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« Jours de feu » : Régis Le Sommier, le reportage dans la chair

Dimitri Fontana
28 septembre 2026 Modifié le 28 septembre 2026 à 17h05
10 min de lecture

Publié aux éditions Erick Bonnier, préfacé par Floris de Bonneville, ancien directeur de l’information de l’agence Gamma, et ponctué de dessins à la pointe graphite de Serge Viau, Jours de feu n’est ni une autobiographie ni un manuel de journalisme. L’ancien grand reporter et directeur adjoint de Paris Match, passé ensuite par RT France avant de diriger OMERTA, y rassemble une vingtaine de récits courts, chacun ancré dans un lieu, répartis en trois parties aux titres parlants : « Cicatrices », « Résonances » et « Pièges », qu’on lit comme un carnet de route.

Le métier dans la chair

Le livre s’ouvre sur un aveu qui n’a rien d’héroïque : en reportage à Koursk, l’auteur, qui se flatte d’avoir gardé à 57 ans l’énergie d’un homme de trente, peine à remonter du ravin où gît un blindé frappé par un drone, rattrapé par un asthme dont il ne dit rien aux soldats qu’il accompagne. Les plus belles pages de cette première partie racontent les retours. Rentré de Bali, où l’attentat d’octobre 2002 avait fait plus de deux cents morts, il tient à accompagner sa fille à l’école dès l’atterrissage pour reprendre pied, et reste prostré sur un banc, incapable de passer de l’horreur au cocon d’une salle de classe. À New York, quelques semaines après une nuit dans un hôpital de campagne américain en Irak, un pigeon agonisant sur un trottoir, la poitrine soulevée comme celle d’un blessé irakien, le laisse en larmes, les bras ballants, sans qu’il comprenne pourquoi. Il en tire une définition du stress post-traumatique plus juste que celle des films : lorsque l’image ressurgit, « on est là, mais absent ».

Le Sommier dit aussi ce que le cinéma omet : l’ennui qui dévore l’essentiel du temps de guerre, ou la vanité de ces reportages qui se disent écrits « sur la ligne de front » alors qu’ils sont en réalité rédigés en troisième, voire en quatrième ligne – un travers dont il reconnaît ne pas s’exempter lui-même.

Le danger, lui, ne prévient pas. En janvier 2024, entre Bakhmout et Soledar, un drone le jette dans un fossé enneigé avec la colonne de soldats russes qu’il accompagne, à la merci d’un opérateur ukrainien embusqué à la lisière d’un champ. « La mort a alors le visage d’un point jaune, et le bruit d’une grosse abeille », écrit-il.

« J’assistais aux premières loges à la décomposition. Je n’avais pas besoin d’imaginer la guerre pour dire aux hommes qu’elle n’est qu’une longue abomination. J’en étais le témoin. C’est pour cela avant tout que je ne supporte pas ceux qui en parlent sans avoir jamais mis les pieds sur un champ de bataille, depuis le confort d’un plateau télé ou par le biais d’un tweet écrit depuis leur canapé moelleux. » Régis Le Sommier, Jours de feu, 2026

Ce que le terrain enseigne

La deuxième partie tient la promesse de son sous-titre, « ce que le métier m’a appris ». Au Sahel, en 2020, l’auteur filme à l’iPhone, depuis le blindé d’un jeune lieutenant de la Légion, l’accrochage au cours duquel deux djihadistes qui ont ouvert le feu sur la patrouille sont abattus. Le film prouvera que l’officier a respecté les règles d’engagement – il lui vaudra la Croix de la valeur militaire – et qu’ils n’ont pas été tués désarmés et en fuite, comme on le lui reprochait ; sa diffusion n’en sera pas moins bloquée plusieurs mois par des juristes de l’état-major convoqués à Balard, avant d’être autorisée, corps et flaques de sang floutés, au sommet de la hiérarchie militaire. Suivent le Congo et ses fixeurs capables de trouver des places dans des avions complets, puis le Brésil et ses enterrements à la chaîne au plus fort du Covid.

Le chapitre le plus instructif, rétrospectivement, s’intitule « Trump avant Trump ». Au printemps 2004, après le lynchage d’employés de la société Blackwater à Falloujah, Paris Match l’envoie prendre le pouls de l’Amérique profonde ; il la cherche en traçant deux diagonales sur une carte des États-Unis et finit par échouer à Andale, au Kansas, huit cents habitants, un pub, un shérif et un curé. Il en retient qu’on vote toujours pour quelqu’un comme soi, et que la réélection de George W. Bush, que la presse jugeait alors compromise, s’annonçait déjà dans ces campagnes, comme s’y annonçait, bien plus tard, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

De l’autre côté du front

Le chapitre « Guerriers de l’Est » est sans doute de ceux que peu de journalistes français pouvaient écrire. En septembre 2023, dans le Donbass, l’auteur assiste sur un polygone de tir à l’entraînement à balles réelles d’une centaine de détenus, Bouriates ou Iakoutes pour beaucoup, formés en quelques semaines par d’anciens de Wagner avant d’être envoyés à l’assaut au sud de Bakhmout. Six mois plus tard, l’un des survivants lui raconte, sans qu’aucun accompagnateur ne l’interrompe, qu’ils sont partis sans appui-feu et que l’unité a perdu 80 % de son effectif en une journée ; peu après, l’officier qui les avait menés à l’assaut, un certain « McLeod », lui explique que les hommes de son secteur ont « bien travaillé », et l’auteur se demande combien il en a sacrifié pour pouvoir le dire. Des McLeod, ajoute-t-il, l’armée ukrainienne en compte certainement beaucoup, la différence tenant surtout à l’attention que les médias français ont accordée à chacun des deux camps.

À ceux qui l’accusent d’être fasciné par la violence, Le Sommier répond que c’est le guerrier qui l’intéresse, pas l’arme. Il reconnaît aussi avoir d’abord, comme la plupart de ses confrères, couvert la guerre depuis le côté ukrainien et s’être laissé porter par « une belle histoire d’héroïsme et de sacrifice », avant de conclure, non sans amertume, que la profession n’a pas fait collectivement son métier en décrétant un peu vite l’effondrement de la Russie et de son armée : c’est la narration, aujourd’hui, qui s’effondre – pas l’armée russe ni la Russie.

Une cible dans le dos

La suspicion qui s’attache désormais à son nom traverse tout le livre, mais c’est dans la troisième partie, consacrée à « ce qui parasite » le métier, qu’il devient un témoignage sur la presse française elle-même. Au printemps 2022, un reportage pour le Figaro Magazine sur des volontaires français partis combattre en Ukraine le conduit jusqu’à un centre de recrutement où un instructeur américain assure que c’est lui qui commande ; le détail, qu’il ne fallait surtout pas écrire à l’époque, lui vaut de ne plus travailler pour ce titre. À l’automne suivant, alors que la fermeture de RT France l’a laissé sans emploi, il rapporte d’Iran, en pleine révolte contre le voile, un reportage que Le Parisien Week-end renonce à publier la veille du bouclage, des syndicats ayant signalé un journaliste « pro russe » dans un article où la Russie n’apparaît pas une seule fois ; Valeurs actuelles le publiera. En 2023, enfin, il apprend par Challenges son exclusion du réseau Ader, qui réunit des colonels de la réserve citoyenne de l’Armée de l’Air, celle-là même qui l’avait fait embarquer en mars 2022 à bord d’un ravitailleur le long du flanc est de l’OTAN.

À ces procès, Le Sommier oppose une règle qu’il enseignait à ses étudiants du CELSA et de l’ESJ – « il ne doit pas exister d’endroits au monde où un journaliste doit s’interdire d’aller » –, et un principe qu’il développe dans un chapitre savoureux consacré à Bernard-Henri Lévy : un journaliste ne choisit pas un camp, il rend compte d’une situation, y compris lorsque le camp auprès duquel il se trouve commet des exactions. C’est précisément ce qu’il reproche à l’essayiste, à qui il reconnaît le mérite de se rendre sur place, contrairement à tant de commentateurs de plateau, mais qui plaque selon lui sur chaque conflit la même dramaturgie – des résistants d’un côté, des nazis de l’autre – quitte à taire ce qui dérange chez ceux qu’il a choisi de soutenir. Le chapitre se referme sur une scène savoureuse : invité face à lui sur Europe 1, Le Sommier lui demande pourquoi il ne porte jamais ni casque ni gilet pare-balles ; Bernard-Henri Lévy répond qu’il préfère les laisser « à ceux qui n’en ont pas » ; la séquence devient aussitôt virale et, si l’essayiste ne semble pas mesurer sur le moment le ridicule de sa réplique, Le Sommier apprendra plus tard qu’il en était furieux. De fait, dans les reportages qu’il publie ensuite dans Paris Match, Bernard-Henri Lévy prend soin, désormais, de porter casque et gilet – Le Sommier se réjouit de l’y avoir peut-être contraint.

Le plus beau métier du monde ?

Le dernier chapitre s’ouvre dans un TGV pour Lille, le 19 décembre 2025, où l’auteur va parler à des étudiants en journalisme ; il leur dira la foi qui l’anime toujours, mais se gardera de leur promettre le plus beau métier du monde. Le bruit médiatique permanent, qui éteint en quelques heures l’émotion suscitée par une histoire et préfère parfois une image produite par l’intelligence artificielle au rendu brut du reportage, a fait du grand reporter une sorte d’« antiquité médiatique », au point qu’une amie l’a qualifié d’« influenceur de guerre » en voyant ses publications depuis le Congo. Plus grave, le reporter prend désormais plus de coups chez lui que sur le terrain, jugé sur ce dont il va parler avant de l’être sur ce qu’il rapporte. Face à un historien qui balaie d’un « aucun intérêt » les témoignages d’habitants de Kherson qu’il vient de recueillir, Le Sommier en conclut que « nous ne vivons plus dans un monde d’information, mais de croyance ».

Pour un lecteur suisse, habitué par la neutralité à entendre les deux parties avant de se faire une opinion, cette exigence d’aller voir ce qui se passe de chaque côté d’un front n’a rien d’exotique, et c’est ce qui rend ce livre utile à l’heure où tant de jugements sur la guerre se forment loin du terrain. On pourra regretter que certains chapitres, comme celui du Brésil, gardent la forme du reportage de magazine et que le livre passe parfois sans transition du récit à la réflexion ; c’est aussi ce qui lui donne son allure de carnet.

Une page reste en mémoire une fois le livre refermé, celle où l’auteur raconte la mort à Misrata, en 2011, de Chris Hondros, photographe de l’agence Getty avec qui il avait parcouru l’Irak et l’Afghanistan et qui lui avait mis le pied à l’étrier. Aux obsèques, dans une petite église de Brooklyn, il avait rappelé qu’en Afghanistan, pour déjouer les mines, on marchait dans les pas de celui qui précédait, et conclu par ces mots :

« Je ne pourrais plus mettre mes pas dans les tiens ».

Le nom de Chris Hondros figure, en dernière page, parmi ceux des photographes que l’auteur remercie d’avoir été à ses côtés sur le terrain.

Régis Le Sommier, Jours de feu, préfacé par Floris de Bonneville et illustré par Serge Viau, éditions Erick Bonnier, 196 pages, 32,50 CHF. En vente sur payot.ch

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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