F-35 : le DDPS fact-checkait la presse, les faits ont fact-checké le DDPS
Pendant des années, le DDPS a « rectifié » les médias qui doutaient du prix fixe des F-35. Plusieurs avaient pourtant vu juste. Quand l’administration vérifie sa propre version, le récit officiel part avec un sérieux avantage.
Il fallait oser. Pendant que des journalistes cherchaient à comprendre pourquoi la Suisse semblait avoir obtenu des États-Unis ce que le mécanisme FMS ne garantissait normalement pas, le Département fédéral de la défense (DDPS) publiait des « rectifications » pour expliquer qui avait bien lu le dossier. Le juge des faits était aussi la partie qui négociait, défendait et devait faire accepter l’achat. Pratique.
Le fond du fiasco est désormais connu : comme nous l’avons montré dans notre article sur le « prix fixe », la Commission de gestion du Conseil national conclut qu’aucun prix fixe forfaitaire n’avait été convenu avec Washington. Elle dit même ne pas comprendre pourquoi le DDPS l’a défendu avec une telle fermeté.
C’est là qu’entre en jeu la mécanique médiatique. Le DDPS entretenait une rubrique de « rectifications » : près de 50 depuis 2017, dont presque vingt autour des nouveaux avions de combat. Le 26 novembre 2021, lors d’une discussion technique, une journaliste rappelle que les prix n’ont pas encore été négociés entre Washington et Lockheed Martin et que les règles FMS rendent un prix forfaitaire impossible. Réponse d’armasuisse : cela n’a « pas d’importance », l’offre fait foi. Le rapport parlementaire, dans un délicat euphémisme, juge aujourd’hui que les informations servant à affirmer ce prix fixe n’avaient pas été suffisamment vérifiées et que la communication était « trop optimiste ».
Quand le correcteur avait besoin d’être corrigé
Tous les médias n’ont pas pris le discours officiel au pied de la lettre. SRF, régulièrement visée, a continué à creuser. Après une nouvelle mise au point du DDPS en novembre 2021, la rédaction ajoutait à son enquête : « SRF News maintient sa présentation ». Le Contrôle fédéral des finances reprendra en 2022 le doute central sur le prix fixe, avant que les faits ne lui donnent raison.
SonntagsBlick et SonntagsZeitung ont eux aussi très tôt mis en cause la version fédérale. Republik relevait en 2025 que, NZZ exceptée, tous les grands groupes médiatiques suisses avaient mis en doute le prix fixe. Le journaliste militaire de la NZZ Georg Häsler reconnaîtra ensuite une « erreur d’appréciation ».
Une « erreur » qui bénéficiait d’une chambre d’écho fonctionnant en pilote automatique. Le 11 juillet 2021, après les révélations de la SonntagsZeitung et du SonntagsBlick, la contre-attaque d’armasuisse devient une dépêche Keystone-ATS. L’Agefi titre alors qu’« armasuisse confirme que le prix des F-35 est fixe », la Tribune de Genève annonce que « Le prix des avions F-35 a un caractère contraignant ». La boucle est efficace : une rédaction publie un doute documenté. L’administration le qualifie d’erreur et sa « rectification » devient une information officielle, que l’agence diffuse. Des rédactions peuvent alors reprendre ce récit sans le vérifier indépendamment, puisque l’autorité compétente semble précisément l’avoir déjà fait.
La submersion, mode d’emploi
En 2022, l’ambassade américaine ajoute son sceau. Blick peut alors titrer que « l’ambassade américaine confirme le prix fixe ». Le Parlement se rassure, le DDPS aussi, et la masse des confirmations institutionnelles finit par peser davantage que les clauses contractuelles auxquelles s’accrochaient les empêcheurs de communiquer en rond.
Le rapport de la CdG-N ajoute un détail embarrassant : en interne, le caractère fixe du prix « ne devait pas être remis en question ». Certains collaborateurs n’y croyaient pas vraiment, mais défendaient néanmoins la position officielle en public. Voilà le problème du « fact-checking gouvernemental » : l’administration ne se contente plus de répondre à la presse, elle distribue les bons et les mauvais points en tant que juge et partie, pour lequel la ligne politique importe plus que les faits.
Les médias qui ont enquêté ont, pour beaucoup, résisté à la pression. Ceux qui se sont contentés de recopier des dépêches reprenant les éléments de langage des autorités ont contribué à la submersion informationnelle. Cette affaire rappelle une règle assez ancienne du métier, que Les Observateurs continue de placer au cœur de sa démarche : une information officielle n’est qu’une source parmi d’autres, ce n’est pas encore un fait.