jeudi 15 octobre 2026
Les Observateurs
Menu
En direct
Politique

F-35 : le piège des coûts d’exploitation se referme sur les acheteurs

Après le fiasco du « prix fixe », un ancien colonel allemand alerte sur les coûts d’exploitation et de modernisation du F-35 et confirme nos analyses. Le DDPS, lui, ne voit aucune raison de revoir ses prévisions. Une fausse assurance qui rappelle furieusement les précédentes.

Richard Dalleau
15 octobre 2026
5 min de lecture

Après avoir découvert que le prix d’achat de ses F-35 n’était pas fixe, la Suisse devrait-elle commencer à s’inquiéter du coût de leur utilisation ? Ralph Thiele, ancien colonel de la Bundeswehr, semble le penser.

Interrogé par la télévision suisse italienne, il prévient que les coûts d’exploitation du chasseur américain seront probablement « extrêmement élevés à tel point qu’à terme, nous devrons nous demander si nous pouvons vraiment nous le permettre. Pourrons-nous vraiment financer toutes les mises à jour ? »

L’homme ne dénigre pourtant pas le F-35. Il vante ses qualités militaires, notamment sa furtivité et sa capacité à exploiter les données du champ de bataille. Son inquiétude porte sur la facture qui suivra l’achat : entretien, logiciels, modernisations du radar et des systèmes de guerre électronique, autant d’évolutions indispensables pour conserver un avion performant… ou simplement opérationnel.

À Berne, le Département fédéral de la défense (DDPS) ne s’émeut guère. Il assure n’avoir « actuellement aucune raison » de réviser ses prévisions de 2022 : 9,4 milliards de francs de frais d’exploitation sur trente ans. Voilà qui rassurera certainement les contribuables : en effet, la dernière fois que le DDPS affichait une telle confiance, il était encore question d’un prix d’achat « fixe ».

Le prix fixe a disparu, place aux nouvelles certitudes hasardeuses

Souvenons-nous. Pendant des années, l’administration fédérale a garanti que les 36 F-35 seraient acquis à prix fixe. Elle avait même entrepris de « rectifier » les médias qui osaient mettre en doute cette merveille contractuelle. Puis la Commission de gestion du Conseil national a établi que ce prix forfaitaire n’avait jamais été convenu. La réalité a suivi : 394 millions de francs de crédit supplémentaire, pour une commande ramenée, selon toute probabilité, de 36 à 30 appareils. Plus cher, moins nombreux, le progrès est indiscutable, du moins pour le vendeur.

Et voilà le DDPS qui nous demande maintenant de croire à la solidité de ses estimations d’exploitation. Certes, les deux dossiers sont distincts : le coût d’acquisition n’est pas celui de l’entretien et la déconvenue sur le premier ne prouve pas que le second explosera. Elle fournit néanmoins une excellente raison de demander sur quoi reposent les assurances officielles, d’autant que le risque ne relève plus de la seule prospective. Nous expliquions récemment comment le programme F-35 accumule les retards, chaque nouvelle génération technique devant récupérer les capacités promises par la précédente. À mesure que le développement avance, la facture gonfle et l’expérience est validée par – de loin – le premier client du F-35, les États-Unis.

Dans notre analyse « L’avion payé hier, livré demain, peut-être corrigé après-demain », nous détaillions le mécanisme : retards du logiciel TR-3, capacités du Block 4 repoussées, besoins supplémentaires en puissance de calcul, donc en refroidissement, donc modernisation nécessaire du moteur. Une succession de corrections techniques qui transforme chaque livraison en nouvelle étape du développement de ce qui ressemble finalement à un prototype produit en masse.

L’avion est livré, les factures continuent de s’empiler

Les F-35 suisses doivent recevoir le standard TR-3/Block 4, dont certaines capacités continueront d’être intégrées après leur livraison. Armasuisse reconnaît que les évolutions du moteur et du refroidissement interviendront ultérieurement, lors de grandes opérations de maintenance, dans le cadre de futurs contrats.

Or, ces futures mises à niveau matérielles et fonctionnelles ne sont pas comprises dans l’estimation actuelle des frais de fonctionnement sur trente ans. Il ne faut donc pas confondre la facture d’exploitation annoncée avec l’ensemble des dépenses susceptibles d’accompagner l’évolution de l’appareil.

Ralph Thiele décrit exactement ce piège :

« Ces coûts pourraient exploser. Et comme ils ne veulent ni mettre les avions au rebut ni les retirer du service, nous devrons payer. »

Le client a sorti le carnet de chèques pour entrer dans le programme, il lui reste à raquer pour y rester.

Et les difficultés ne se limitent pas au développement. Le Government Accountability Office (GAO), équivalent américain de la Cour des comptes, constate qu’entre 2021 et 2025, la proportion de F-35 américains capables d’effectuer au moins une mission est passée de 67 % à 44 %. Celle des appareils capables d’accomplir l’intégralité de leurs missions est tombée de 38 % à 25 %.

Le Pentagone prévoit 13,7 milliards de dollars supplémentaires d’ici à 2031 pour redresser la disponibilité de sa flotte. L’avertissement à la Suisse et aux autres clients du F-35 est clair, il est pourtant superbement ignoré par Berne. Mieux, Benedikt Roos, chef de l’armée suisse, jugeait en septembre que « trente F-35, ce n’est pas assez ». C’est le moins que l’on puisse dire, d’autant qu’il faudrait connaître le nombre d’appareils réellement disponibles à un instant T : une flotte de trente chasseurs dont une large partie attend des pièces ou une intervention technique n’en vaut pas trente sur le terrain.

Une dépendance politique autant que technique

Reste la question de l’autonomie. Les F-35 dépendent des États-Unis pour leurs logiciels, leurs pièces détachées et certaines données nécessaires à leur emploi. Ralph Thiele rappelle que cette dépendance pourrait devenir politique si Washington décidait de restreindre certaines fournitures ou certains échanges d’informations.

Cela ne signifie pas que les Américains disposent d’un interrupteur secret permettant d’immobiliser instantanément les F-35 suisses. Le problème, moins spectaculaire, est également plus sérieux : l’acheteur ne maîtrise pas les conditions dans lesquelles il pourra maintenir et moderniser son appareil pendant plusieurs décennies.

Ainsi, après avoir acheté sans obtenir le prix fixe annoncé, la Suisse se prépare à exploiter une flotte dont le coût futur dépendra notamment de modernisations encore inachevées et d’une chaîne de soutien logistique américaine déjà sous tension. Pour l’instant, le DDPS n’y voit aucune raison de revoir ses calculs. Peut-être a-t-il raison. Après tout, il était déjà absolument certain du prix d’achat. Toutefois, il serait cette fois judicieux d’exiger les preuves avant de découvrir la note.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Poursuivre la discussion

Chers lecteurs, votre site évolue. Les commentaires sont toujours possibles, mais cela se passe sur les réseaux sociaux désormais.