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« Les réseaux de l’OTAN en Suisse » : le livre qu’on ne veut pas vous laisser lire

Paru le 19 août, le livre de Rafael Lutz a été retiré des grandes librairies alémaniques après un courrier d’avocate, sans qu’aucun juge ne se soit prononcé. À deux semaines de la votation sur la neutralité, nous l’avons lu : c’est, documents à l’appui, le récit de la manière dont des fonctionnaires, des experts et des journalistes ont attaché la Suisse à l’Alliance atlantique sans consulter personne.

Dimitri Fontana
12 septembre 2026 Modifié le 12 septembre 2026 à 10h03
17 min de lecture

Das NATO-Netzwerk in der Schweiz est sorti le 19 août aux éditions Zeitpunkt. Le 18, la veille, l’avocate zurichoise Rena Zulauf, mandatée par Pälvi Pulli, vice-cheffe du Secrétariat d’État à la politique de sécurité (SEPOS), adressait déjà une mise en demeure à l’auteur et à son éditeur Christoph Pfluger : un chapitre devait disparaître sans délai et un rectificatif être publié sur le site de la maison. Une seconde lettre a suivi le 28 août. Dans l’intervalle, l’avocate avait « informé les libraires de leur responsabilité », comme elle l’a confirmé à Inside Paradeplatz, et les grandes enseignes ont retiré l’ouvrage. Aucun tribunal n’a été saisi, aucune mesure provisionnelle n’a été ordonnée. Un livre de 128 pages consacré à la politique de sécurité de la Confédération est devenu introuvable en quelques jours, sur la seule foi d’un courrier.

Deux jours avant la parution, Georg Häsler, journaliste à la NZZ et colonel, avait déjà prévenu les membres du « Bern Security Dialogue » qu’il codirige : ce livre, dont il figure parmi les personnages, serait une « œuvre complotiste ». Le mot « clandestin », qu’il prêtait à l’auteur, n’apparaît nulle part dans le texte.

Rafael Lutz, dans l’entretien qu’il a accordé le 10 septembre à Antithèse, parle de censure. Elle n’a pas très bien fonctionné, de toute évidence ! L’original allemand et une traduction française se transmettent aujourd’hui en PDF de façon semble-t-il massive : nous avons reçu le fichier deux fois le même jour, envoyé par deux personnes qui ne se connaissent pas. Le livre a probablement plus de lecteurs qu’il n’en aurait eu en restant sagement en vitrine ! Et son retrait vient confirmer ce qu’il raconte.

Et ce qu’il raconte tient en quelques lignes. La Suisse rejoint l’OTAN sans y adhérer, par exercices militaires, achats d’armement, rapports d’experts et nominations. Cette intégration n’a fait l’objet d’aucun débat public : elle est conduite par un milieu assez restreint de hauts fonctionnaires, d’universitaires, de lobbyistes de l’armement et de journalistes, qui se recrutent entre eux et éloignent ceux qui pensent autrement. Le 27 septembre, les citoyens auront pour la première fois l’occasion de se prononcer sur cette orientation. Certains auraient préféré qu’ils votent sans avoir lu ce qui suit.

2022, le basculement

Lutz commence par rappeler la semaine du 24 février 2022. Ce jour-là, Ignazio Cassis annonce que la Suisse ne reprendra les sanctions européennes que pour en empêcher le contournement. Le lendemain, la secrétaire d’État adjointe américaine Wendy Sherman publie, après un entretien avec Livia Leu, un communiqué engageant les deux femmes à « demander des comptes à la Russie ». L’ambassadeur de l’UE à Berne réclame publiquement du « courage ». Les grandes banques, l’UBS en tête, poussent dans le même sens, ce que Christoph Blocher a confirmé au Nebelspalter. Le 28 février, le Conseil fédéral reprend le paquet en entier. Joe Biden s’en félicitera : « Même la Suisse est du côté de l’Ukraine. »

La suite est connue, mais Lutz la rassemble utilement : le « mon cher ami Volodymyr » lancé par Cassis à Berne en mars 2022, la conférence du Bürgenstock organisée sans les Russes parce que Kiev l’exigeait, plus de six milliards de francs dépensés d’ici fin 2025, cinq milliards promis pour la reconstruction jusqu’en 2036. En retour, la délégation ukrainienne a tenté de faire échouer l’élection d’Alain Berset au Conseil de l’Europe, l’ambassadrice Venediktova a fait déprogrammer un film au festival de Zurich et tenté d’annuler un concert à l’Opéra, et un réfugié ukrainien hostile à Zelensky a été blessé par balle à Diepoldsau en juin 2025.

La partie la plus utile du chapitre, pour qui votera dans deux semaines, concerne le sort réservé au contre-projet à l’initiative sur la neutralité. Lutz a obtenu par la loi sur la transparence les prises de position internes de l’administration. Le SEPOS y écrit qu’une coopération limitée au cas d’attaque « rendrait impossible une grande partie de la coopération actuelle et prévue avec l’OTAN ». Le SECO redoute une « boîte de Pandore ». Le DFAE craint l’« isolement ». En janvier 2026, un sondage Sotomo indique que 38 % des citoyens rejettent l’initiative mais que 80 % veulent conserver la neutralité telle qu’elle existe. Un contre-projet inscrivant la neutralité armée dans la Constitution avait donc de bonnes chances d’être accepté, et Blocher a déclaré à Watson qu’il aurait alors proposé de retirer l’initiative. D’après le Nebelspalter, cité par Lutz, les collaborateurs de Cassis se sont assurés que la conférence de conciliation entre les deux Chambres ne comprenne, au PLR et au Centre, que des élus opposés à toute contre-proposition. Le 20 mars 2026, le Parlement a rejeté l’initiative et le contre-projet. Les électeurs n’ont donc plus qu’une alternative brute, et un refus pourra être présenté comme une adhésion.

Le chapitre se termine sur un document inédit, obtenu lui aussi par la loi sur la transparence et noirci à 40 % : le « document de référence sur l’espace d’information » du commandement de l’armée. On y lit que l’armée veut suivre la « trace numérique » d’« acteurs » qui « sapent la confiance dans les processus démocratiques », en s’appuyant sur les « capteurs de renseignement » des services secrets, et que la liberté de la presse pourrait être restreinte au nom de la « sécurité intérieure ou extérieure ». Les doctrines de référence sont des manuels de l’OTAN. Fin 2025, le Conseil fédéral a par ailleurs créé un groupe interdépartemental contre la « désinformation », l’IDAG, dirigé par Benno Zogg, dont il sera question plus loin.

Trois carrières brisées

Le deuxième chapitre porte le titre de « vague de purge », expression qu’Ueli Maurer reprend à son compte dans l’entretien qui clôt le livre. Lutz l’étaye par trois affaires.

Jean-Daniel Ruch avait été présenté le 15 septembre 2023 par Viola Amherd comme premier chef du SEPOS. Un mois plus tard, l’ancien ambassadeur en Israël et en Turquie renonçait, après une campagne du Blick sur sa vie privée fondée sur un « dossier » que le DDPS lui-même, interrogé plus tard par Ruch, a reconnu ne pas posséder. Ruch avait, sur instruction de Micheline Calmy-Rey, maintenu des contacts avec le Hamas pour obtenir des libérations d’otages ; il était surtout, et il ne s’en cachait pas, réservé sur l’interopérabilité avec l’OTAN. Le poste est revenu au brigadier Markus Mäder, ancien conseiller militaire adjoint de la mission suisse auprès de l’OTAN à Bruxelles, formé au King’s College de Londres et au National War College de Washington.

Ralph Bosshard, ancien lieutenant-colonel d’état-major général, est l’un des trois officiers suisses passés par l’école d’état-major de l’armée russe, où Ueli Maurer l’avait envoyé en 2013. Il a ensuite servi six ans comme conseiller militaire de la mission suisse auprès de l’OSCE. En juin 2025, le canton d’Appenzell Rhodes-Extérieures l’a licencié de son poste de coordinateur de la protection de la population, deux mois après un entretien de fin de période d’essai élogieux : ses articles en faveur de la neutralité, signalés à l’embauche et acceptés, étaient devenus un « risque pour la réputation ». Lutz l’avait raconté dans la Weltwoche ; le livre ajoute que le Service de renseignement de la Confédération avait, dès le retour de Bosshard d’Europe de l’Est, fait interroger ses anciens collègues et constitué sur lui un dossier de plusieurs dizaines de pages, alors même qu’il avait travaillé pour ce service.

Le troisième cas est celui d’un colonel dont Lutz tait le nom, A.F., conseiller militaire de la Suisse auprès de l’OSCE à Vienne depuis 2019. Berne lui avait demandé de garder le contact avec toutes les délégations, russe comprise. À l’automne 2023, une rencontre dans un café viennois avec des membres de la délégation russe est observée par les services ukrainiens. Un Ukrainien lié à ces services signale ensuite aux autorités suisses que leur diplomate renseigne Moscou. Rappelé de l’ambassade de Berlin peu avant Noël 2024, A.F. fait l’objet depuis l’été 2025 d’une enquête de la justice militaire pour espionnage et trahison. Les diplomates que Lutz a interrogés soutiennent que les documents en cause étaient des papiers de travail de l’OSCE, distribués à toutes les délégations, et qu’il n’existe pas de documents secrets dans cette organisation. Un haut responsable du ministère russe des Affaires étrangères attribue à A.F. le feu vert de Moscou à la présidence suisse de l’OSCE en 2026. La SRF et la NZZ ont publié l’accusation en août 2025 sans en vérifier la source.

Lutz range dans la même série les divisionnaires Guy Vallat et Mathias Tüscher, recalés en 2024 au contrôle de sécurité des personnes peu après avoir défendu la neutralité, affaire qu’il avait signalée dès juillet 2024. Le parallèle avec l’exclusion des communistes de la fonction publique après 1956 revient tout au long du chapitre ; l’auteur, qui a consacré son premier livre à l’anticommunisme suisse de la Guerre froide, connaît le sujet.

Qui décide à Berne

Le troisième chapitre, le plus long, est celui qui a déclenché la procédure. Lutz y décrit la génération qui a pris en main la politique étrangère et de sécurité depuis 2022.

Pälvi Pulli, arrivée de Finlande à 21 ans, diplômée de Neuchâtel, est devenue en 2018 cheffe de la politique de sécurité du DDPS puis vice-cheffe du SEPOS. Lutz retrace sa carrière et l’explique en partie par ses relations personnelles avec plusieurs cadres du département, dont Christian Catrina, son prédécesseur. C’est ce passage que son avocate qualifie de « sexiste et faux » et dont elle exige la suppression ; le DDPS répond qu’elle a été nommée par Guy Parmelin « dans le cadre d’une procédure de sélection régulière ». Le reste du portrait n’est pas contesté : Pulli a plaidé publiquement en 2022 pour le transfert à l’Ukraine de matériel de guerre suisse, ce qu’un fonctionnaire n’est pas censé faire, et c’est elle qui a composé en 2023 la commission d’étude sur la politique de sécurité, où siégeaient Laurent Goetschel de Swisspeace, Daniel Möckli du DFAE, l’Allemand Wolfgang Ischinger, Elisa Cadelli de Foraus et l’historien Marco Jorio, tous favorables au rapprochement. Le conseiller national socialiste Pierre-Alain Fridez l’a quittée en dénonçant une « commission de façade ». Pulli quitte le SEPOS fin octobre, avec une indemnité d’environ 170 000 francs.

Benno Zogg avait 32 ans en février 2022. Chercheur au Center for Security Studies (CSS) de l’EPFZ, il est devenu en quelques jours le commentateur attitré de la guerre sur Blick TV et dans l’Arena. Le 10 mars 2022, il briefe les parlementaires au Bernerhof à l’invitation de Viola Amherd. La même année, il rédige pour le DDPS l’étude qui propose un « développement ultérieur du partenariat avec l’OTAN », reprise dans le rapport complémentaire du Conseil fédéral. Fin 2022, il entre au SEPOS comme responsable des affaires stratégiques. Il dirige aujourd’hui l’IDAG. À la SRF, qui lui demandait en janvier 2026 s’il faudrait des lois contre les fausses nouvelles, il a répondu : « Potentiellement, oui. » Lutz relève qu’il écrivait en 2025 que des monuments juifs avaient été vandalisés en France « pour le compte de la Russie », alors que la justice française n’a rien établi de tel.

Anna-Lina Müller dirigeait Foraus à 28 ans quand le DFAE l’a nommée, en 2022, dans le groupe d’experts chargé de repenser la neutralité, sujet sur lequel elle n’avait jamais travaillé. Elle y a défendu la livraison d’armes à l’Ukraine. Elle travaille depuis 2023 au DFAE, dans la division Europe.

Autour de ces parcours, Lutz décrit ce qu’il appelle le complexe militaro-universitaire. Le CSS a reçu jusqu’en 2022 environ trois millions de francs par an du DDPS ; ses sondages annuels, qui mesurent l’érosion de l’attachement à la neutralité, servent d’argument au Conseil fédéral ; plusieurs de ses chercheurs viennent de l’IISS de Londres, financé notamment par BAE Systems, Lockheed Martin et RTX, ou ont travaillé pour le Collège de défense de l’OTAN à Rome. L’EPFZ elle-même reçoit des millions du Pentagone pour des recherches en physique quantique, en intelligence artificielle et en chimie, ce que Lutz avait documenté en 2025. À l’Académie militaire, l’économiste allemand Marcus Keupp, rémunéré 220 000 francs par an par la Confédération, enseigne aux futurs officiers que la neutralité n’est plus tenable et compare Poutine à Hitler. Foraus reçoit des subventions du DFAE et de l’Office fédéral des assurances sociales, et ses anciens cadres travaillent aujourd’hui dans l’administration. Enfin, le manifeste pour une « neutralité du XXIe siècle », qui réclame des droits de survol pour l’OTAN même en temps de guerre, vient du milieu des associations pro-européennes, Mouvement européen, Opération Libero ou Club Helvétique.

Lutz conclut à un « coup d’État silencieux ». La formule est forte, mais chaque affirmation du chapitre est accompagnée d’un nom, d’une date et d’une source.

Les vendeurs et les acheteurs

Le quatrième chapitre s’intéresse à l’argent. Lutz rappelle le « prix fixe » des F-35 garanti par Armasuisse en novembre 2021, les 1,3 milliard de surcoûts annoncés depuis, et le taux de disponibilité opérationnelle de l’appareil, tombé à 25 % selon la Cour des comptes américaine. Il rappelle les drones Hermes 900 d’Elbit, commandés en 2014 pour 300 millions et toujours pas opérationnels, et le projet de télécommunications de l’armée à 1,8 milliard, dans lequel le même fournisseur israélien accumule les retards. Il s’attarde surtout sur les passages d’Armasuisse vers ses fournisseurs : Darko Savis, chef du projet F-35, est parti chez Pilatus, partenaire de Lockheed Martin ; Jakob Baumann, ancien directeur d’Armasuisse, préside Elbit Systems Switzerland ; Urs Loher, l’actuel directeur, vient de Rheinmetall Air Defence.

Rheinmetall occupe une place à part. Le groupe de Düsseldorf se présente comme le principal partenaire industriel de l’Ukraine, y construit une usine de munitions et figure, selon le Kremlin, parmi les cibles légitimes de l’armée russe. Sa filiale zurichoise a mis au point le système Skynex que l’Ukraine utilise contre les drones, et le DDPS prévoit d’en acheter 32 pour 800 millions de francs. Elbit, de son côté, a obtenu du SECO en 2025 l’autorisation d’exporter des « pièces de drones » vers Israël, comme le Beobachter l’a révélé. La question que pose Lutz est simple : les principaux fournisseurs de l’armée suisse sont aussi les principaux fournisseurs de deux pays en guerre, et Berne n’y voit aucun problème de neutralité.

Le chapitre recense ensuite ceux qui y trouvent leur compte. L’UBS, dont les fonds « durables » peuvent depuis 2025 investir dans l’armement, détenait au printemps 2026 pour deux milliards d’euros d’actions Rheinmetall. La BNS détenait 759 millions de dollars chez RTX et 981 millions chez Palantir. Les cabinets d’avocats zurichois, Homburger en tête, ont facturé six millions au DDPS entre 2021 et 2025, dont 175 000 francs pour l’aider à repousser des demandes de journalistes fondées sur la loi sur la transparence. Le département de Martin Pfister compte 106 postes à plein temps dans la communication.

La NZZ et les autres

Le cinquième chapitre est consacré aux médias, et Lutz n’y ménage pas ses confrères. Peter Wanner, propriétaire de CH Media, réclamait dès 2022 le gel des avoirs russes et jugeait « lâche » la non-intervention de l’OTAN. La WOZ, qui mettait en garde en 2014 contre le bataillon Azov, s’est mise à réclamer un soutien sans condition à Kiev. Infosperber s’est séparé de Christian Müller, son meilleur connaisseur de la Russie, pour un commentaire qui attribuait la guerre à l’élargissement de l’OTAN.

L’essentiel du chapitre concerne toutefois la NZZ. Georg Häsler, colonel et journaliste, remercie dans son propre livre l’ancien chef de l’armée Thomas Süssli de l’avoir accompagné « à plusieurs étapes » de sa rédaction ; son épouse américaine, diplômée de Georgetown, l’introduit dans les cercles de Washington ; ses articles sont cités comme références dans le rapport de la commission d’étude sur la politique de sécurité, dont la présidente a signé la préface de son livre. Eric Gujer, rédacteur en chef, a été proche du BND allemand pendant ses années berlinoises et a conseillé le SRC avant la votation de 2016 ; au printemps 2026, après une intervention de la secrétaire d’État Helene Budliger Artieda, il a demandé à son journaliste économique de retirer ses demandes d’accès aux documents du SECO sur l’accord douanier avec les États-Unis, épisode rapporté par le Tages-Anzeiger. La « NZZ Academy », créée en 2024, fait enseigner Süssli, l’ambassadeur Jacques Pitteloud et des cadres de l’armée, à 3 000 francs les deux jours de séminaire. Et le DDPS verse 340 000 francs à la NZZ au titre d’un contrat d’abonnements de cinq ans, dont Lutz s’est procuré le texte.

Lutz termine par un rappel historique tiré des archives britanniques, publié par Declassified UK en mai 2026 : en 1972 et 1973, un correspondant de la NZZ à Vienne recevait chaque semaine trois à quatre articles rédigés par le Foreign Office et le MI6, et en publiait une bonne partie sous son nom. La NZZ, interrogée, n’a pas démenti. Willy Bretscher, qui dirigeait le journal en 1939 et écrivait que la neutralité suisse était « illimitée, absolue », sert de contrepoint.

Maurer, Chollet, Ruch

Le livre s’achève sur trois entretiens. Ueli Maurer confirme la « vague de purge », décrit une armée qui depuis 2009 ne parle plus qu’en vocabulaire OTAN et juge « militairement impossible » l’attaque russe contre l’Europe sur laquelle le DDPS fonde sa planification. Boris Chollet, ancien chef de la formation du renseignement militaire, a participé à plusieurs exercices de l’Alliance au début des années 2000 ; il raconte avoir été écarté d’un groupe de travail sur le ciblage réservé aux citoyens américains, puis d’une réunion « Nukes only » parce que la Suisse n’a pas la bombe. Il ne fait plus confiance à l’OTAN et s’inquiète de la dépendance nouvelle envers Berlin : quand Boris Pistorius dit quelque chose, Martin Pfister le répète « mot pour mot quelques jours plus tard ». Jean-Daniel Ruch, enfin, dit ce qu’il conseillerait au chef du DDPS : « Monsieur Pfister, licenciez les hauts responsables. Réorganisez le département. » Il rappelle ce qu’était la politique étrangère suisse avant 2022, fondée sur l’universalité des relations, y compris avec les adversaires de l’Occident.

Menues réserves

Le livre n’est pas sans défauts. Il rassemble deux ans et demi d’articles de la Weltwoche et cela se sent, avec quelques répétitions d’un chapitre à l’autre. La traduction française qui circule est par endroits maladroite. Et le passage sur la vie privée de Pälvi Pulli, qui a servi de prise à l’avocate, n’ajoutait rien à la démonstration : les positions publiques de l’intéressée et sa manière de composer une commission d’experts suffisaient.

Ces réserves ne portent pas sur le fond. Les affaires Ruch, Bosshard et A.F., les carrières croisées entre think tanks et administration, le document caviardé de l’armée, le contrat entre le DDPS et la NZZ : rien de tout cela n’a été contesté par les intéressés. Le livre a été qualifié de complotiste avant sa sortie et retiré des librairies après. Personne n’a répondu sur les faits.

Avant le 27 septembre

Le lecteur suisse ne trouvera pas dans ce livre une conspiration, malgré ce qu’en dit Häsler. Il y trouvera une administration qui a ses convictions, ses experts et ses journaux, et qui prépare les décisions en amont des votes. Le Parlement a refusé un contre-projet que 80 % des citoyens auraient vraisemblablement accepté, pour leur ôter l’occasion de rappeler le Conseil fédéral à la neutralité. La souveraineté se perd de cette manière, par exercices militaires, par nominations, par contrats d’abonnement et par rapports d’experts dont les conclusions sont connues avant la première séance.

L’initiative soumise au vote est vitale pour la Suisse. Elle est, comme l’écrit Lutz en conclusion, le dernier instrument dont disposent les citoyens pour freiner ce mouvement. Un refus sera interprété à Berne comme un feu vert ; une acceptation obligera, pour la première fois depuis 2022, les partisans de l’OTAN dans l’administration à s’expliquer devant le peuple. Qu’on ait cherché à empêcher les Suisses de lire ce livre avant de voter est une raison de plus de le lire.

Pour aller plus loin

Rafael Lutz, Das NATO-Netzwerk in der Schweiz. Wer die Neutralität globalen Machtinteressen opfert, edition Zeitpunkt, 2026, 128 pages, 18 francs. Le livre reste disponible auprès de l’éditeur. Une traduction française, « Les réseaux de l’OTAN en Suisse », circule en PDF. Si vous avez de la chance, quelqu’un vous l’enverra peut-être !

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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