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Le match truqué : panorama d’une fin de partie

La guerre d'Ukraine est entrée dans sa phase terminale : un boxeur exsangue, dopé par ses soigneurs occidentaux, face à un adversaire qui n'a plus qu'à attendre. Du général Syrsky contredisant Zelensky aux alliances de Kiev avec les cartels, de la patience calculée de Poutine au poker menteur de Trump sur Ormuz et au Liban, tour d'horizon d'un monde suspendu – en attendant Godot.

Oskar Freysinger
6 juillet 2026
16 min de lecture

Com­ment cette his­toire va-t-elle se ter­mi­ner ? La ques­tion n’est plus rhé­to­rique : quelque chose bouge, et cela pour­rait aller vite, dans un sens comme dans l’autre. Pour sai­sir la scène, oublions les ana­lyses de chan­cel­le­rie et regar­dons le ring. Deux boxeurs s’y font face en fin de match. L’un s’est entraî­né métho­di­que­ment, dis­pose de tout le ravi­taille­ment néces­saire, encaisse et frappe sans fai­blir. L’autre, frêle, ne tient debout que par les sub­stances qu’on lui admi­nistre à hautes doses, tan­dis que son coin lui répète, round après round, que l’ad­ver­saire va s’ef­fon­drer « au pro­chain assaut ». Cela fait douze ou treize rounds qu’on le lui pro­met. Entre deux piqûres, on lui glisse de petits poi­gnards pour bles­ser l’autre par des moyens qui n’ont plus rien de régle­men­taire – pour­vu qu’il tienne jus­qu’à l’an­nonce de la fin du match. On ver­ra ensuite avec les arbitres.

Voi­là la situa­tion : un com­bat struc­tu­rel­le­ment dés­équi­li­bré, main­te­nu arti­fi­ciel­le­ment en équi­libre. Le boxeur dopé ne sent plus la dou­leur ; il encaisse des coups ter­ribles sans tom­ber. Mais pour savoir com­ment le match peut finir, il faut exa­mi­ner froi­de­ment l’é­tat des deux camps.

Kiev : les fissures de l’édifice

Côté ukrai­nien, les signes d’af­fai­blis­se­ment sys­té­mique se mul­ti­plient. Sur le front, Kos­tian­ty­niv­ka et Lyman ne sont plus que des poches de résis­tance à réduire ; l’a­van­cée russe se pour­suit, ralen­tie seule­ment parce que Kiev jette ses der­nières réserves dans cette bataille pour ne pas perdre défi­ni­ti­ve­ment le Don­bass – perte qui serait catas­tro­phique mili­tai­re­ment, mais plus encore en termes d’i­mage. Car tout l’en­jeu, désor­mais, est de main­te­nir l’i­dée qu’in­ves­tir dans le « pro­jet Ukraine » vaut encore la peine, que l’on peut tenir long­temps et affai­blir dura­ble­ment la Rus­sie. Après tout, les Amé­ri­cains ont bien finan­cé les réseaux de Ban­de­ra des années après la Seconde Guerre mon­diale pour entre­te­nir la dis­corde en ter­ri­toire ukrai­nien. L’es­sen­tiel est que les flux finan­ciers conti­nuent de cou­ler.

Or c’est pré­ci­sé­ment au som­met que l’é­di­fice se fis­sure. Zalou­j­ny, convo­qué par Zelens­ky, lui a annon­cé sans détour qu’il serait can­di­dat aux pro­chaines élec­tions – et les son­dages lui donnent une avance nette. Quant au géné­ral Syrs­ky, sen­tant venir son limo­geage, il vient de tenir une confé­rence de presse qui dit très exac­te­ment le contraire du dis­cours pré­si­den­tiel. Zelens­ky pro­clame : nous gagnons, nous avan­çons, les Russes perdent plus d’hommes qu’ils n’en peuvent rem­pla­cer, ils sont exsangues, un der­nier coup de col­lier et le boxeur d’en face tombe. Et Syrs­ky de répondre, dans les médias : c’est nous qui man­quons cruel­le­ment d’hommes, je ne sais plus où les trou­ver, nos lignes res­semblent à un emmen­tal, elles sont proches de la rup­ture ; les Russes dis­posent d’une armée for­mi­dable et repour­voient leurs pertes sans dif­fi­cul­té ; leur supé­rio­ri­té, tech­no­lo­gique comme humaine, est écra­sante. Le chef mili­taire contre­dit fron­ta­le­ment son chef poli­tique – celui-là même qui a annon­cé aux Amé­ri­cains qu’il le limo­ge­rait d’i­ci l’au­tomne. Quand le som­met de l’É­tat se déchire publi­que­ment sur la réa­li­té du front, c’est que le nar­ra­tif ne col­mate plus rien.

Le régime mafieux et ses alliés naturels

Zelens­ky, aux abois, cherche déses­pé­ré­ment de l’argent et des hommes. Il vient de trou­ver les deux auprès d’in­ter­lo­cu­teurs à sa mesure : les car­tels de la drogue colom­biens, mexi­cains et véné­zué­liens. Le mar­ché est simple. L’U­kraine, vu sa situa­tion hors de tout contrôle, devient la porte d’en­trée du fen­ta­nyl et de la pro­duc­tion des car­tels vers l’U­nion euro­péenne – com­merce colos­sa­le­ment lucra­tif qui fait ren­trer des flots d’argent. En échange, les car­tels aident au recru­te­ment de mer­ce­naires : on compte aujourd’­hui quelque cin­quante mille Sud-Amé­ri­cains sur le front, chiffre res­pec­table. Et Zelens­ky livre par-des­sus le mar­ché une par­tie des armes occi­den­tales mises à sa dis­po­si­tion – armes fort utiles aux nar­cos pour tenir tête aux forces de l’ordre et conso­li­der leurs répu­bliques du nar­co­tra­fic. Un régime mafieux s’al­lie à la mafia : ces deux-là étaient faits pour s’en­tendre.

Qu’on ne s’y trompe pas : dès la fin de la guerre, les réseaux déjà tis­sés en Europe – dia­spo­ra ukrai­nienne mas­sive, relais des car­tels, armes détour­nées, drogue qui irrigue déjà les cir­cuits exis­tants – pèse­ront lour­de­ment sur le mar­ché des stu­pé­fiants, la cri­mi­na­li­té et la sécu­ri­té du conti­nent. Le monstre que nous avons nour­ri en notre sein pré­pare un après-guerre ter­ri­fiant pour l’U­nion euro­péenne, et nous en paie­rons tous la fac­ture. Voi­là la mesure de l’ir­res­pon­sa­bi­li­té de nos diri­geants.

L’af­faire de Mona­co s’in­sère par­fai­te­ment dans ce tableau. Un homme d’af­faires ukrai­nien avait mon­té une fraude télé­pho­nique très lucra­tive, contrô­lée par le SBU, les ser­vices secrets ukrai­niens. Ceux-ci deve­nant trop gour­mands, l’homme a pris un pas­se­port chy­priote et s’est mis à l’a­bri, notam­ment à Mona­co. Une explo­sion a sui­vi : son épouse y a lais­sé ses jambes et un bras, son enfant a été pro­je­té à vingt mètres. Quand cer­tains com­men­ta­teurs parlent d’un « signal », per­met­tez-moi d’en dou­ter : on ne mutile pas ain­si pour aver­tir, on tue – ou l’on tente de tuer. À l’in­té­rieur même d’un sys­tème qui sent le vent du bou­let, tout s’exa­cerbe : Syrs­ky contre Zelens­ky, Zalou­j­ny qui revient dans le jeu, des ser­vices secrets deve­nus le par­rain suprême éli­mi­nant la concur­rence, les car­tels qui entrent dans la danse. Cela sent furieu­se­ment le rous­si.

Le pari occidental : faire jeter l’éponge

Et pour­tant, le nar­ra­tif tient. Il tient parce qu’il le faut, et c’est ici qu’entre en scène l’U­nion euro­péenne. L’i­dée direc­trice est la sui­vante : puis­qu’on ne vain­cra pas la Rus­sie mili­tai­re­ment à pro­pre­ment par­ler, il faut lui faire suf­fi­sam­ment mal pour qu’elle jette l’é­ponge – que le peuple russe, meur­tri comme les Anglais sous les V1 et V2, se sou­lève contre ses diri­geants et demande grâce. Alors on dic­te­rait les condi­tions, comme on les dic­ta à l’Al­le­magne à Ver­sailles en 1919. Faute de chan­ge­ment de régime, on obtien­drait au moins une négo­cia­tion ; et si Pou­tine négo­cie, il est mort, car il aura mon­tré sa fai­blesse – il chu­te­ra comme Gor­bat­chev, on ins­tal­le­ra un pou­voir docile, on obtien­dra les matières pre­mières russes pour une croûte de pain, et l’on pour­ra enfin s’oc­cu­per du cas chi­nois. Voi­là, en sub­stance, le cal­cul occi­den­tal.

D’où l’arme miracle du moment : les drones, en atten­dant l’es­ca­lade sui­vante, qui sera – je le dis sans détour – les mis­siles balis­tiques sur Mos­cou. Toutes les lignes rouges ayant été fran­chies l’une après l’autre sans réac­tion déci­sive, les puis­sances ota­niennes ne voient plus de limite à leurs actes. D’où aus­si les ges­ti­cu­la­tions alle­mandes : Ber­lin a envoyé trois cent mille ques­tion­naires pour recru­ter et a reçu cinq cents réponses. Si Hit­ler avait obte­nu pareil résul­tat, il n’au­rait même pas ten­té l’o­pé­ra­tion Bar­ba­ros­sa. Alors on parle de réta­blir la conscrip­tion obli­ga­toire, et le dis­cours se fait chaque jour plus guer­rier – appuyé sur une pres­sion pure­ment média­tique : chaque drone qui touche une cible en Rus­sie est gon­flé à l’ex­trême, ce que subissent les Ukrai­niens est mini­mi­sé. Le pro­cé­dé est clas­sique.

Notons au pas­sage que ce bel­li­cisme sert un inté­rêt inté­rieur très concret. Des diri­geants mas­si­ve­ment reje­tés par leurs opi­nions – Macron, Merz – trou­ve­raient dans une esca­lade, fût-elle une « drôle de guerre », le pré­texte rêvé pour des lois d’ex­cep­tion, des élec­tions repor­tées, un pou­voir béton­né. Ils ont d’ailleurs un modèle sous les yeux : Zelens­ky, à la tête de son pays depuis deux ans sans la moindre légi­ti­mi­té démo­cra­tique, à coups de pro­lon­ga­tions de l’é­tat d’ur­gence. Voi­là où en sont les pré­ten­dues démo­cra­ties libé­rales.

Moscou : la patience de Koutouzov

Face à cela, que fait la Rus­sie ? D’a­bord, elle col­mate. Pou­tine a limo­gé le chef de sa défense aérienne – qui, mani­fes­te­ment, avait raté un cha­pitre – et don­né à son suc­ces­seur un man­dat lim­pide : régler le pro­blème des drones. Avec un cer­tain suc­cès déjà : leur effi­ca­ci­té décroît. Res­te­ra la ques­tion des mis­siles ; les modèles clas­siques seront inter­cep­tés – on vient d’en abattre un à proxi­mi­té de Mos­cou –, mais des vec­teurs de toute der­nière géné­ra­tion, dif­fi­ciles ou impos­sibles à arrê­ter, impo­se­raient une révi­sion stra­té­gique.

Ensuite, elle broie. Sur le front, la Rus­sie gagne – len­te­ment, mais elle gagne, et elle accé­lère. Sa méthode actuelle : la des­truc­tion sys­té­ma­tique, et redou­ta­ble­ment effi­cace, de toute la logis­tique arrière. Syrs­ky lui-même, dans son accès de véri­té de par­tant, le confirme : tenir la ligne devient très dif­fi­cile parce que der­rière, plus rien ne suit – toutes les sta­tions-ser­vice sur soixante kilo­mètres en arrière du front sont détruites les unes après les autres. Mos­cou pour­rait aller plus loin : frap­per les cor­ri­dors d’a­che­mi­ne­ment des drones livrés mas­si­ve­ment par l’U­nion euro­péenne, dont elle connaît les tun­nels et les pas­sages ; inten­si­fier les frappes sur les centres de pro­duc­tion. Mais Pou­tine a choi­si de neu­tra­li­ser la tumeur ukrai­nienne plu­tôt que de s’a­ven­tu­rer à bom­bar­der des sites de pro­duc­tion sur le ter­ri­toire de l’U­nion – boîte de Pan­dore qu’il se garde d’ou­vrir.

Car il sait qu’il gagne la guerre : il suf­fit de tenir. Et les Russes ont mon­tré, de 1941 à 1945, ce que tenir veut dire. C’est un peuple d’une patience extrême, for­mé par des siècles de conflits contre Tatars et Mon­gols à la vic­toire de longue durée. Il a le temps et l’es­pace pour lui – sou­ve­nons-nous de Kou­tou­zov. Rap­por­tées aux vingt-sept mil­lions de morts de la Grande Guerre patrio­tique, les pertes actuelles sont si loin du compte que le cal­cul du Krem­lin n’est pas absurde. Certes, der­rière Pou­tine, un Kara­ga­nov et d’autres poussent à poser un signal fort – un mis­sile sur Ram­stein, ou sur un site de pro­duc­tion de drones en Europe. Mais ce serait une attaque contre l’Eu­rope elle-même. Les Euro­péens réagi­raient-ils ? Peut-être pas. Trump vole­rait-il à leur secours ? Je n’y crois pas davan­tage. Il n’empêche : Pou­tine aurait posé la ques­tion à ses géné­raux – quel risque qu’un tel acte, mon­té en épingle par tous les médias comme la preuve de notre agres­si­vi­té, fasse tout dégé­né­rer ? Cinq à dix pour cent, lui aurait-on répon­du. C’est trop, aurait-il tran­ché. Les sta­tis­tiques ne servent à rien le jour où cela tourne mal : on peut avoir un pour cent de risque d’a­voir un can­cer, le jour où on l’a, les nonante-neuf pour cent res­tants ne consolent de rien. Pou­tine fait ce cal­cul-là. Il lit dans le jeu de l’ad­ver­saire, il voit que cer­tains actes seraient pré­ci­sé­ment sou­hai­tés par l’U­nion euro­péenne pour sou­der ses opi­nions – et il est trop intel­li­gent pour leur offrir cette guerre.

J’en tire une pré­vi­sion : ren­for­ce­ment mar­qué de l’of­fen­sive durant la belle sai­son, étran­gle­ment métho­dique en vue de l’hi­ver. Zelens­ky craint l’hi­ver pro­chain comme le diable l’eau bénite, et il a rai­son : il sera dévas­ta­teur. L’U­kraine vient déjà de subir une cou­pure d’élec­tri­ci­té de plu­sieurs heures sur l’en­semble du réseau natio­nal. Le signe ne trompe pas.

Gesticulations périphériques

En atten­dant, Kiev mul­ti­plie les gestes déses­pé­rés. Zelens­ky a som­mé la Bié­lo­rus­sie de neu­tra­li­ser les sta­tions relais qui gui­de­raient les mis­siles russes – menace par­fai­te­ment irra­tion­nelle quand on n’a déjà pas assez de sol­dats pour tenir un front immense, et qu’ou­vrir un second front contre Minsk, c’est s’as­su­rer une riposte « très vio­lente », selon les termes de Lou­ka­chen­ko, avec la Rus­sie en appui. Zelens­ky a d’ailleurs recu­lé, affir­mant que les Bié­lo­russes avaient désac­ti­vé les relais – ce que Syrs­ky, déci­dé­ment, a aus­si­tôt démen­ti dans les médias : aucun relais n’a été désac­ti­vé. Ils se contre­disent désor­mais entre eux, en direct.

Autre fébri­li­té : la Trans­nis­trie, cette bande de ter­ri­toire coin­cée entre la Mol­da­vie et l’U­kraine, non loin de la Rou­ma­nie, où l’on sent poindre la ten­ta­tion mol­dave d’une opé­ra­tion des­ti­née à ouvrir là encore un nou­veau front. Autant de flé­chettes, de petits coups de poi­gnard plan­tés dans les flancs de l’ours russe – lequel, imper­tur­bable, reste concen­tré sur le boxeur K.O. debout qui lui fait face, pour lui por­ter le coup défi­ni­tif. Car il n’y a plus de négo­cia­tions dignes de ce nom, ni entre Euro­péens et Russes, ni entre Amé­ri­cains et Russes : tout est au point mort. L’af­faire se régle­ra donc mili­tai­re­ment – gué­rilla asy­mé­trique et ter­ro­risme d’un côté, guerre d’at­tri­tion impo­sée par la Rus­sie de l’autre. Et qui gagne une guerre d’u­sure ? Connais­sant l’his­toire, mesu­rant les forces en pré­sence et l’é­tat de déli­te­ment de l’ar­mée ukrai­nienne, je vois mal Mos­cou céder quoi que ce soit.

L’unité européenne se fissure à l’Est

Ajou­tons que le fameux front uni dont nous bas­sine Ursu­la von der Leyen – cette Union « unie et forte » face à l’en­ne­mi russe dési­gné – com­mence lui aus­si à sen­tir le rous­si. Ce que j’a­vais d’a­bord pris pour une dis­pute ano­dine entre la Pologne et l’U­kraine se révèle beau­coup plus pro­fond : une véri­table détes­ta­tion mutuelle s’ins­talle. Var­so­vie a ouvert les yeux sur les héri­tiers de Ban­de­ra, ces réseaux qui contri­buèrent aux pogroms et aux mas­sacres d’une cen­taine de mil­liers de citoyens polo­nais – et que Kiev enterre aujourd’­hui dans un pan­théon des héros de la nation. On com­prend que la Pologne trouve la chose sau­mâtre. Les Tchèques ont emboî­té le pas ; on se ren­voie mutuel­le­ment les médailles dont on s’é­tait copieu­se­ment arro­sé. « Je t’aime, moi non plus » : à l’Est, du nou­veau. Les Polo­nais ne veulent plus ver­ser un kopeck, les Tchèques non plus, et d’autres sui­vront. Res­tent les éter­nels mêmes – Alle­mands, Bri­tan­niques, Fran­çais – dont les gou­ver­ne­ments se sou­cient de l’o­pi­nion publique comme d’une guigne. Quant au suc­ces­seur annon­cé de Star­mer, ce sera, à ce qu’il paraît, un Star­mer bis ; l’ac­tuel occu­pant de Dow­ning Street bétonne d’ailleurs sa poli­tique avant de pas­ser la main. Le tout peut s’ac­cé­lé­rer de manière inat­ten­due ces pro­chains mois – inat­ten­due pour cer­tains ; moi, je dirais plu­tôt atten­due.

Et si Washing­ton déblo­quait nonante mil­liards, comme cer­tains l’é­voquent ? Cela m’é­ton­ne­rait de Trump – ce serait le Biden qui som­meille en lui qui se réveille – et cela ne chan­ge­rait rien : nous avons déjà don­né, et la plus grande part de cet argent dis­pa­raî­tra dans le trou noir ukrai­nien, dans une cor­rup­tion qui croît expo­nen­tiel­le­ment à mesure que le régime devient bran­lant.

Ormuz, ou le poker menteur permanent

Pas­sons du front ukrai­nien au front moyen-orien­tal. Là, Trump donne toute sa mesure. Dire qu’il ment serait presque inexact : pour lui, il n’existe ni véri­té ni men­songe, seule­ment des mots utiles et des mots inutiles. Nous sommes dans le pur nar­ra­tif. Il assure que tout se passe à mer­veille sur le dos­sier nucléaire – pen­dant que Doha est frap­pée et que les Ira­niens, en face, déclarent qu’ils ne dis­cutent plus. Qui croire ? Plu­tôt les Ira­niens, si l’on connaît les forces en pré­sence ; le grand men­teur, c’est le grand blond à la chaus­sure noire. Mais son dis­cours fonc­tionne, car les médias le relaient : il influence les mar­chés, le prix du pétrole, il joue les équi­li­bristes. Du poker men­teur vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Les Ira­niens en ont tiré la leçon : n’es­pé­rant plus la moindre bonne foi, ils répondent mis­sile pour mis­sile et se réarment entre-temps – avec, je le soup­çonne, la béné­dic­tion gour­mande des Chi­nois et sur­tout des Russes, trop heu­reux de rendre en Iran la mon­naie de la pièce ukrai­nienne. À la place de Pou­tine, je n’hé­si­te­rais pas une seconde. Cette épine dans le pied amé­ri­cain, au détroit d’Or­muz, a en outre le mérite de détour­ner Washing­ton du théâtre euro­péen. Quant au fameux « Memo­ran­dum of Unders­tan­ding », il est déjà mort puis­qu’il n’est pas res­pec­té ; il n’en reste qu’un canal de com­mu­ni­ca­tion ser­vant à se noti­fier mutuel­le­ment les vio­la­tions – et la liste est longue.

Le Liban, ou la victoire des mètres carrés

Reste le plus éton­nant : le Liban. Recon­nais­sons-le : Israël a affai­bli le Hamas, trans­for­mé la Cis­jor­da­nie en un patch­work dont on peine à ima­gi­ner qu’il puisse encore fon­der un État, pris le Sud-Liban, et occupe la Syrie jus­qu’à quelques dizaines de kilo­mètres de Damas. Ter­ri­to­ria­le­ment, le coup est réus­si. Mais les mètres car­rés sont une chose – c’est la même erreur que les Ukrai­niens – et la capa­ci­té de les tenir dans la durée en est une autre.

Sur ce fond, le gou­ver­ne­ment liba­nais vient de conclure avec Israël un accord qui, en tra­duc­tion libre, signi­fie à peu près : « Si vous nous annexez, cela ne nous pose aucun pro­blème. » La rue a réagi vio­lem­ment, et pour cause. Israël fait ce qu’il sait faire de mieux : divi­ser pour régner, en ten­tant d’at­ti­ser une guerre civile liba­naise. Trump, consta­tant qu’Is­raël ne règle pas le pro­blème, a eu l’i­dée d’en char­ger al-Jou­la­ni, l’homme assis à Damas – lequel s’a­vère net­te­ment moins sot que je ne le pen­sais. Sun­nite face à un Hez­bol­lah chiite, il aurait pu voir là l’oc­ca­sion d’af­fai­blir défi­ni­ti­ve­ment un rival confes­sion­nel. Mais il a com­pris une chose simple : ce qui arrive aujourd’­hui au Hez­bol­lah lui arri­ve­ra demain. Sa posi­tion est fra­gile, des milices menacent son pou­voir de toutes parts, et il n’i­ra pas se mettre dans la nasse pour les beaux yeux du grand blond. Il a donc décli­né, poli­ment – il est stu­pé­fiant de voir à quel point le blan­chi­ment de cet isla­miste en homme du monde a fonc­tion­né. Je le soup­çonne même de lais­ser pas­ser les armes ira­niennes vers le Hez­bol­lah ; mais cela n’est qu’un soup­çon.

Le gou­ver­ne­ment liba­nais, lui, avec une armée sans armes lourdes, sans défense aérienne, sans avia­tion, ne repré­sente aucun défi pour le Hez­bol­lah. En signant cet accord, il vient de se dis­cré­di­ter tota­le­ment, et il ne fau­dra pas s’é­ton­ner si le Hez­bol­lah finit par prendre l’en­tier du pou­voir au Liban. Rap­pe­lons d’ailleurs ce qu’est le Hez­bol­lah : un mou­ve­ment né lors de la pre­mière occu­pa­tion israé­lienne du Sud-Liban, avec pour rai­son d’être la défense de la fron­tière sud – man­dat que lui avait confié le gou­ver­ne­ment liba­nais lui-même, son armée n’en étant pas capable. Ce sont des Liba­nais qui défendent leur ter­ri­toire natio­nal, leurs terres ances­trales, en pleine confor­mi­té avec le droit inter­na­tio­nal face à un occu­pant. On a réus­si à leur col­ler l’é­ti­quette de ter­ro­ristes, et c’est sous cette éti­quette qu’Is­raël jus­ti­fie sa pré­sence au Sud-Liban. Le pre­mier point du Memo­ran­dum of Unders­tan­ding exi­geait pour­tant la ces­sa­tion des hos­ti­li­tés au Sud-Liban : elle n’a pas lieu, et elle n’au­ra pas lieu tant que les troupes israé­liennes n’au­ront pas quit­té ce ter­ri­toire occu­pé. Tant que ce jeu de dupes dure­ra, les Ira­niens ne céde­ront jamais.

On n’est d’ailleurs plus dans le conflit balis­tique mas­sif d’il y a quelques mois, qui n’a pas pro­duit les résul­tats espé­rés, mais dans une guerre de piqûres de rap­pel où cha­cun fait sem­blant de dis­cu­ter sans la moindre inten­tion de le faire. Trump vient de réunir ses chefs mili­taires pour évo­quer une reprise du conflit armé, voire l’en­voi de troupes au sol. S’il le fait, l’A­mé­rique se sui­cide. Je ne leur donne aucune chance : un mil­lion six cent mille kilo­mètres car­rés, des mon­tagnes si hautes qu’on y skie, une indus­trie enter­rée aux mul­tiples sor­ties. On n’est ni face au Vene­zue­la, ni face à Cuba.

En attendant Godot

Voi­là le pano­ra­ma : un balan­cier qui oscille sans pro­gres­ser, un monde sus­pen­du. La pièce de Beckett résume admi­ra­ble­ment la situa­tion – on attend, on ne sait pas quoi, on ne sait pas pour­quoi, mais on attend. Au décompte final pour­tant, mal­gré toutes les ges­ti­cu­la­tions de l’Oc­ci­dent, il fau­dra bien se rendre à l’é­vi­dence : nous devrons vivre avec la Rus­sie. Et l’on repense à la vision de Charles de Gaulle – cet espace éco­no­mique eur­asien, de l’At­lan­tique à l’Ou­ral, qui eût fait de notre conti­nent le pre­mier ensemble éco­no­mique du monde et le garant de sa pros­pé­ri­té. Les Amé­ri­cains ont réus­si à l’empêcher. Et il a fal­lu que nous sui­vions les atlan­tistes, doci­le­ment, jus­qu’au bord du gouffre.


Note

Le texte ci-des­sus est un déve­lop­pe­ment écrit de mon pro­pos tenu avec Nico­las Sto­quer sur GPTV le jeu­di 2 juillet 2026. Je vous invite évi­dem­ment à suivre Géo­po­li­tique TV sur You­Tube et à vous abon­ner à leurs canaux.

Oskar Freysinger
Oskar Freysinger

Fondateur de l'UDC Valais en 1999, Oskar Freysinger siège comme député valaisan au Conseil national de décembre 2003 à novembre 2015, avant d'occuper un poste de conseiller d'État du canton du Valais entre 2013 et 2017.

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