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Grande peur des petites ingérences : l’Europe met la démocratie sous tutelle, la Suisse temporise

Si les ingérences russes existent, leur efficacité reste à démontrer. De faux comptes vus par presque personne à des élections annulées, l’Europe a transformé la « défense de la démocratie » en doctrine de surveillance et de contrôle du discours public. La Suisse emploie désormais les mêmes mots que ses voisins, mais reste pourtant plus réticente à en tirer les mêmes conséquences.

Richard Dalleau
16 août 2026
16 min de lecture

La mauvaise nouvelle, c’est que les Russes attaquent la démocratie française et européenne. La bonne est qu’en 2024, presque personne ne s’en est aperçu. Lors des Européennes, puis des Législatives, VIGINUM a détecté 25 manœuvres informationnelles, principalement prorusses : faux sites, dénigrement de candidats, amplification artificielle, opérations destinées à polariser le débat ou susciter la défiance envers les médias. Conclusion du service chargé de traquer la menace : leur impact a été « quasi nul », aucune n’ayant obtenu de visibilité ou d’effet observable.

Nouvel épisode de la série des pieds nickelés de l’ingérence cet été : Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann puis Gabriel Attal sont visés par les modes opératoires qui les rattachent aux Russes, dénommées Storm-1516 ou Matryoshka : faux articles, vidéos truquées, copies de sites de médias français. Cette fois encore, les opérations sont bien réelles, leur public beaucoup moins. Des faux si grossiers que personne de sensé ne s’y laisserait prendre, à croire que les Russes sont vraiment mauvais ou qu’il s’agit d’opérations sous faux drapeau destinées à faire parler de candidats à la peine dans les sondages.

Si rien ne permet à date de prouver cette dernière thèse, relevons tout de même que VIGINUM a conseillé aux personnalités ciblées de ne pas leur faire trop de publicité, afin d’éviter que la dénonciation ne réussisse là où les propagandistes avaient échoué. Un conseil que Gabriel Attal s’est empressé de ne pas suivre, choisissant de convoquer la presse et annonçant que le Kremlin continuera à viser des candidats comme lui et à favoriser son adversaire, Marine Le Pen.

Ingérences ratées, à qui profite le crime ?

Même Le Monde a décrit des opérations à faible impact devenues, par leur révélation, un sujet de précampagne présidentielle. De fait, les autres cibles de ces campagnes attribuées aux Russes se sont engouffrées dans la brèche et le sujet a massivement nourri les médias français pendant une dizaine de jours, instaurant dès maintenant un climat de suspicion sur le scrutin, qui pourrait éventuellement servir à le discréditer, voire l’annuler si son résultat ne convenait pas, estiment déjà certains éditorialistes.

En attendant, la mécanique mérite qu’on s’y arrête : fabrication obscure, détection, attribution, communiqué, reprises médiatiques, indignation politique. À l’arrivée, des millions de citoyens découvrent une rumeur qu’ils n’auraient eu pratiquement aucune chance de rencontrer. La « propagande russe » gagne une audience providentielle ; la victime gagne une légitimité et une audience que son bilan et ses sondages ne lui permettaient pas d’espérer. Chacun peut presque féliciter l’autre.

Cette disproportion n’empêche pas le vocabulaire de monter rapidement dans les tours. Le faux compte ne trompe plus seulement quelques internautes, il menace la confiance dans les processus démocratiques. La perte de confiance atteint la cohésion. La cohésion fragilisée compromet la résilience. Et la résilience, naturellement, protège la démocratie.

D’une capitale à l’autre, le vocabulaire ne varie guère. En Allemagne, le gouvernement explique que la désinformation cherche à affaiblir la confiance dans l’État, la science et les médias. En France, Jean-Noël Barrot veut « protéger nos élections et nos démocraties » contre désinformation et ingérences. En Suisse, Martin Pfister désigne comme cibles la « cohésion sociale », la « confiance » et « la démocratie elle-même ».

Gros bouclier, faible menace

Bruxelles a donné une architecture opérationnelle à ce vocabulaire. Le Bouclier européen de la démocratie, présenté en novembre 2025, doit préserver « l’intégrité de l’espace informationnel », renforcer les institutions et les élections, puis accroître la « résilience sociétale ». Il prévoit notamment un Centre européen pour la résilience démocratique, un réseau de fact-checkers et un protocole de crise lié au DSA.

L’objectif n’est plus seulement d’empêcher ou de sanctionner une fraude précise. Il s’agit de protéger un espace informationnel et sa « qualité », dont la Commission devient à la fois juge et gardienne. Plus l’objet à protéger devient abstrait, plus le champ d’intervention devient vaste. Un faux domaine se compte, un bot se repère ; l’effet d’une vidéo sur « la confiance dans la démocratie » se mesure nettement moins bien. Le discours officiel transforme pourtant volontiers le premier en menace contre la seconde. Il ne tombe pas du ciel : c’est celui d’institutions qui définissent un danger, défendent leurs intérêts et légitiment la politique qu’elles proposent pour y répondre. Une politique qui consiste à verrouiller l’espace informationnel au nom de la défense de la liberté d’expression.

Le procédé ne vise d’ailleurs plus seulement l’étranger. En juillet 2026, une mission sénatoriale française identifie un « angle mort » : VIGINUM surveille les manipulations venues d’ailleurs, alors qu’elles peuvent également venir de l’intérieur. Lors de la présentation à la presse du rapport sur les « zones grises de l’information », le sénateur Laurent Lafon s’est demandé comment la France résisterait à une personnalité, un courant ou un parti disposant de moyens importants et utilisant les réseaux sociaux « comme une arme ». Curieux péril démocratique : des Français cherchant à convaincre d’autres Français. Jusqu’ici, cela s’appelait de la politique.

En France, vers la « Loi des suspects »

Pour contrer ce grave danger pour le bloc centriste, les sénateurs proposent donc un « observatoire indépendant de la désinformation », pendant intérieur de VIGINUM, susceptible d’inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à « invisibiliser un utilisateur fautif » en cas de menace grave pour la « qualité de l’information » à l’approche d’une élection. Le même rapport suggère des obligations plus strictes de retrait de contenus, voire la suspension d’algorithmes pendant une campagne. Une proposition de loi devrait formaliser toutes ces recommandations à la rentrée.

Si le rapport préfère « manipulation interne de l’information » à « ingérence intérieure », l’oxymore employé par Laurent Lafon, on voit pourtant bien où l’on va. Un appareil conceptuel forgé contre les opérations clandestines d’États étrangers fournit désormais des outils pour penser le combat politique mené par les oppositions nationales au bloc central.

Le projet de loi déposé le 22 juillet de « Lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique » poursuit le mouvement : « qualité du débat démocratique », manipulations, viralité, IA, référés accélérés. Il présente même la Roumanie comme démonstration de la capacité de manipulations numériques à affecter une élection nationale. La démocratie française semble donc à la fois assez robuste pour résister à vingt-cinq opérations d’impact quasi nul et assez vulnérable pour réclamer de nouveaux instruments avant la suivante.

Avec Xenia Fedorova, les catégories se rapprochent jusqu’à se confondre. En juillet, Jean-Noël Barrot est interrogé sur cette phrase de l’ancienne dirigeante de RT France : « Jusqu’où va-t-on entraîner la France dans cette guerre ? » Sa réponse : « c’est tout simplement la propagande du Kremlin ».

Propagande, ingérence, des mots-cercueils de la démocratie

On peut juger orientée, contestable ou favorable à Moscou la phrase de Fedorova. Elle ne contient ni faux chiffre ni événement inventé : elle pose une question politique sur l’engagement français. Le mot « propagande » ne décrit alors plus une technique de manipulation, mais une simple grille de lecture, que le ministre tente de disqualifier par ce terme. On pourrait avec la même facilité baptiser « propagande atlantiste » toute défense de l’OTAN : l’étiquette informerait surtout sur celui qui la colle.

Le dossier Fedorova ne se réduit cependant pas à cette phrase. L’administration l’accuse de diffuser des affirmations fausses et, surtout, d’être un relais de campagnes russes. Elle a reçu un arrêté d’expulsion et vu ses avoirs gelés afin de prévenir de « nouveaux actes d’ingérence ». Le recours en référé-liberté a été rejeté pour défaut d’extrême urgence, sans que le juge tranche alors au fond la légalité des mesures.

La distinction reste donc cruciale : défendre une opinion prorusse, diffuser une affirmation fausse, faire de la propagande et agir pour le compte de Moscou ne sont pas quatre manières de dire la même chose, contrairement à ce que laisse entendre le discours politique du pouvoir français. Les preuves juridiques, elles, ne devraient pas se contenter de ce glissement lexical et les Français attendent toujours de savoir en quoi le fait de défendre une position prorusse met en péril « les intérêts fondamentaux de la nation ». Rappelons à titre de comparaison que la démocratie française a survécu à toute la Guerre froide avec un parti communiste puissant, aux ordres de Moscou, et à la présence quotidienne de L’Humanité dans les kiosques, un journal qui a pleuré Staline et approuvé la répression dans le sang de l’insurrection de Budapest ou la victoire de Pol Pot au Cambodge.

Ingérences à géométrie variable

Le même flou apparaît lorsque l’étranger ne se cache pas du tout. En janvier 2025, Emmanuel Macron dénonce Elon Musk, propriétaire de X, qui s’ingérerait dans les élections allemandes : « Voilà dix ans, si on nous avait dit que le propriétaire d’un des plus grands réseaux sociaux du monde soutiendrait une nouvelle internationale réactionnaire et interviendrait directement dans les élections, y compris en Allemagne, qui l’aurait imaginé ? » La remarque intervient dans un discours où le président venait d’évoquer les ingérences étrangères et l’annulation de la présidentielle roumaine. Savoureux pour un candidat qui a été publiquement soutenu par Barack Obama en 2017.

Quinze mois plus tard, en Arménie, un journaliste lui pose exactement la question inverse : soutenir Nikol Pachinian à quelques semaines d’une élection, n’est-ce pas aussi une ingérence ? Macron fournit alors une définition fort utile. Il distingue les opérations « à visage couvert » des « prises de positions politiques totalement assumées ». Il « assume totalement » son soutien et rappelle avoir fait de même pour Maia Sandu en Moldavie. À visage découvert, explique-t-il en substance, il participe à la démocratie, il ne la falsifie pas.

Le critère est défendable… s’il s’applique à tout le monde. Musk a soutenu publiquement l’AfD et, depuis, Marine Le Pen. Orbán a publiquement soutenu Alice Weidel. Apparemment, ces prises de position sont de vilaines ingérences, tandis que celles de dirigeants européens soutenant ouvertement les candidats pro-UE, comme en Roumanie, en Moldavie, sont de simples contributions au débat démocratique. Ce n’est pas forcément l’avis des principaux intéressés, à l’exemple du gouvernement islandais, qui a réclamé aux responsables de l’UE de cesser leurs ingérences dans la campagne pour le référendum d’adhésion du pays à l’UE, qui doit se tenir le 29 août.

Vers la censure administrative

On pourra rétorquer que Musk possède la plateforme sur laquelle il s’exprime : raison sérieuse de surveiller un éventuel favoritisme algorithmique. Cette situation particulière ne transforme pas pour autant la preuve d’un soutien politique en preuve d’une manipulation secrète. Entre les deux, il manque encore quelque chose d’apparemment démodé : un fait. Libre aux détracteurs d’Elon Musk de chercher ce fait dans le code source de X, entièrement publié, cas unique parmi tous les réseaux sociaux.

Derrière ce glissement du vocabulaire, un déplacement institutionnel plus profond. La France n’a pas remplacé ses juges par des préfets. Elle a progressivement installé autour de la justice pénale un arsenal permettant d’agir avant qu’un tribunal ait établi une culpabilité.

La loi « séparatisme » de 2021 a renforcé cette logique préventive : contrat d’engagement républicain pour les associations subventionnées, pouvoirs administratifs accrus, possibilités de dissolution ou de fermeture dans plusieurs situations. Un bouleversement de l’ordre juridique : le juge contrôle ces décisions a posteriori, il n’est plus nécessairement celui qui ouvre le bal.

La loi du 25 juillet 2024 contre les ingérences ajoute notamment un mécanisme de gel des avoirs : les ministres de l’Intérieur et de l’Économie peuvent décider conjointement, pour six mois renouvelables, de bloquer les ressources de personnes ou entités soupçonnées de participer à des actes d’ingérence. Ce n’est pas une peine pénale, et c’est bien ce qui rend le mécanisme dangereux. L’État agit pour prévenir, la personne conteste ensuite.

Extension du domaine de la lutte

La proposition de loi sur l’« entrisme islamiste », examinée au Sénat en 2026, prolonge la tendance : nouveaux motifs envisagés de dissolution administrative et nouveau gel administratif des avoirs. Le rapport sénatorial note lui-même l’extension régulière de cet instrument, passé du terrorisme aux ingérences étrangères, puis au narcotrafic, avant qu’une nouvelle extension soit proposée.

Tout ne va cependant pas dans le même sens. Le projet anti-ingérences de juillet 2026 renforce aussi le juge des référés et veut permettre un retrait judiciaire plus rapide des faux contenus. Il ne s’agit pas d’un transfert pur et simple : on passe d’un modèle centré sur la sanction judiciaire d’une infraction consommée à un continuum de surveillance, prévention, régulation, police administrative et procédures judiciaires d’urgence.

Formellement, l’État de droit demeure. Il devient simplement plus impatient et plus intrusif : une société de surveillance administrative se met en place.

La Roumanie montre jusqu’où ce continuum peut mener. Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle annule l’ensemble de la présidentielle. Les documents déclassifiés évoquent campagnes numériques opaques, financement irrégulier, manipulations et influence extérieure. La Commission européenne ouvre ensuite une procédure contre TikTok au titre du DSA.

Le discours politique se simplifie rapidement : la Russie a manipulé l’élection, la Roumanie a donc dû l’annuler. Emmanuel Macron l’énonce presque sous cette forme le 6 janvier 2025, parlant d’« ingérences et de manipulations électorales clairement attribuées à la Russie ».

Roumanie, le cas d’école

À l’examen, le dossier est beaucoup moins propre. La Commission de Venise relève que la décision de la Cour ne mentionne pas explicitement l’influence extérieure comme fondement autonome et rappelle le caractère exceptionnel que doit conserver l’annulation d’un scrutin. Surtout, dès le 20 décembre, une enquête roumaine révèle que la campagne TikTok #EchilibrușiVerticalitate, rapprochée dans les documents officiels d’un précédent mode opératoire russe, avait été à l’origine financée par le PNL, grand parti libéral et pro-UE roumain. L’agence chargée de l’opération affirme qu’elle avait ensuite été détournée.

Si cela ne prouve pas que Moscou n’a rien tenté en Roumanie, cela suffit en revanche à interdire la belle équation TikTok = Russie = résultat faussé = annulation nécessaire. Le récit politique a résisté beaucoup mieux que certaines de ses pièces et la Roumanie est encore régulièrement citée par des journalistes, hommes politiques ou responsables européens comme cas d’école de l’ingérence russe et de la manière de la traiter. Le 5 mai 2026, Emmanuel Macron parlait encore de la Roumanie et de la Moldavie où des manipulations menées par des agents extérieurs, « dans les deux cas à la solde de Moscou qui ont été documentés et qui, eux, falsifient la démocratie ».

Protéger la démocratie… des électeurs

On se souvient de Thierry Breton, alors ex-commissaire européen, expliquant début 2025 qu’« on l’a fait en Roumanie, il faudra évidemment le faire, si nécessaire, en Allemagne ». S’il s’est défendu en rappelant qu’il parlait de l’application du DSA et non de l’annulation du scrutin, ledit texte est utilisé de manière extensive par L’UE pour peser sur les scrutins : « dans le DSA, justement, il y avait dans un alinéa bien caché – article 34, alinéa C – sur la protection des “processus électoraux”. Deux mots fondamentaux aujourd’hui qui sont utilisés à mauvais escient par la Commission. Cet alinéa indique que les plateformes doivent contrôler tous les “risques systémiques” et notamment les risques sur les processus électoraux, sans les définir », rappelait l’eurodéputée Virginie Joron.

Bref, la démocratie possède ainsi un étrange privilège dans cette nouvelle doctrine de « résilience » : on peut annuler le choix des électeurs pour protéger leur capacité à choisir.

Berne pourrait pourtant tenir exactement le même discours et il ne s’en prive pas. Le SRC considère désormais la Russie comme « la menace la plus grande et la plus aiguë pour l’Europe » et estime que son conflit hybride touche directement la Suisse. « Confiance », « cohésion », « résilience », « démocratie » : le vocabulaire ne déparerait ni à Bruxelles ni à Paris.

Il suffit d’ouvrir le rapport du Conseil fédéral de juin 2024. Il reconnaît les activités russes et chinoises, tout en précisant qu’à cette date, rien n’indiquait qu’une votation ou une élection suisse ait été directement ciblée et que la portée des médias russes restait réduite.

Suisse : même catéchisme, moins de sacrements

Surtout, Berne pose une frontière beaucoup plus nette entre menace hybride et politique quotidienne. Pour la Suisse, les « démarches usuelles de représentation d’intérêts » contribuent légitimement à la formation de l’opinion. Erreurs, fausses informations diffusées de bonne foi, satire, parodie et commentaires partisans clairement identifiables ne sont pas automatiquement assimilés à de la désinformation.

Le rapport va jusqu’à reconnaître que les États occidentaux cherchent eux aussi à faire valoir leur point de vue dans les débats politiques étrangers. Ils ne deviennent pas pour autant une menace tant qu’ils ne cherchent pas à saper l’ordre démocratique suisse. Appliquée universellement, cette doctrine a une vertu rare : elle traite de la même manière Macron soutenant Pachinian, Orbán soutenant Weidel ou Musk soutenant l’AfD, tant qu’aucune opération clandestine supplémentaire n’est établie.

Les actes suivent. La Suisse a refusé de suivre l’UE dans l’interdiction de diffusion de certains médias russes, préférant leur « opposer des faits plutôt que de les interdire ». Elle avance vers davantage de transparence et de résilience, sans avoir encore connu de candidat éliminé, de parti exclu ou de votation annulée pour protéger la démocratie contre ce qu’avaient vu les électeurs.

Même alarme, donc, même lexique, presque mot pour mot, mais pas encore le même réflexe liberticide. À Bruxelles et dans plusieurs capitales européennes, protéger la démocratie signifie de plus en plus surveiller son environnement informationnel, anticiper des risques taillés sur mesure pour protéger le système et agir avant que le moindre dommage soit établi, façon Minority Report. Berne conserve une idée plus rustique : un citoyen peut entendre un discours faux, partisan, russe, américain ou européen sans que l’État doive immédiatement sauver sa démocratie de ce qu’il vient d’entendre.

La résilience, après tout, pourrait aussi consister à considérer les citoyens… comme des citoyens et à résister à la tentation de les protéger, comme des enfants, contre toute mauvaise influence. Même quand elle vient réellement de Moscou.

De la réfutation à l’annulation : l’escalade de la « résilience »

Les neuf degrés de la « résilience démocratique »
De la mesure d'information à la mesure sur le scrutin lui-même : chaque échelon prolonge le précédent
1. Détecter
Veille, caractérisation, attribution : VIGINUM, services de renseignement, coopération européenne.
2. Répondre
Contre-discours, fact-checking, éducation aux médias, signalement aux plateformes.
3. Réguler
DSA, obligations algorithmiques, coopération avec les plateformes, demandes de retrait.
4. Invisibiliser
Le rapport sénatorial français de 2026 envisage qu'un futur observatoire puisse demander la modification d'algorithmes ou l'invisibilisation d'un utilisateur en période électorale.
5. Geler
Depuis 2024 en France, des avoirs peuvent être bloqués administrativement pour prévenir des actes d'ingérence.
6. Dissoudre ou fermer
La logique de police administrative, renforcée depuis la loi « séparatisme », permet à l'exécutif d'agir avant une condamnation pénale, sous contrôle ultérieur du juge.
7. Retirer des contenus
La Roumanie a multiplié les injonctions accélérées pendant la présidentielle réorganisée.
8. Exclure
Des partis ont été écartés en Moldavie ; Călin Georgescu a été exclu du scrutin présidentiel roumain recommencé en 2025.
9. Annuler
Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle roumaine a annulé toute la présidentielle.
L'intensité de la couleur suit celle de la mesure : du renseignement et du contre-discours (bleu) à l'annulation d'un scrutin (rouge). Chaque degré est présenté comme la prolongation naturelle du précédent.

Entre le faux compte que personne ne lit et le vote que personne ne peut conserver, la lutte contre l’ingérence change de nature.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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