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Le siège invisible : comment les Frères musulmans étendent leur influence en Suisse

Dans cet article publié le 28 juillet 2026 dans Schweizer Monat, Thomas Zweifel examine l’implantation et les réseaux d’influence des Frères musulmans en Suisse, ainsi que leur stratégie d’entrisme au sein des institutions. Traduction : ASVI (Association Suisse Vigilance Islam).

Les Observateurs (la rédaction)
14 min de lecture

Alors qu’en Allemagne ou en France des islamistes commettent des meurtres brutaux, les Frères musulmans mènent en Suisse une marche silencieuse au sein des institutions. Leur objectif est de transformer la société occidentale.

Le dernier attentat terroriste à Berlin montre une nouvelle fois que l’islamisme peut frapper encore et encore. Cela vaut également pour la Suisse. Après qu’un islamiste eut poignardé trois passants à Winterthour, fin mai, en criant « Allahu akbar ! » (« Allah est le plus grand ! »), le portail d’information 20 Minuten a interrogé Ahmed Ajil, expert en terrorisme à l’Université de Lucerne, au sujet de l’auteur de l’attaque.

L’assaillant au couteau, turco-suisse, ne constituait en effet pas un cas isolé : dès 2020, quatre terroristes présumés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique avaient été arrêtés à Fribourg, tandis que 70 procédures concernant 600 à 700 suspects de terrorisme étaient pendantes devant les tribunaux suisses.

Le Dr Ajil, qui a également travaillé comme analyste criminel à l’Office fédéral de la police (Fedpol), prend certes ses distances avec la violence de l’État islamique (EI). Mais, après le massacre du 7 octobre, il a plaidé contre une interdiction du Hamas en Suisse.

« Si nous interdisons le Hamas, a-t-il déclaré, nous interdisons de facto la résistance armée contre ce que la population civile palestinienne subit depuis des décennies. » Interrogé à ce sujet, Ajil a pris position et confirmé cette déclaration.

Le scénario de l’infiltration

Selon les dernières enquêtes des services de renseignement européens, le Hamas ne se contente pas de la « résistance » ou du terrorisme en Israël : depuis des années, il planifie également des attentats en Europe.

En février 2023, soit huit mois avant le 7 octobre, la cellule allemande du Hamas a reçu du Liban l’ordre d’acheminer des armes en Allemagne et d’y préparer un attentat terroriste de grande ampleur — sur le modèle du massacre commis en Israël. Selon les enquêteurs, ses membres ont effectué des repérages autour de la base militaire américaine de Ramstein, de l’ambassade d’Israël à Berlin et du Tempelhofer Feld, un parc de la capitale.

Selon les autorités allemandes, l’un des membres de la cellule terroriste, Ibrahim el-Rassatmi, avait déjà reçu en avril 2019 du Hamas libanais l’ordre de constituer des dépôts d’armes.

Le Hamas a été fondé en 1987 comme branche palestinienne des Frères musulmans. Il n’existe pas de branche équivalente en Europe. Les Frères musulmans y misent plutôt, et tout particulièrement en Suisse, sur la doctrine du « Tamkeen » — « ancrage institutionnel » ou « implantation » — dans le cadre d’un programme s’étendant sur plusieurs générations. Dès 2001, lors d’une perquisition chez Youssef Nada, alors directeur de la banque Al-Taqwa à Lugano, un document datant de 1982 avait été saisi. Intitulé « Le Projet », il esquissait un plan sur cent ans que des experts interprètent comme une tentative de transformer de l’intérieur la civilisation occidentale par le « sabotage » de ses institutions.

« Le Projet » s’appuie sur l’islam pieux. Le terme djihad (« combat sur le chemin de Dieu ») possède des dimensions à la fois spirituelles et politiques : il oblige les musulmans pieux à soutenir la diffusion de l’islam et divise le monde en deux catégories. Le Dar al-Islam désigne les territoires soumis aux lois de la charia, lesquelles régissent tous les aspects de la vie. À l’opposé se trouve le Dar al-Harb (« maison du sabre ») : tous les territoires qui demeurent encore disputés. Le djihad sert, en définitive, à intégrer l’ensemble de ces territoires au Dar al-Islam, c’est-à-dire à les placer sous domination islamique. (Islam signifie « soumission » à la volonté d’Allah.)

L’« islamisme légaliste » agit strictement dans le cadre des lois occidentales afin d’en saper les fondements. Un autre document clé, le Mémorandum explicatif de 1991, décrit cette entreprise comme un « grand djihad visant à détruire la civilisation occidentale », accompli par les « infidèles » eux-mêmes.

Les experts en sécurité voient dans les Frères musulmans un loup déguisé en agneau : derrière la façade d’un « islam du juste milieu » agit un « réseau de réseaux » extrêmement efficace, qui retourne systématiquement contre l’Occident ses propres libertés démocratiques, ainsi que des terminologies progressistes telles que « diversité, équité et inclusion ». L’objectif n’est pas un renversement rapide, mais une pénétration « civilisationnelle-djihadiste » à long terme de tous les secteurs de la société.

Il n’existe pas de chiffres pour la Suisse, mais en Allemagne cette stratégie produit déjà ses effets. Selon l’étude Motra financée par le gouvernement fédéral et publiée en mars dernier, 45,1 % des musulmans de moins de 40 ans en Allemagne seraient des islamistes déclarés ou latents — deux fois plus qu’il y a cinq ans. 23,8 % de l’ensemble des musulmans d’Allemagne considèrent « un État théocratique islamique comme la meilleure forme de gouvernement ». 25,1 % ont déclaré : « Les règles du Coran sont plus importantes pour moi que les lois allemandes. » Même si de telles attitudes sont difficiles à mesurer et doivent donc être interprétées avec prudence, la tendance est sans équivoque.

La confrérie agit comme une « courroie de transmission » de la radicalisation, pose les fondements intellectuels et idéologiques de groupes terroristes tels que l’EI et fournit les récits fondamentaux qui sous-tendent l’objectif ultime : l’établissement d’un État théocratique mondial régi par la charia.

La prétention totalisante

Cette prétention au pouvoir est profondément enracinée dans l’histoire des Frères musulmans. Hassan al-Banna a fondé l’organisation en 1928 en Égypte. Il se considérait comme salafiste et interprétait le Coran de manière fondamentaliste. Pour lui, l’« islam était un mode de vie » ; la religion devait organiser tous les aspects de l’existence. Après son assassinat par balles en pleine rue en 1949 — un meurtre jamais élucidé, mais attribué au roi Farouk de l’époque —, il devint un martyr et la confrérie s’étendit à plus de 70 pays.

La radicalisation intellectuelle eut lieu dans les années 1940 sous l’influence de l’idéologue en chef Sayyid Qutb, qui jeta un pont entre l’islam et le terrorisme en légitimant le djihad offensif comme forme de guerre physique. Qutb était convaincu que seul l’islam pouvait éliminer tous les maux de la société. Ses œuvres sont aujourd’hui présentées — sans regard critique — dans des institutions suisses telles que le Musée de l’islam de La Chaux-de-Fonds.

Cette idéologie fut ensuite consolidée par Yusuf al-Qaradawi, dont l’émission « Charia et vie », diffusée sur Al Jazeera, a réuni jusqu’à 60 millions de téléspectateurs. Il énonçait des règles claires : l’homme dirige la famille et peut frapper sa femme en cas de « rébellion ». L’homosexualité serait une « déviance » pouvant être punie de mort afin de maintenir la société « pure ». Al-Qaradawi ne laissait aucun doute sur son objectif : « convertir l’Europe à l’islam ». Il faisait également l’éloge d’Adolf Hitler, présenté comme une « punition divine » infligée aux Juifs.

La Suisse, plaque tournante stratégique

Depuis l’arrivée de Saïd Ramadan en 1961, la Suisse sert de principal espace de repli aux Frères musulmans. Le secrétaire personnel et gendre du fondateur Hassan al-Banna était alors parvenu à présenter l’islam politique comme un rempart contre le communisme, tandis que les services de renseignement le qualifiaient de « type fasciste » et décrivaient son centre comme « conspiratif ».

Selon des experts en sécurité, la Suisse est aujourd’hui — après l’Angleterre — la deuxième plaque tournante la plus importante des Frères musulmans en Europe. Ils indiquent que la composition de certaines organisations est marquée par l’influence de clans déterminés : les Ramadan à Genève, les Kermous à Neuchâtel et dans le canton de Vaud, les Nada et les Himmat au Tessin et à Zurich.

La dynastie Ramadan, à Genève, perpétuerait l’héritage du fondateur Hassan al-Banna et dirige le Centre islamique de Genève. Tariq Ramadan, petit-fils d’al-Banna, a diffusé en Europe, en tant qu’auteur vedette, les idées des Frères musulmans. Mais en 2024, la Cour de justice genevoise l’a reconnu coupable de viol et de contrainte sexuelle sur une femme. Le Tribunal fédéral a confirmé ce jugement il y a un an. Et, en mars, un tribunal correctionnel de Paris a condamné Ramadan à 18 ans de prison pour le viol de trois femmes, assortis d’une interdiction définitive du territoire.

Le plus piquant est ce fait difficilement compréhensible : douze mois après l’arrêt du Tribunal fédéral, l’islamiste suisse est toujours en liberté. Une plaignante a déclaré avoir le sentiment que le « prédateur » bénéficiait en Suisse d’une « protection excessive ».

Le clan Kermous, autour de Mohamed et Nadia Kermous à Neuchâtel et dans le canton de Vaud, a créé plus d’une douzaine d’associations qui serviraient à l’activisme et au lobbying pro-Qatar — parmi lesquelles la Ligue des Musulmans de Suisse, que les enquêteurs considèrent comme proche des Frères musulmans.

Des figures historiques telles que Youssef Nada et Ali Ghaleb Himmat ont établi à Lugano et à Zurich des implantations que des responsables d’une organisation de sécurité souhaitant garder l’anonymat décrivent comme des plaques tournantes financières des Frères musulmans. Le fils de Himmat, Youssef, dirige aujourd’hui l’organisation de jeunesse paneuropéenne Forum of European Muslim Youth and Student Organizations.

Il arrive fréquemment que des membres d’un clan siègent au conseil d’administration d’une organisation appartenant à une autre famille. Ainsi, Hani Ramadan, frère de Tariq Ramadan, siège au conseil de fondation de la Fondation Wakef-Suisse dirigée par Mohamed Kermous. Celui-ci est lui-même l’époux de la directrice du Musée de l’islam, siège dans des organisations de la famille Himmat au Tessin et est décrit par les services de renseignement français comme le « trésorier » du réseau des Frères musulmans. Il en résulte un enchevêtrement opaque d’organisations.

Faire la promotion d’islamistes

Des cas récents d’« entrisme » montrent à quel point ces réseaux ont déjà pénétré les institutions suisses. On désigne ainsi une stratégie consistant à s’introduire de manière ciblée, parfois clandestine, dans des organisations occidentales ; elle fut d’abord appliquée avec succès par des milieux communistes et trotskistes, avant de l’être aujourd’hui par des milieux islamistes.

Nida-Errahmen Ajmi, également connue sous son pseudonyme Nidonite, a été nommée en 2024 première aumônière musulmane de l’armée suisse. Ce qui a été célébré comme une victoire de l’intégration est considéré par ses détracteurs comme un exemple de l’influence croissante des organisations islamistes jusque dans l’État. Dans un entretien accordé à La Liberté, Nidonite avait un jour déclaré : « Je suis une personne explosive. »

Il s’agissait peut-être d’une plaisanterie sans conséquence. Mais le père d’Ajmi, l’avocat genevois Ridha Ajmi, est, selon des experts, une figure centrale des Frères musulmans tunisiens. Il a un jour explicitement placé la loyauté envers la communauté religieuse (umma) au-dessus de l’ordre juridique de l’État, alors qu’il défendait un terroriste djihadiste présumé.

Youssef Ibram, imam d’une mosquée de Volketswil, a déjà prôné la lapidation des femmes adultères et siégé au Conseil européen de la fatwa et de la recherche d’al-Qaradawi. La mosquée appartient à l’Union des organisations islamiques de Zurich (VIOZ), dont la déclaration de principes se prononce en faveur de la démocratie, de l’État de droit et de l’égalité, et qui rejette vigoureusement tout lien avec les Frères musulmans.

La VIOZ a néanmoins fait la promotion de manifestations avec l’islamologue Amir Zaidan qui, selon un jugement du tribunal administratif de Wiesbaden, a déclaré : « Je ne suis officiellement pas membre, mais je représente la pensée des Frères musulmans. »

En tant que membre d’un conseil religieux, Zaidan a participé à une décision fixant la distance maximale à laquelle une femme peut s’éloigner de son domicile : pas plus de 81 kilomètres — soit la distance qu’un chameau moyen parcourt en une journée.

Le fondateur du fabricant de parfums Gisada, Arben Ademi, n’a pas seulement été le principal sponsor du FC Bâle : selon un rapport de la Police judiciaire fédérale, il aurait également soutenu par des « sommes importantes » la campagne radicale de distribution du Coran « Lies! ».

Ademi a certes nié toute adhésion à des idées extrémistes ; mais les enquêtes de la Police judiciaire fédérale ont montré que l’association allemande Die wahre Religion, à l’origine de « Lies! », soutenait des prédicateurs radicaux et facilitait le recrutement pour l’État islamique. L’association a été interdite en Allemagne ; en Suisse, « Lies! » est restée active.

Khaldoun Dia-Eddine enseigne à la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), siège au conseil consultatif du Centre islamique de l’Université de Fribourg et est vice-président de la Fédération des organisations islamiques faîtières de Suisse. Mais il a également siégé au conseil d’administration d’organisations comptant parmi leurs dirigeants des responsables condamnés de la confrérie, tels qu’Ali Ghaleb Himmat. Il a dirigé l’antenne genevoise de l’IICO, à laquelle plusieurs services de renseignement prêtent des liens avec le Hamas. Dans le même temps, il est régulièrement l’interlocuteur des autorités fédérales et forme des policiers à l’interdiction de se dissimuler le visage.

Des millions en provenance du Qatar

Un jour, explique Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l’extrémisme à la George Washington University et conseiller de plusieurs gouvernements européens sur l’islam politique, des islamistes « modérés » prennent des selfies avec des militants LGBTQ et cherchent le contact avec des associations juives. « Le lendemain, ils invitent un prédicateur qui approuve la violence contre les femmes et justifie la lapidation des homosexuels. »

La stratégie d’« entrisme » manipule les autorités publiques afin d’obtenir l’octroi de subventions, tout en bénéficiant parallèlement d’un soutien massif du Qatar. Les « Qatar Papers » ont révélé que l’émirat avait investi des millions dans des projets suisses, notamment le Musée de l’islam et la Fondation Wakef. Le Qatar investit des milliards dans le monde entier dans des projets éducatifs et de lobbying ; ses détracteurs y voient également une tentative de créer un environnement favorable aux courants islamistes. Les moyens sont pratiquement illimités et l’horizon est de long terme — la confrérie ne raisonne pas en trimestres, mais en siècles.

Afin de mettre ses projets à l’abri de toute résistance, elle recourt également à la « Marhaliyyah » (adaptation par phases) : elle adapte tactiquement son langage au discours occidental. C’est ce que montre l’étude de l’ISGAP de 2025. Toute critique est systématiquement qualifiée d’« islamophobie », par exemple dans le rapport annuel European Islamophobia Report, publié à Vienne par Farid Hafez et financé par des subventions de l’Union européenne et du ministère turc des Affaires étrangères. Le terme constitue une arme rhétorique destinée à étouffer dans l’œuf toute critique de fond, à faire aboutir des demandes de financement et à produire une forme d’aveuglement culturel dans laquelle la retenue tactique est souvent interprétée à tort comme le signe d’une intégration réussie.

Une nécessaire autodéfense

Les observateurs occidentaux ont tendance à se méprendre sur l’islam politique en le considérant comme un phénomène purement religieux. Il s’agit bien davantage d’un système politique englobant tous les aspects de la vie. Des experts en sécurité comparent la stratégie des Frères musulmans à une infestation de termites : le bois porteur est rongé de l’intérieur, tandis que les habitants croient le bâtiment encore intact — jusqu’à ce qu’il s’effondre sous son propre poids.

« Des experts en sécurité comparent la stratégie des Frères musulmans à une infestation de termites : le bois porteur est rongé de l’intérieur, tandis que les habitants croient le bâtiment encore intact — jusqu’à ce qu’il s’effondre sous son propre poids. »

Des États comme l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Kenya et les Émirats arabes unis l’ont compris et ont depuis longtemps interdit la confrérie en tant qu’organisation terroriste. Certes, la Suisse est attachée à des valeurs fondamentales telles que la diversité, la tolérance et la protection des minorités. Mais il est grand temps qu’elle abandonne, elle aussi, sa mentalité de laisser-faire.

La transparence du financement, l’interdiction systématique des organisations-écrans des Frères musulmans et un examen vigilant des nominations à des postes sensibles, notamment dans l’armée et à Fedpol, ne constituent pas une discrimination. Elles relèvent de la nécessaire autodéfense d’une démocratie occidentale qui ne peut se permettre de mettre ses valeurs en péril par naïveté. Car un État de droit qui ferme les yeux sur les réseaux agissant en arrière-plan finit par perdre sa capacité à protéger ses citoyens.

Thomas Zweifel / Schweizer Monat
Trad. : ASVI

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