Principes élémentaires de propagande de guerre : un petit livre qui ne vieillit pas
Vingt-cinq ans après sa parution, un opuscule de 93 pages reste l'outil le plus commode pour lire la presse du matin. Mode d'emploi, à sept semaines d'une votation sur la neutralité.
Principes élémentaires de propagande de guerre (utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…) paraît en 2001 chez Labor, à Bruxelles. Son auteur, Anne Morelli, est historienne, professeur à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste de la critique historique appliquée aux médias modernes. Le livre a depuis été traduit en néerlandais, italien, espagnol, allemand, espéranto et japonais, augmenté en 2006, et réédité en 2023 aux éditions Aden.
Morelli ne part pas de rien. Elle reprend et systématise le travail d’Arthur Ponsonby, diplomate et député travailliste britannique, hostile à l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914, qui publie en 1928 Falsehood in Wartime – un inventaire des mensonges fabriqués et propagés pendant la Première Guerre mondiale pour attiser la haine des populations. Morelli en tire dix « commandements », dix chapitres, et démontre qu’ils fonctionnent aussi bien en 1914 qu’en Yougoslavie, dans le Golfe, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak ou en Ukraine.
Il faut insister sur une chose, parce que c’est exactement ce qu’on lui reproche d’être : ce livre n’est pas un plaidoyer pour un camp. Morelli le dit, elle ne cherche pas à établir qui ment et qui dit la vérité
, mais à décrire des mécanismes employés par tout le monde – vainqueurs comme vaincus. La grille est un instrument de lecture, pas un verdict, elle ne dit pas qui a raison : elle dit à quoi ressemble un discours qui prépare une opinion à la guerre.
Un continent en état d’alerte permanente
Le contexte dans lequel on relit ce livre n’est pas neutre. Depuis 2024, l’Europe occidentale vit sous un régime de communication d’avant-guerre assumé comme tel. Le secrétaire général de l’OTAN a appelé à adopter un « état d’esprit de temps de guerre ». Le livre blanc de la Commission européenne s’intitule Préparation de la défense européenne à l’horizon 2030, et son exposé des motifs pose que le seul moyen de garantir la paix est d’être prêt à dissuader. En juillet 2025, le ministère français de la Santé a demandé aux agences régionales de préparer les hôpitaux à un « engagement majeur » d’ici mars 2026, incluant l’accueil de blessés étrangers. En novembre 2025, le chef d’état-major des armées françaises a expliqué au congrès des maires que le pays devait retrouver sa « force d’âme » et se tenir prêt à accepter de perdre ses enfants.
Aucune de ces phrases n’est un montage. Elles ont toutes été prononcées, relayées, commentées, et pour l’essentiel approuvées. Ce qui frappe n’est pas qu’elles existent – des états-majors ont toujours parlé ainsi – mais qu’elles circulent désormais sans le contrepoint qui, jusque vers 2020, accompagnait mécaniquement ce type de propos.
La Confédération n’est pas épargnée
On aimerait croire que le réduit helvétique protège de l’hystérie du voisinage. Il n’en est rien hélas, et l’agenda de l’automne le montre.
Sur le plan budgétaire, la Suisse a augmenté ses dépenses militaires de plus de 20 % entre les périodes 2021-2024 et 2025-2028, avec un objectif de 1 % du PIB au début des années 2030. Le Conseil des États a validé en juin 2026 un crédit d’engagement de 3,4 milliards de francs pour le programme d’armement, dont 394 millions de rallonge pour les F-35. La procédure de consultation sur le financement de l’armement par un relèvement de la TVA s’est achevée le 30 mai 2026. Le pistolet de service à 50 millions est passé sans encombre.
Sur le plan politique, le peuple vote le 27 septembre 2026 sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse », déposée par Pro Suisse et des milieux UDC, que le Conseil fédéral et le Parlement rejettent sans contre-projet. Le débat porte sur la définition constitutionnelle d’un principe vieux de 1848, dans un climat où le rapprochement avec l’OTAN n’est plus tabou.
Sur le plan du débat public enfin, l’étude Sécurité 2026, publiée le 26 mai – soit au moment précis où le pays discute du budget militaire – dresse un portrait flatteur de l’armée. Elle est produite par l’Académie militaire de l’EPFZ et le Center for Security Studies. La proximité entre les commanditaires et le Département de la défense n’a pas empêché sa reprise massive, ni même beaucoup retenu l’attention. Détail savoureux : la même enquête indique que deux tiers des sondés restent opposés à une hausse des dépenses de l’armée, information nettement moins reprise que le reste.
Et, pour la première fois depuis longtemps, un citoyen suisse figure sur une liste de sanctions européennes non pour des actes, mais pour ses prises de parole publiques.
Les dix principes, un exemple chacun
Chaque exemple est un article de la presse d’établissement, choisi parce qu’il est vérifiable et représentatif. Certains illustrent le principe ; d’autres – c’est le cas du cinquième – sont le moment où la presse documente elle-même le mécanisme, ce qui est plus intéressant encore. Le commentaire dit pourquoi l’exemple figure ici. Il ne dit pas que le journal ment.
Vidéo : Observatoire du journalisme
1. Nous ne voulons pas la guerre
Exemple : l’allocution d’Emmanuel Macron aux Français du 5 mars 2025 – compte rendu de LCP, chaîne parlementaire.
Le président français annonce une hausse des investissements de défense, ouvre le débat sur l’extension de la dissuasion nucléaire française à l’Europe, et justifie le tout par une formule : rester spectateur serait une folie. L’architecture est celle que Ponsonby décrivait en 1928. Nous sommes pacifiques ; c’est l’autre qui nous oblige. Aucun réarmement de l’histoire n’a jamais été présenté autrement. Cela ne rend pas la menace imaginaire – cela signifie seulement que la forme du discours ne permet à elle seule de conclure ni dans un sens ni dans l’autre.
2. Le camp adverse est le seul responsable de la guerre
Exemple : Le Temps, 22 février 2022, portrait de Vladimir Poutine par Stéphane Bussard.
La chaîne causale est entièrement interne à l’adversaire : humiliation des années Eltsine, nostalgie impériale, formation au KGB, désir de revanche. C’est une clé de lecture. Elle a pour effet de rendre superflue toute autre variable – élargissements successifs de l’OTAN, 2014, accords de Minsk, dynamique propre d’un système d’alliances. Elle s’accompagne presque toujours d’un second geste, moins visible : dater la guerre de 2022, alors qu’elle dure depuis 2014. La décision d’envahir en 2022 a bien été prise à Moscou, et c’est un fait ; le principe 2 ne porte pas là-dessus. Il porte sur le mot « seul » – et sur le choix du point de départ.
3. Le chef du camp adverse a le visage du diable
Exemple : Le Temps, janvier 2026, sur l’adaptation du Mage du Kremlin.
Le vocabulaire est stable d’un média à l’autre : le tsar, le maître du Kremlin, l’autocrate, le nouvel Hitler quand la fatigue rhétorique l’emporte. La personnalisation est d’une efficacité redoutable, parce qu’elle dispense d’expliquer un État, une armée, une société de 144 millions d’habitants. Elle a un coût : on ne négocie pas avec un démon. Le principe fonctionne d’ailleurs dans les deux sens, la télévision russe renvoyant régulièrement la balle à Macron et von der Leyen.
4. C’est une cause noble que nous défendons, non des intérêts particuliers
Exemple : Blick, mars 2025, sur l’envolée boursière des groupes d’armement européens.
Rheinmetall, Thales, Leonardo, BAE : plusieurs dizaines de pourcents en quelques semaines, et pour Rheinmetall une progression de l’ordre de 150 % sur l’année 2025. Ces chiffres ne sont pas cachés ; ils sont publiés. Ils le sont simplement ailleurs. Les valeurs occupent la une, l’opportunité occupe les pages économiques, et les deux registres ne se rencontrent jamais dans le même article. La séparation des rubriques est ici un dispositif rhétorique à part entière.
5. L’ennemi provoque sciemment des atrocités ; nos bavures sont involontaires
Exemple : Le Monde, Les Décodeurs, 3 avril 2024, enquête sur la rumeur des « quarante bébés décapités ».
C’est l’exemple le plus honnête possible, parce que la démolition vient du journal lui-même. Le récit naît le 10 octobre 2023 sur i24News, est repris par les comptes officiels israéliens, atteint la Maison-Blanche, et n’a jamais correspondu à rien : ni à Kfar Aza, ni ailleurs, comme l’a confirmé au Monde le bureau de presse du gouvernement israélien. La correction arrive six mois plus tard. Le mécanisme est intact depuis 1914 : l’atrocité voyage en heures, le démenti en semestres, et n’atteint jamais la même audience. Le Monde pose lui-même la comparaison avec les couveuses du Koweït de 1990 – exemple canonique du chapitre 5 de Morelli.
6. L’ennemi utilise des armes non autorisées
Exemple : Euronews, 21 juillet 2023, la Maison-Blanche estime que les armes à sous-munitions américaines sont employées « de manière appropriée ».
Les armes à sous-munitions sont prohibées par la Convention d’Oslo, ratifiée par plus de 110 États dont la Suisse. Employées par la Russie, elles relèvent du crime de guerre et le mot est prononcé sans hésiter. Fournies par Washington et employées par Kiev, elles deviennent un usage approprié, et le débat européen se réduit, selon la formule d’Euronews de l’époque, à une gêne et à un silence. La catégorie « arme interdite » se révèle dépendre moins de l’arme que de la main qui tire.
7. Nous subissons très peu de pertes, celles de l’ennemi sont énormes
Exemple : Euronews, 12 juin 2025, le million de pertes russes annoncé par l’état-major ukrainien.
La source est nommée, et c’est tout à l’honneur du média : il s’agit de l’état-major d’un belligérant, qui publie un compteur quotidien depuis 2022. Deux choses restent pourtant impensées. D’abord, ce compteur est repris depuis plus de trois ans sans vérification indépendante, alors que les travaux de recoupement les plus rigoureux – la BBC avec Mediazona, à partir de nécrologies et de tombes – aboutissent à des ordres de grandeur très différents pour les morts confirmés. Ensuite, la phrase qui suit presque toujours : les pertes ukrainiennes, elles, « restent secrètes ». L’asymétrie n’est pas dans les chiffres, elle est dans l’exigence de preuve.
8. Les artistes et les intellectuels soutiennent notre cause
Exemple : Le Temps, 21 juillet 2025, Valery Gergiev déprogrammé du palais royal de Caserte.
La version contemporaine du principe est moins l’enrôlement des soutiens que l’élimination des tièdes. Le dossier Gergiev n’est pas mince, à condition de le détailler plutôt que de l’étiqueter : soutien public à la campagne de Poutine en 2012, signature de la lettre d’artistes approuvant l’annexion de la Crimée en 2014, concerts de Tskhinvali (2008) et de Palmyre (2016) organisés par le Kremlin, direction des théâtres d’État. Et lorsque Munich lui a posé en mars 2022 un ultimatum explicite – se distancier de l’invasion ou partir –, il s’est tu et a été limogé ; il ne s’est pas exprimé depuis. Ce qui mérite d’être noté, c’est l’argument du ministre italien de la Culture – l’art est libre et ne saurait être censuré, mais ici il ne s’agit pas d’art, il s’agit de propagande. La formule permet de censurer en affirmant qu’on ne censure pas. Elle est disponible pour n’importe quel programmateur, contre n’importe quel artiste, dès lors qu’une programmation devient un test géopolitique.
9. Notre cause a un caractère sacré
Exemple : RTS, 22 novembre 2025, sur les propos du général Fabien Mandon devant le congrès des maires.
Le registre n’est pas stratégique, il est sacrificiel : force d’âme, souffrance économique consentie, enfants. Un chef d’état-major français demande aux maires de préparer leurs administrés à perdre leurs enfants, et de « en parler dans vos communes ». La polémique a porté sur l’opportunité de la formule ; presque personne n’a relevé qu’aucune guerre n’est jamais présentée comme une affaire d’intérêts, et que toutes sont présentées comme une affaire de transcendance. Le président de la République l’a soutenu dans les jours qui ont suivi.
10. Ceux qui mettent en doute notre propagande sont des traîtres
Exemple : SWI swissinfo.ch, sur les Suisses visés par les sanctions européennes pour désinformation.
En décembre 2025, l’Union européenne a inscrit sur sa liste de sanctions l’ancien colonel et analyste suisse Jacques Baud, au motif qu’il servirait de porte-voix à la propagande prorusse. On peut penser ce que l’on veut de ses analyses, le précédent demeure : un ressortissant d’un État neutre est sanctionné par une puissance étrangère pour des propos tenus publiquement, hors de tout tribunal. Le titre même de swissinfo – service public suisse, peu suspect de complaisance – qualifie l’accusation de « délicate ». Ajouté au flux continu de reportages sur la Suisse « cible de la propagande russe », l’ensemble dessine un espace où douter devient en soi un indice. C’est la clé de voûte : le dixième principe met les neuf autres hors de portée.
Ce que la grille ne dit pas
La prudence est de mise, sous peine de commettre exactement l’erreur symétrique de celle qu’on dénonce : repérer un procédé de propagande dans un discours ne dit rien de la vérité de ce que ce discours affirme. Un gouvernement peut employer les dix principes et avoir raison sur le fond.
Encore faut-il ne pas commencer par emprunter la périodisation d’un camp. La guerre russo-ukrainienne ne commence pas le 24 février 2022. La chaîne des événements s’ouvre à l’hiver 2013-2014 avec l’Euromaïdan : trois mois de manifestations après la suspension de l’accord d’association avec l’Union européenne, une centaine de morts en février, la fuite de Viktor Ianoukovytch et sa destitution par la Rada – hors de la procédure constitutionnelle prévue, ce qui n’est pas un détail. La qualification de cette séquence est elle-même la première ligne de front : « révolution de la dignité » dans un récit, « coup d’État » appuyé par les Occidentaux dans l’autre – lecture que nourrissent des éléments documentés, de l’enregistrement Nuland-Pyatt à la présence de responsables occidentaux sur la place. Suivent l’annexion de la Crimée, puis huit années de guerre dans le Donbass qui ont fait, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, entre 14 200 et 14 400 morts – dont environ 3 400 civils, tués par les deux camps – avant le premier char de février 2022. Faire de 2022 l’an zéro n’est donc pas une erreur factuelle, c’est un choix de cadrage, et il n’est pas gratuit : il convertit huit ans de conflit en agression surgie de nulle part, et rend superflue toute question sur ce qui s’est joué dans l’intervalle – Maïdan et sa qualification, Minsk, les élargissements successifs, les garanties de sécurité jamais négociées.
Symétriquement, chaque point de départ porte une thèse. Dater de Maïdan sert le récit de Moscou, qui présente février 2022 comme la réponse à un « putsch nazi » et à un « génocide du Donbass » que les relevés de l’ONU ne documentent pas – les 14 000 morts sont majoritairement des combattants des deux bords. Dater de 2022 sert le récit atlantiste de l’agression sans antécédents. On pourrait remonter encore : Bucarest 2008, l’élargissement de 1999, la réunification allemande et les assurances verbales de 1990. Choisir une origine, c’est déjà plaider. On tient peut-être là le onzième principe, celui que Ponsonby n’avait pas formulé parce qu’en 1914 la question de la date ne se posait pas.
Cela dit, la grille ne dispense de rien. La décision d’envahir en février 2022 a bien été prise à Moscou et l’appareil de propagande russe emploie les dix mêmes principes, de façon moins subtile. Morelli n’a jamais soutenu autre chose : elle refusait explicitement de trancher entre les camps.
La grille n’autorise donc pas le renvoi dos à dos, ni la conclusion paresseuse selon laquelle « tout est propagande, donc rien n’est vrai ». Elle produit une chose plus utile : une hygiène. Devant un article, elle invite à distinguer ce qui est établi de ce qui est asséné, à demander qui est la source d’un chiffre, à remarquer quand la preuve est exigée d’un seul côté, et à s’interroger quand le doute lui-même devient un délit d’opinion.
Son usage le plus mauvais serait d’en faire un dissolvant universel dispensant de vérifier quoi que ce soit. C’est très exactement le miroir de ce qu’elle combat.
Pourquoi maintenant ?
Parce que le 27 septembre, la Suisse votera sur la neutralité dans un climat où les mots « paix », « préparation » et « dissuasion » sont devenus interchangeables ; parce que le financement de l’armement par la TVA arrivera ensuite ; parce qu’un citoyen suisse est sanctionné pour ses opinions et que la chose a passé presque inaperçue ; et parce que la question posée par Ponsonby en 1928 reste la seule qui vaille en démocratie : comment sait-on ce qu’on croit savoir, et qui a intérêt à ce qu’on le croie ?
Pour aller plus loin
- Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre (utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…), Bruxelles, Labor, 2001 ; rééd. augmentée 2006 ; rééd. Aden, 2023, 93 p.
- Arthur Ponsonby, Falsehood in Wartime, Londres, 1928.