Carburants : une rentrée suspendue au détroit d’Ormuz
Près de six mois après le déclenchement de la guerre en Iran, le sans-plomb 95 frôle les deux francs le litre en Suisse et le diesel les dépasse nettement. À l'approche de la rentrée, deux trajectoires s'affrontent : une décrue lente si l'accord sur Ormuz se concrétise, une flambée inédite si le blocus s'installe. Le franc fort, lui, a amorti le choc – mais il ne fait pas de miracles.
Le relevé du Touring Club Suisse du 15 août est sans appel : le litre de sans-plomb 95 s’établit en moyenne à 1 fr. 97, la 98 à 2 fr. 08 et le diesel à 2 fr. 22. Depuis février, l’essence a renchéri de 22 % et le diesel de 28 % : des niveaux plus vus depuis deux ans, même s’ils restent en deçà du record de 2022, quand le sans-plomb avait ponctuellement dépassé 2 fr. 30.
Six mois qui ont tout changé
Le contraste avec l’an dernier est saisissant. En 2025, selon l’analyse annuelle du TCS, les automobilistes suisses payaient leur plein au tarif le plus bas depuis quatre ans. Tout bascule dans la nuit du 28 février 2026 : l’offensive conjointe américano-israélienne contre l’Iran provoque la fermeture de fait du détroit d’Ormuz, par lequel transitait environ un cinquième du pétrole mondial. Le Brent, qui se négociait autour de 73 dollars avant les frappes, s’envole jusqu’à quelque 126 dollars au plus fort de la crise, obligeant les pays de l’AIE à puiser 400 millions de barils dans leurs réserves stratégiques.
La transmission à la pompe suisse est mécanique. Le pays importe la totalité de ses produits pétroliers, et les prix nationaux suivent les cotations de Rotterdam : entre le 27 février et le 10 mars, l’essence y a bondi d’environ 25 % et le diesel de 50 % – ce qui explique que le gazole soit aujourd’hui le carburant le plus touché. Conséquence inattendue : le plein helvétique a perdu son avantage comparatif. À 1 fr. 97, la Suisse est désormais plus chère que la France (1 fr. 90) et talonne l’Allemagne (2 fr. 02) ; seule l’Autriche, à 1 fr. 64, reste une bonne affaire pour les frontaliers.
Le scénario de la détente : une décrue, mais au pas de sénateur
Depuis fin juillet, le marché veut croire à la désescalade. Washington a suspendu ses frappes, des négociations se tiennent sur la réouverture d’Ormuz, et un dispositif de couloir maritime partagé avec Oman est sur la table : le Brent est redescendu autour de 84 dollars, loin de ses sommets du printemps. Mais Téhéran conditionne la réouverture à une liste d’exigences maximales – fin de la guerre, levée des sanctions, déblocage des avoirs gelés, indemnisations – tandis que Washington maintient le blocus des ports iraniens. L’accord reste donc une hypothèse.
Et même s’il se concrétise, les automobilistes ne verront pas la différence tout de suite. Les spécialistes rappellent l’effet « fusée-plume » : les prix à la pompe montent comme une fusée et redescendent comme une plume, les distributeurs répercutant immédiatement les hausses mais lissant les baisses. Selon les projections de l’Agence américaine d’information sur l’énergie relayées par la RTS, un retour à la normale ne s’amorcerait pas avant fin 2026, voire début 2027 – et la normalisation complète des flux à travers le détroit prendrait plusieurs mois après la réouverture, le temps de rétablir les rotations maritimes et de reconstituer les stocks.
Le scénario de l’embrasement : un baril à 150 dollars
Le scénario noir a déjà failli se produire deux fois. Après une première accalmie au printemps, les affrontements ont repris début juillet et le détroit s’est retrouvé de nouveau verrouillé. C’est ce précédent qui alimente les projections les plus sombres des banques. JP Morgan estimait qu’un mois supplémentaire de blocus serait cohérent avec un Brent autour de 150 dollars ; Morgan Stanley aboutit au même seuil, Rystad Energy voit 135 dollars si la fermeture dure quatre mois, et Goldman Sachs retient des scénarios extrêmes entre 135 et 150 dollars.
Surtout, les amortisseurs sont usés. Les stocks commerciaux des pays de l’OCDE sont à leur plus bas niveau depuis des années, la réserve stratégique américaine est tombée à son étiage de 1983, et l’AIE reconnaît que ses déstockages ne peuvent pas compenser une fermeture prolongée. Les attaques contre les installations gazières du Qatar et le triplement des coûts de fret via le cap de Bonne-Espérance montrent que l’escalade peut frapper bien au-delà du seul brut. Traduit à la pompe suisse, un baril durablement installé à 150 dollars – près du double du niveau actuel – pulvériserait le record de 2022 : la barre des 2 fr. 50 le litre cesserait d’être une abstraction.
Le franc fort, un amortisseur en sursis
Si la facture n’est pas plus lourde encore, c’est en grande partie grâce à notre monnaie. Valeur refuge par excellence, le franc s’est envolé dès les premières heures du conflit, atteignant son plus haut niveau depuis 2015 face à l’euro et environ 0.77 franc pour un dollar – prolongeant une appréciation d’environ 14 % face au billet vert sur la seule année 2025. Chaque baril facturé en dollars coûte donc sensiblement moins de francs qu’au taux de change d’il y a dix-huit mois. Sans cet effet, le sans-plomb aurait franchi les deux francs depuis longtemps.
Mais l’amortisseur a ses limites. Une limite d’échelle, d’abord : le franc gagne quelques pourcents quand le brut en a pris cinquante au pic de la crise – d’où, malgré tout, des hausses de 22 à 28 % à la pompe. De durée, ensuite : l’euro est remonté à 0.9340 franc début août malgré la reprise des tensions à Ormuz, signe que la demande de refuge ne s’exprime plus que contre le dollar. Or une partie des coûts d’approvisionnement – logistique rhénane, marges européennes – se règle en euros. Et dans le scénario à 150 dollars, personne n’imagine un franc s’appréciant de moitié pour neutraliser le choc. Le franc fort a épargné aux automobilistes le plus dur de la facture ; il retarde la douleur plus qu’il ne l’annule.
En attendant, la chasse aux centimes
À court terme, la marge de manœuvre de l’automobiliste se joue moins à la frontière – devenue peu intéressante, Autriche exceptée – qu’entre deux stations suisses. L’analyse du TCS sur quelque 3 800 points de vente a révélé des écarts allant jusqu’à 85 centimes par litre pour le même sans-plomb 95, les stations d’autoroute étant systématiquement les plus chères et les périphéries d’agglomération les plus abordables. Sur un plein de 50 litres, l’écart peut dépasser 40 francs : de quoi justifier un détour, en attendant que le sort des prix se décide, lui, à quelques milliers de kilomètres, dans un bras de mer large de 50 kilomètres.