, le comité central. La nôtre a un écosystème. Qui désigner aujourd’hui ? Le cabinet qui invente la formule, le ministre qui la répète, le journaliste qui l’adopte, l’institution qui la consacre, l’algorithme qui la privilégie ? Chacun n’en produit qu’un fragment et tous la reproduisent.

Cette décentralisation ne rend pas le phénomène plus bénin, elle le rend plus difficile à combattre. Personne ne l’ordonne tout entière, donc personne n’en répond : elle est partout et niable partout.

Le ton a changé lui aussi. La langue de bois était martiale ; la nôtre est thérapeutique et managériale. François-Bernard Huyghe l’avait baptisée dès 1991 : après la langue de bois, la « langue de coton ». Le bois cachait le réel derrière le dogme, mais on pouvait encore s’y cogner. Le coton enveloppe, amortit, étouffe avec douceur. Le légumier de Havel savait qu’il récitait une formule ; nos contemporains croient parler leur propre langue. Le coton n’est pas une version affaiblie du bois. Il en est le perfectionnement. Éric Hazan en a lui aussi décrit les mécanismes dans LQR, la propagande du quotidien, explicitement conçu dans le sillage de Klemperer.

On n’interdit d’ailleurs pas toujours la contradiction : on peut faire mieux, en la privant de prise. Comment s’opposer au « vivre-ensemble », à l’« inclusion », aux « valeurs », à la « résilience », mots assez vagues pour ne presque rien affirmer et assez chargés moralement pour condamner celui qui les refuse ? Reprenons les trois traits rencontrés à Berlin et à Moscou. L’inversion est là. Le monopole du sens s’installe avec les listes de « sources fiables », Wikipédia en tête, les observatoires de la désinformation, les arbitres institutionnels de la « qualité de l’information ». La sanction apparaît à son tour : comptes suspendus, contenus invisibilisés, avoirs gelés, candidats écartés, scrutin annulé.

Nous ne vivons pas sous le IIIe Reich ni en Union soviétique. Mais la langue, elle, obéit aux mêmes lois. Et c’est précisément ce que Klemperer avait compris : elle n’arrive pas après le système pour lui fournir ses slogans, elle le précède, elle habitue les esprits, mot après mot, à accepter des contradictions qui auraient auparavant paru insoutenables.

La signature en trois traits
Le mot inversé, le sens monopolisé, le parler-vrai sanctionné : trois systèmes, une même grammaire
1. L'inversion
Le mot désigne le contraire de la chose
IIIe Reich
Schutzhaft, la « détention de protection » des opposants
URSS
l'« aide fraternelle » des chars, le « combat pour la paix »
Occident 2026
le passe « outil de liberté », la « Facilité pour la paix », la neutralité « coopérative »
2. Le monopole
Une instance unique fixe le sens légitime
IIIe Reich
le ministère de la Propagande, la presse « synchronisée »
URSS
l'agit-prop, la censure du Glavlit, la Pravda (« la Vérité »)
Occident 2026
listes de « sources fiables », observatoires de la désinformation, arbitres de la « qualité de l'information »
3. La sanction
Mal parler devient un délit, ou un symptôme
IIIe Reich
écouter une radio ennemie est un crime, la délation une vertu civique
URSS
la « schizophrénie torpide » du dissident, l'article 70 du code pénal
Occident 2026
comptes « invisibilisés », avoirs gelés, candidats écartés, scrutin annulé
Schéma de principe, non d'équivalence : aucun des trois traits n'est achevé en 2026 – la présente page en témoigne – mais les trois sont engagés, à des degrés que les colonnes ne prétendent pas comparer.

Neutralité : conserver le mot et supprimer la chose

C’est ici que la neutralité suisse cesse d’être un exemple parmi d’autres.

Si « neutralité » peut finir par désigner l’alignement, il n’est même plus nécessaire d’abolir la neutralité. Il suffit de conserver le mot et de supprimer la chose. C’est peut-être l’une des formes les plus efficaces de la politique contemporaine : ne plus combattre les principes, mais les vider de leur substance tout en continuant de gouverner en leur nom.

La Suisse peut renoncer à sa neutralité ; elle peut choisir les sanctions, l’alignement occidental, un rapprochement militaire toujours plus étroit avec l’OTAN : ce sont des choix politiques qui peuvent être défendus, combattus, soumis au peuple. Mais encore faut-il pouvoir les appeler par leur nom.

Or une démocratie suppose davantage que des bulletins et des urnes, elle suppose que les citoyens puissent identifier ce qu’on leur demande d’approuver ou de refuser. On peut voter pour ou contre l’abandon de la neutralité. On ne peut plus véritablement choisir lorsque cet abandon est présenté comme une nouvelle manière d’être neutre. Le citoyen conserve alors son bulletin, mais perd progressivement les mots qui lui permettraient de nommer ce sur quoi il se prononce.

C’est là que la bataille du vocabulaire devient une bataille politique. Celui qui impose le nom de la chose commence à décider de la manière dont elle pourra être pensée. Si l’alignement devient une « neutralité adaptée », si la censure devient une « protection de l’espace informationnel », si l’annulation d’un scrutin devient une « protection des élections » et si l’armement d’un belligérant peut se financer au titre d’une « facilité pour la paix », le langage ne se contente plus d’enjoliver le réel. Il construit le cadre à l’intérieur duquel le réel pourra être discuté.

Une neutralité qui s’aligne n’est plus une neutralité. Mais si l’on réussit malgré tout à imposer que l’une porte le nom de l’autre, quelque chose de plus grave s’est produit : le citoyen a perdu le mot qui lui permettait de constater la disparition.

C’est ici que Corcyre, Berlin, Moscou et Berne finissent par se rejoindre. Le 27 septembre, les Suisses décideront certes de leur neutralité. Mais lorsqu’un peuple accepte que les mots qui fondent son ordre politique puissent désigner leur contraire, il ne perd pas seulement une bataille de vocabulaire : il commence à perdre la faculté de dire ce qui lui arrive.

Les Observateurs (la rédaction)
Les Observateurs (la rédaction)

La rédaction des Observateurs propose des analyses et des synthèses sur les grands enjeux politiques, sociétaux et culturels. Elle privilégie les articles de fond, les mises en perspective et une lecture critique de l’actualité.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

1 commentaire

  1. Jacques Davier

    Neutralité coopérative n’est pas Neutralité ! C’est sur ce mensonge (spectacle) qu’il faut agir, en bon adepte de Debord ! Les discours sans fin perdent les 80% des lecteurs sur le web, où il faut être bref et simple, aller à l’essentiel, et le répéter : la Neutralité est une et entière, l’adapter, la faire « coopérer » revient à la tuer ! Dire non c’est la supprimer, dire oui c’est la conserver ! Salutations !

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.