Neutralité suisse, Arménie, Proche-Orient, Ukraine et le sens d’une époque, par Oskar Freysinger
Oskar Freysinger passe au crible l'actualité internationale, de la neutralité suisse à la guerre en Ukraine, en passant par le Proche-Orient, le prix du pétrole et la stratégie de Donald Trump. Fidèle à sa méthode, il s'attache moins aux nouvelles du jour qu'aux lignes de fond qui, selon lui, gouvernent le cours du monde − et y décèle un même ressort : la primauté de l'argent sur l’humain.
Il est un exercice auquel je me livre depuis des années, et dont je ne me lasse pas : prendre du recul sur le fracas du monde pour tenter d’en lire la trame. Non pas l’écume des nouvelles, ce flux ininterrompu qui défile et que l’on oublie aussitôt, mais les lignes de fond, celles qui dessinent lentement le visage d’une époque. Car à force de scruter l’actualité au jour le jour, on finit par ne plus rien voir : chaque événement chasse le précédent, et l’on perd la faculté même de comprendre. Ce sont au contraire les régularités, les schémas qui se répètent d’un continent à l’autre, qui livrent la clé.
Or ces schémas, lorsqu’on prend la peine de les suivre, racontent presque toujours la même histoire. Derrière les grands mots dont on nous abreuve − la démocratie, les droits de l’homme, la défense des peuples −, c’est le plus souvent l’argent qui commande, et le profit de quelques-uns au détriment du grand nombre. Cette monétisation de toute chose, cette américanisation des esprits où le « business as usual » tient lieu de morale, finit par déshumaniser le champ de l’action politique. Et quand on déshumanise, on en arrive aux pires extrémités. Mon pays, la Suisse, n’échappe pas à cette pression : sa neutralité, qui l’a si bien servi, est aujourd’hui menacée par ceux-là mêmes qui devraient la défendre.
Les lignes qui suivent ne prétendent à aucune neutralité d’analyste froid − je ne crois guère à cette posture. Elles assument un regard. Mais elles procèdent d’une conviction simple : il faut refuser de se laisser hypnotiser par le bocal dans lequel on nous fait tourner, et rendre à l’esprit le droit de juger par lui-même. C’est, au fond, la seule liberté qui vaille.
La neutralité suisse, un atout à ne pas brader
La question se pose de savoir ce qui sauvera la Suisse cette fois-ci, alors qu’elle est en train de perdre sa neutralité et pourrait devenir un pays européen comme les autres, embarqué demain dans une guerre contre la Russie. On verra si le peuple suisse aura la sagesse d’éviter cette disgrâce, car nos autorités commettent ici les mêmes erreurs que les Finlandais − et nous en paierons les mêmes factures. L’aberration est totale.
Nous voterons au mois de septembre sur l’initiative pour la neutralité, et l’on peut nourrir un espoir raisonnable au vu de ce qui se passe. Il faut espérer que les Suisses se diront : cette particularité nous a bien réussi durant deux guerres mondiales, et qu’il serait imprudent d’y renoncer.
Distinguer le bon du mauvais, savoir qui est le coupable et qui est l’innocent, est d’ailleurs devenu beaucoup plus difficile. Avec Hitler, la chose allait encore de soi ; avec Staline aussi, l’adversaire était nettement défini. Aujourd’hui, les lignes sont brouillées.
Si la Suisse raisonne en fonction de ses intérêts propres − et c’est cela qui compte −, la question est : où est l’ennemi ? À l’est ou à l’ouest ? Depuis la chute du communisme et la fin de l’URSS, en 1991, la Russie ne nous a jamais nui en quoi que ce soit. L’Oncle Sam, en revanche − les « gentils » Américains −, s’est employé à maintes reprises à affaiblir, voire à détruire la place financière suisse.
Nous gérions à l’époque environ 35 % des avoirs privés mondiaux, ce qui, pour un si petit pays, ne pouvait qu’irriter l’Oncle Sam et les Anglo-Saxons, toujours prompts à tout vouloir pour eux. Nous sommes aujourd’hui retombés autour de 22 % : l’affaiblissement a été considérable, avec la perte du secret bancaire et l’affaire des fonds juifs, montée en épingle alors qu’elle était pour l’essentiel sans fondement, faute des victimes annoncées. Quand on sait qu’il est pire d’être l’ami des États-Unis que leur ennemi, mieux vaut, par simple bon sens, rester neutre.
Arménie : Pachinian, un équilibriste sur le fil
On a vu comment se sont déroulées les élections en Arménie. Un organe indépendant lui-même a relevé les irrégularités du scrutin : Pachinian a fait emprisonner six ou sept de ses adversaires déclarés, fort du soutien de toute l’Union européenne, des pressions et des menaces d’usage. C’est le jeu habituel, et l’on nomme cela « démocratie ». Il l’a emporté, mais en restant sous la barre des 50 %, ce qui trahit un essoufflement.
On retrouve le schéma éculé : les oligarques, les grandes fortunes, tous ceux qui aspirent à commercer avec l’Occident − comme le faisait Eltsine avec les siens, comme cela s’est joué en Ukraine. Toujours les mêmes milieux, toujours le grand capital, tandis que le simple citoyen fait les frais de l’aventure.
Pourquoi Pachinian l’a-t-il malgré tout emporté ? On dit qu’il a perdu le Haut-Karabakh : en réalité, il s’en est délesté. L’enclave était l’écueil, la pierre dans sa chaussure qui le tenait éloigné de l’Occident. Il l’a cédée à l’Azerbaïdjan pour engager sa politique d’alignement. Il n’a pas véritablement gagné ces élections, mais il détient le pouvoir, c’est tout − et le doit à une situation économique enviable.
Or devinez quel est le premier partenaire commercial de l’Arménie : la Russie. Eût-elle voulu faire gagner l’opposition, elle aurait interrompu ses livraisons de pétrole et de produits agricoles, comme on l’a fait pour Orban, et Pachinian aurait sans doute été défait. Les Russes s’en abstiennent. Lorsqu’on présente Poutine comme le mal incarné, on constate qu’il se garde de recourir à de tels moyens − lesquels, du reste, ne produisent jamais d’effet durable.
Pachinian veut jouer sur les deux tableaux : entrer dans l’Union européenne − il peut toujours attendre, ce n’est pas pour demain, et les Européens ne sont pas insensés − tout en se maintenant dans l’organisation des pays d’Asie centrale dont il fait partie, avec le Kazakhstan, le Kirghizistan et toute la série. Il veut le beurre et l’argent du beurre. Mais Poutine le lui a signifié sans détour : il faudra choisir. Pas question de laisser l’OTAN installer des bases sur notre flanc sud ; il sort de cette organisation, ou il y reste, mais à certaines conditions.
Si Poutine n’est pas intervenu, c’est qu’au fond l’enjeu est mince pour la Russie : l’Arménie est un tout petit pays, un million et demi d’habitants. Il sait que Pachinian devra faire patte blanche à Moscou s’il ne veut pas voir son économie s’effondrer. Son discours s’est d’ailleurs déjà infléchi. Cerné par l’Azerbaïdjan, par les Turcs qui n’ont jamais nourri la moindre bienveillance envers les Arméniens depuis 1915, par l’Iran au sud et par la Russie au nord, croire que l’Union européenne pourra le sauver économiquement relève de la pure illusion.
Sa politique m’échappe, sinon à y voir le profit de quelques-uns au détriment du grand nombre. Toujours la même musique : follow the money, le même schéma récurrent, et tout cela au nom de la démocratie. Mais ce n’est pas de la démocratie : c’est de la contrainte, de la menace et de la peur. À un moment donné, tout cela volera en éclats, car on ne bâtit pas l’avenir sur la coercition − tous les murs finissent par tomber. Pachinian appartient à la même espèce que Zelensky : ces amuseurs publics qu’on met en avant, avec, derrière eux, des intérêts. Il a sacrifié le Haut-Karabakh sans état d’âme avant d’en rejeter la faute sur les Russes, alors qu’il n’a pas bougé le petit doigt, alors qu’il disposait d’une armée. Le jeu est cousu de fil blanc.
La gifle infligée à l’Allemagne au Conseil de sécurité
L’échec de l’Allemagne à se faire réélire comme membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU est un camouflet − et pas seulement pour Berlin : pour toute l’Union européenne. L’événement, pourtant considérable, n’a reçu qu’un traitement médiatique des plus discrets.
Il révèle que le Sud global, et le monde nouveau qui émerge avec les BRICS, ne supporte plus de se voir dicter sa conduite. On nous répète que Poutine serait isolé, que les BRICS ne seraient qu’une parenthèse : c’est faux. L’Allemagne, qui ambitionnait jusqu’à un siège permanent au motif qu’elle y aurait droit au même titre que la France et le Royaume-Uni, n’est même pas parvenue à décrocher un mandat temporaire. Voilà un signe révélateur de la direction que prennent les choses, et il n’augure rien de bon pour une Union européenne dont la politique s’avère dévastatrice pour ses propres peuples.
Qu’un fait se révèle défavorable à l’Union, et on l’escamote ; qu’il puisse être retourné contre les Russes, et on l’étale au grand jour. Il y a quelque chose d’affligeant dans la manière dont fonctionnent aujourd’hui les médias officiels : tri, censure, bricolage, accommodements. Il en va comme du climat : dix jours de chaleur, et l’on titre sur la fin de la planète ; survienne une vague de froid, et le sujet disparaît des écrans. Étonnant que le climat n’obéisse pas aux décrets d’une Union européenne qui prétend pourtant faire la pluie et le beau temps.
Liban et Iran : une guerre d’usure et de patience
Le Liban est un pays martyr, environné de tant d’« amis » soucieux de son bien. On le surnommait jadis la Suisse du Proche-Orient : une nation prospère, dotée d’une position des plus favorables. Puis tout s’est mis à vaciller, et depuis lors le pays s’enfonce dans une spirale ininterrompue. Avec un voisin tel qu’Israël, point n’est besoin d’autre ennemi.
Le conflit libanais s’insère dans un affrontement plus vaste, qui embrase tout le Proche-Orient et oppose singulièrement les États-Unis à l’Iran. Dans les pourparlers éventuels, les Iraniens ont posé l’exigence d’un cessez-le-feu qui vaudrait aussi pour le Liban et pour Gaza. Les Israéliens s’y sont naturellement opposés : leur unique dessein est d’empêcher les Américains de déserter le théâtre des opérations. Dès qu’affleure la perspective d’un rapprochement entre Washington et Téhéran, on peut être assuré qu’ils s’ingénieront à rallumer le feu.
Les Américains, je le crois, sont fort embarrassés : ils voudraient s’extraire du bourbier, mais aucune sortie honorable ne s’offre à eux. Ils ne sauraient davantage relancer une campagne d’envergure, comparable au pilonnage de près d’un mois qu’ils avaient infligé à l’Iran − les munitions leur font défaut, et ils doivent éloigner leurs navires de crainte qu’un missile ne vienne frapper un bâtiment de guerre. Militairement, leur position est inconfortable.
Jouer la montre devient dès lors une option : maintenir la pression et le blocus, bombarder par intermittence sans trop nuire aux autres pays de la région, dans l’espoir d’affamer la population iranienne pour qu’elle se retourne contre son gouvernement. Le régime finirait par tomber, et l’on installerait à sa tête un pantin du style Reza Pahlavi, dont on tiendrait les ficelles. Le procédé laisse aussi à Israël le temps de créer le fait accompli − l’occupation du Sud-Liban, l’établissement d’une zone tampon −, dans la perspective d’un « grand Israël » qui finirait par réduire le Liban à la seule Beyrouth.
Sauf que cela ne fonctionne pas comme prévu. Au Sud-Liban, l’armée israélienne se heurte à de très grosses difficultés ; le Hezbollah a même repris certaines positions et oppose une résistance solide, comme lors des conflits précédents. Maintenir un conflit à petit feu relève de la gageure : la flamme finit toujours par s’emballer. Tout se ramène à une question de résilience : qui cédera le premier, de l’économie israélienne ou de l’Iran ? Les Israéliens peuvent s’appuyer sur l’Oncle Sam et sur un Occident qui continue de cautionner leur politique. Mais les Iraniens, eux, peuvent compter sur l’Asie centrale, la Chine, le Pakistan, et entretiennent de bonnes relations avec l’Inde. Loin d’être isolés, ils disposent de voies terrestres propres à conjurer la famine.
Jamais la Chine n’abandonnera l’Iran : géopolitiquement, c’est une pièce maîtresse. Elle lui livrera ce qu’il faut pour que le pays ne tombe pas. C’est de surcroît une redoutable épine dans le pied américain, qui détourne fortement Washington de sa propre épine − l’Ukraine. Marché de dupes, où nul, en vérité, ne travaille pour les droits de l’homme. Mais les Iraniens occupent une position solide, gouvernée par une véritable stratégie, et savent exactement où ils vont. Ils produisent aussi de courts clips, sortes de morceaux de rap d’une facture remarquablement professionnelle et d’un humour ravageur − en matière de communication, ils surpassent les Russes, qui n’ont jamais brillé dans l’art du soft power.
Le prix du pétrole : une stabilité bâtie sur le sable
Le cours de l’essence a de quoi surprendre : on nous avait annoncé une catastrophe, un baril à 150, voire 200 dollars. Or, après une hausse initiale autour de 100 dollars, le prix s’est maintenu à peu près stable, légèrement en deçà, deux ou trois mois durant. Nos milieux comptent nombre de Cassandre, promptes à prédire des catastrophes qui ne surviennent jamais − ou, à l’inverse, à ne rien voir venir. La vérité, le plus souvent, se tient entre les deux.
Comment expliquer cette stabilité ? Ou bien les analystes se sont trompés, ou bien − plus probablement − plusieurs facteurs ont conjugué leurs effets. Les Américains, d’abord, ont puisé dans leurs réserves stratégiques pour compenser, au point de les ramener à un niveau historiquement bas. La manœuvre soutient les prix par l’offre, mais elle est bornée dans le temps : il faudra bien reconstituer ces stocks. Dans une guerre d’usure économique entre l’Iran, Israël et les États-Unis, c’est là une faiblesse pour l’Occident.
La demande, ensuite, fléchit, l’Europe étant déjà entrée en récession : l’Allemagne se désindustrialise et consomme, partant, moins d’hydrocarbures. À quoi s’ajoutent des manipulations boursières − d’aucuns, dans l’entourage de Trump, s’y sont considérablement enrichis. Réserves mobilisées, récession et spéculation ont ainsi permis de contenir les cours. Reste à savoir combien de temps le jeu peut durer : l’édifice repose sur le sable, et s’il venait à céder, on assisterait à une flambée des prix.
Il faut rappeler qu’une fraction seulement de l’approvisionnement mondial transite par le détroit d’Ormuz − de l’ordre de 20 à 25 %. D’autres sources existent. L’OPEP+, avec la Russie et plusieurs producteurs extérieurs au Moyen-Orient, a décidé d’accroître son offre. Ces acteurs ont intérêt à la stabilité des prix, précieuse pour l’économie mondiale ; Russes comme Chinois s’emploieront à la préserver. Mais le jour où la demande excédera l’offre, ils ne pourront la tenir indéfiniment. Pour l’instant, le calme prévaut − ce qui ne laisse pas d’étonner au regard de ce qui avait été annoncé.
Trump : Cuba et le Groenland tenus en réserve
Trump garde Cuba et le Groenland en réserve, précisément parce qu’il ne parvient à progresser ni en Ukraine ni en Iran − deux dossiers de poids qui lestent les Républicains à l’approche des élections de mi-mandat de novembre. Or il a saisi une chose : la mémoire du public, et singulièrement celle de l’Américain moyen, est des plus courtes. Il suffit de lui présenter un divertissement inédit, un panem et circenses nouvelle vague, pour qu’il efface le précédent.
Il réserve donc Cuba et le Groenland pour des coups d’éclat orchestrés à la veille des midterms. Les médias n’auront alors d’yeux que pour eux, et l’on oubliera les guerres d’Iran et d’Ukraine. Je le parie à dix contre un : telle sera sa stratégie. Voilà pourquoi, dans l’immédiat, il se borne à brandir la menace − on sent peser l’épée de Damoclès − sans passer à l’acte. À l’approche du scrutin, il lancera l’opération.
C’est le syndrome du poisson rouge : on fait le tour du bocal, le décor paraît neuf, et l’on oublie. Dans cet univers médiatique voué au défilement perpétuel, qui n’accroche pas le spectateur en trois ou quatre secondes l’a déjà perdu. Le procédé formate les esprits et finit par s’ériger en habitude de pensée : on évacue sans relâche, sous un flot continu de nouveautés qui recouvre tout le reste. On ne retient plus rien, prisonnier d’une immédiateté permanente − aubaine pour qui entend manipuler et asservir les masses.
Le Groenland se pliera aisément : on imagine mal l’Union européenne déclarer la guerre à Trump, d’autant que ses membres siègent tous à l’OTAN. La situation confine à l’absurde, et l’on en rirait volontiers si l’on ne devait en pleurer. Avant les midterms, donc, quelques coups d’éclat, avec l’idée de conserver au moins l’une des chambres du Congrès. Reste à savoir si cela suffira. Et l’Europe, sur ce terrain aussi, commence à s’américaniser sensiblement.
Front ukrainien : l’avance méthodique des Russes
L’Occident nous explique que la situation tourne mal pour Poutine, qu’il s’enlise et cède même du terrain devant l’« extraordinaire résilience » d’une armée ukrainienne seule face à l’ogre russe. Mais trente-cinq pays livrent des armes et financent l’Ukraine − des dizaines, des centaines de milliards engloutis dans ce gouffre. Prétendre, dans ces conditions, que les Ukrainiens combattent seuls : l’argument a fait son temps.
Ce qui trahit la gravité de la situation pour Kiev, c’est que Zelensky a tenté de faire parvenir un message à Poutine par l’entremise de l’oligarque Abramovitch. Trois années durant, il avait refusé le gel sur la ligne de front ; il aspire désormais à un cessez-le-feu assorti de ce même gel. Jamais les Russes n’y consentiront, car ce serait offrir à l’Occident le moyen de réarmer l’Ukraine et de rallumer la guerre quelques années plus tard. Ils ne sauraient souscrire à une solution à la coréenne, qui ne ferait que préparer le conflit suivant.
S’y ajoute un problème de légitimité : une loi ukrainienne interdit toute négociation avec les Russes, et Zelensky, dont le mandat est expiré, n’a plus qualité pour l’abroger. Comme le souligne Poutine, signerait-il un accord que rien ne garantirait qu’un pouvoir ultérieur s’y tienne, l’actuel étant frappé d’illégitimité.
Sur le terrain, l’affaire est simple : les Russes avancent partout. Contrairement à ce que prétend l’Occident, ce n’est plus la méthode de Staline précipitant des vagues de chair humaine. Ils engagent d’abord de petits détachements d’infiltration, établissent des îlots, les sécurisent par les drones, encerclent enfin et coupent les voies d’accès. L’entreprise est plus lente, mais autrement moins coûteuse en vies humaines.
Au sud, ils approchent d’Orekhov ; sa prise les porterait aux portes de Zaporojié. Konstantinovka, de son côté, est en train de tomber : des troupes ukrainiennes s’y trouvent encerclées, et les renforts sont détruits par les drones russes avant même d’atteindre le front. D’après les recoupements que j’opère entre différentes sources et témoignages de blogueurs présents sur place, les Russes tiennent déjà quelque deux tiers de la ville, dont le secteur le plus difficile à conquérir. C’est la plus vaste bataille livrée pour une grande agglomération depuis Marioupol et Bakhmout, et elle touche à son terme − sans doute d’ici la fin de l’été ou le début de l’automne.
Konstantinovka revêt une valeur stratégique : elle forme le flanc sud de la dernière grande agglomération du Donbass encore aux mains ukrainiennes, autour de Kramatorsk et de Slaviansk. Au nord, les Russes s’emparent de Liman, ce qui pourrait leur offrir une base de départ pour une poussée ultérieure vers Kiev − perspective qui inquiète vivement Zelensky. Sur l’ensemble du front, l’attrition est terrible : les pertes ukrainiennes atteignent des proportions monstrueuses, on envoie désormais jusqu’aux femmes au combat, et les Européens cherchent à rapatrier ceux qui avaient fui la guerre.
Le deux poids, deux mesures a de quoi révolter : naguère, on ne pouvait renvoyer un Érythréen dans son pays au prétexte qu’il y accomplirait son service militaire − cela passait pour inhumain −, mais expédier des hommes dans le hachoir ukrainien ne soulève aucun scrupule. On plie les faits à ses intérêts politiques. Plus j’observe le cours du monde, plus l’espèce humaine me paraît, sous certains aspects, désespérante − et tout cela pour l’argent. L’américanisation du monde, le business is business, le time is money : on a tout monétisé. Or, à tout monétiser, on déshumanise le champ de l’action, et l’on aboutit aux pires massacres.
Avoir ou être : une méditation pour conclure
Le 6 juin, Paris a donné à voir ses « nuits blanches » − un spectacle de décadence jusque dans des lieux sacrés. Ce satanisme qui s’affiche avec une assurance croissante est un signe de notre temps. On peut n’être pas un catholique dogmatique et juger pourtant que la parole « que celui qui est sans péché jette la première pierre » mérite considération. Que l’on reconnaisse ou non en Jésus le Fils de Dieu, ce fut à tout le moins un homme qui, au temps des Romains, portait un message de tolérance et d’amour − plus actuel que jamais.
Jésus avait chassé les marchands du Temple : un lieu sacré ne saurait être profané. C’est là ce qui nous donne une âme, ce qui fonde le caractère irremplaçable de chaque existence − et le christianisme le défend bien mieux que le business as usual américain. Ainsi que l’annonçait Nietzsche : ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des dieux pour compenser le meurtre de Dieu ? Mais ces dieux nouveaux ne sont pas à la hauteur. Ce ne sont que d’anciennes idoles revisitées : Mammon, Moloch.
L’Église elle-même a longtemps lu de travers les Écritures : toute une lignée de papes a exercé un pouvoir démesuré, et la querelle avec Luther portait, pour une part essentielle, sur l’argent − les indulgences. Là encore, l’argent avait corrompu le pouvoir de Rome. C’est toujours le même combat, si bien décrit par Erich Fromm dans Avoir ou être : est-ce que je vis pour posséder − alors que de toute façon je perdrai tout, la dernière chemise n’ayant pas de poche − ou est-ce que je vis pour être ? Ce combat se livre en nous chaque jour.
Je ne diabolise pas l’argent : c’est une énergie, bénéfique si elle est bien employée, qui permet de construire et d’œuvrer au bien commun. Le problème est d’en faire une fin en soi plutôt qu’un moyen. Il en va de même d’Internet, du téléphone ou de l’intelligence artificielle : tant que l’outil reste un moyen, il est positif ; dès qu’il devient une fin, il est néfaste. Le magistrat qui met l’avoir au service de l’être se souvient qu’il a un devoir envers la majorité des citoyens − à rebours des dirigeants européens actuels, qui ne servent que des intérêts privés.
Ma forme, à bientôt 66 ans, je la dois au contact de mes six petits-enfants. La vie est un mystère, et ce mystère tient de la magie. Quand je les regarde, je mesure tout ce qu’il faut d’attention et d’amour pour qu’un enfant devienne un adulte autonome − et je songe qu’à quelques milliers de kilomètres, un millier de personnes meurent chaque jour sur une ligne de front. Chacune fut un enfant aimé. Quand je pense à Gaza : qu’on aime ou non les musulmans, ce sont des êtres humains. En déshumanisant l’autre, on se déshumanise soi-même.
Aussi dis-je aux Européens et aux Suisses : faites des enfants, donnez une chance à l’avenir, car sinon tout s’arrêtera là. Ce sont eux qui porteront le message de respect et d’amour que nous pouvons leur transmettre. L’éducation est essentielle : un enfant bien éduqué fait une société équilibrée. Pédagogue trente années durant, je contemple la baisse de niveau de l’école comme un champ de ruines, et cela me fait mal.
Mais l’espoir demeure toujours. L’être humain a traversé des temps bien plus rudes − après la chute de l’Empire romain, l’Europe a régressé deux ou trois siècles durant, avant que l’aventure ne reparte. J’espère qu’elle se poursuivra − et que le « poisson rouge » du Pentagone n’aura pas le malheur d’oublier à quoi sert le bouton rouge, ni l’envie d’appuyer dessus pour voir. Ce serait la fin de la planète.
Note
Ce texte est une retranscription de mon entretien avec Nicolas Stoquer sur GPTV le jeudi 11 juin 2026. Je vous invite évidemment à suivre Géopolitique TV sur YouTube et à vous abonner à leurs canaux.