Entre l’offensive russe et les hésitations de Varsovie, l’Europe aborde le sommet d’Ankara sur la défensive
La Russie affirme avoir pris Konstantinovka, tandis que l'Ukraine dément. Au moment où Moscou poursuit son offensive dans le Donbass, les divergences apparaissent au sein des alliés de Kiev à l'approche du sommet de l'OTAN à Ankara. Entre évolution du front, hésitations de la Pologne, arbitrage américain et débats sur l'aide militaire européenne, cette séquence pourrait marquer un tournant dans la guerre en Ukraine.
Rien n’avait été laissé au hasard le 3 juillet. Ce soir-là, Vladimir Poutine s’est rendu dans un poste de commandement des forces engagées en Ukraine pour y recevoir, devant les caméras, un rapport de son chef d’état-major Valéri Guérassimov annonçant la prise de Konstantinovka, cette ville industrielle du Donbass que Moscou présente depuis des mois comme l’un des principaux verrous du dispositif défensif ukrainien, entre Slaviansk et Kramatorsk.
Konstantinovka, un verrou ukrainien en train de sauter
Située au sud de ces deux dernières villes, Konstantinovka constitue également un important nœud logistique de l’armée ukrainienne dans le Donbass. Sa conquête rapprocherait les forces russes des deux principaux centres urbains encore contrôlés par Kiev dans cette partie du front.
Vladimir Poutine a profité de cette séquence pour dresser un bilan très favorable de la campagne militaire. Il revendique le contrôle complet de la région de Lougansk, la conquête de 133 localités représentant plus de 3 000 kilomètres carrés depuis janvier, ainsi que l’extension progressive d’une « zone de sécurité » le long de la frontière dans les régions de Kharkov, de Soumy et de Dnipropetrovsk, présentée comme une réponse aux frappes ukrainiennes sur le territoire russe.
À ce stade, aucune source indépendante n’a pu confirmer la prise de Konstantinovka. Reuters indique expressément ne pas être en mesure de vérifier la situation sur le terrain. Chaque camp diffuse donc ses propres éléments : Moscou publie des images montrant des drapeaux russes hissés dans certains quartiers détruits, tandis que Kiev affirme conserver le contrôle de la ville et assure que ses unités poursuivent les combats dans le secteur. L’Institute for the Study of War (ISW), un centre d’analyse américain proche des milieux stratégiques atlantistes, estime pour sa part que la revendication russe est prématurée, tout en reconnaissant des gains tactiques réalisés par les forces russes au cours des dernières semaines.
Au-delà de cette bataille de communication, un constat s’impose : plusieurs responsables militaires ukrainiens ont eux-mêmes reconnu ces dernières semaines la présence de groupes russes dans le tissu urbain et la conduite d’opérations destinées à les repousser. Pour une ville transformée depuis des années en bastion fortifié, protégée par un réseau de tranchées et de positions défensives, cette évolution témoigne de l’intensité de la pression exercée par les forces russes.
Le mode opératoire observé rappelle celui employé à Avdeïevka puis à Tchassov Yar : progression lente, pression constante sur les axes logistiques, encerclement progressif des positions adverses avant l’assaut final. Les revendications russes sont souvent formulées avant que la situation puisse être vérifiée de manière indépendante, mais la dynamique générale du front paraît difficilement contestable. Depuis la chute d’Avdeïevka en 2024, la ceinture fortifiée du Donbass recule progressivement sous la pression de Moscou, qui semble privilégier une stratégie d’attrition fondée sur l’usure des défenses ukrainiennes.
Donald Trump en arbitre
Ce rapport de force, le Kremlin l’a porté directement à la Maison-Blanche. Le 4 juillet, jour du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, Donald Trump et Vladimir Poutine se sont entretenus par téléphone pendant près d’une heure et demie, à l’initiative de Washington selon Moscou. Selon le compte rendu publié par le Kremlin et présenté par le conseiller diplomatique Iouri Ouchakov, le président russe a exposé à son interlocuteur « la situation réelle sur le champ de bataille », affirmant que ses forces progressent sur l’ensemble de la ligne de front et présentant la prise revendiquée de Konstantinovka comme une étape vers le contrôle de toute la région de Donetsk.
Toujours selon cette version, Moscou a accusé les Européens de raisonner sur une perception erronée de la réalité militaire et reproché à Kiev ainsi qu’à ses soutiens de miser sur la prolongation du conflit. Donald Trump aurait, pour sa part, réaffirmé sa volonté de favoriser une cessation rapide des combats, tandis que ses émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner se seraient déclarés prêts à retourner à Moscou. Le même jour, le président américain s’est entretenu séparément avec Volodymyr Zelensky, qui a évoqué de son côté une « perspective réelle » de fin de guerre et un rendez-vous pris pour en reparler à Ankara. À quelques heures d’intervalle, les deux belligérants auront ainsi présenté à Donald Trump leur propre lecture de la situation militaire et du sort de Konstantinovka.
Un sommet de l’OTAN les 7 et 8 juillet à Ankara sur fond de divergences
Cette séquence diplomatique constitue l’arrière-plan immédiat du sommet de l’OTAN, qui s’ouvre les 7 et 8 juillet à Ankara. La Pologne, jusqu’ici l’un des soutiens les plus constants de Kiev, y arrive avec un ton sensiblement différent. Donald Tusk a demandé à sa délégation de faire preuve de retenue face à toute nouvelle demande de financement, rappelant que son pays assume déjà une part considérable de l’effort de sécurité sur le flanc oriental de l’Alliance et qu’il souhaite voir cette contribution pleinement reconnue. Le Premier ministre polonais n’a pas remis en cause l’aide déjà accordée à l’Ukraine, mais cette prise de position intervient dans un contexte de tensions bilatérales ravivées, notamment autour de la mémoire des massacres de Volhynie.
L’Italie défend, de son côté, une position plus prudente sur le projet de déclaration finale. Rome souhaiterait supprimer les références à des engagements s’étendant jusqu’en 2027, estimant qu’une telle échéance donnerait l’image d’une guerre appelée à durer indéfiniment, alors que le gouvernement italien entend préserver la possibilité d’une solution négociée.
Pour autant, rien n’indique un désengagement européen. Le projet de déclaration actuellement discuté prévoit, selon plusieurs sources concordantes, environ 70 milliards d’euros d’aide militaire pour 2026 et un niveau comparable en 2027, soit près de 140 milliards d’euros sur deux ans. Les Européens et le Canada devraient désormais supporter l’essentiel de cet effort, Washington s’étant retiré du financement direct depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Les divergences portent donc moins sur le principe du soutien à Kiev que sur son ampleur, son partage et sa durée. Le sommet d’Ankara dira si ces réserves relèvent d’ajustements tactiques ou annoncent une évolution plus profonde des positions européennes. Pour Moscou, qui vient de présenter directement à Donald Trump sa lecture de la situation militaire, cette question revêt une importance particulière.