Allemagne : l’AfD aux portes du pouvoir en Saxe-Anhalt, grand entretien avec Matthias Kleiser
Pendant des années, il a tenu la machine : Matthias Kleiser a dirigé le secrétariat de la fédération AfD de Saxe-Anhalt, celle qui, rapportée au nombre d'habitants, a longtemps compté le plus d'adhérents de tout le parti. « Ce n'est pas un hasard », dit-il. Aujourd'hui collaborateur au Parlement européen, il ne prendra aucune part à la campagne : ni meetings, ni intervention publique, son statut le lui interdit. Il regardera donc le scrutin du 6 septembre depuis Bruxelles, avant de rentrer à Magdebourg quelques semaines plus tard. Les sondages y donnent l'AfD au-dessus de 40 %, à portée d'une majorité absolue qu'aucun parti national n'a jamais obtenue dans un Land allemand. Pendant que Berlin réfléchit ouvertement, documents à l'appui, aux moyens de « contourner » un tel gouvernement, l'industrie allemande décroche, les prix de l'énergie étranglent l'Est et le chantier Intel de Magdebourg reste gelé. Entretien avec un homme d'appareil sur un scrutin dont l'enjeu dépasse largement les frontières du Land.
« Chaque système a son temps ; bien des choses rappellent la chute de la RDA. Beaucoup de gens décrivent un sentiment comparable à celui de 1989. »
Le 6 septembre, la Saxe-Anhalt élit son parlement régional. En 2021, la CDU de Reiner Haseloff l’avait emporté avec 37,1 % contre 20,8 % à l’AfD ; Haseloff ne se représente pas, et son parti part cette fois sans la prime au sortant qui l’avait sauvé. La majorité absolue en sièges est arithmétiquement atteignable sous les 45 % des voix si plusieurs petites formations échouent sous la barre des 5 %.
Rares sont ceux qui connaissent la machine AfD d’aussi près que Matthias Kleiser. Adhérent de 2015, quand le parti se battait encore pour franchir la barre des cinq pour cent, passé par le conseil municipal de Magdebourg, il a accompagné son ascension de l’intérieur jusqu’aux portes de la majorité absolue. C’est en fin connaisseur de l’appareil et du Land qu’il répond.
Entretien
En 2021, l’AfD obtenait 20,8 % en Saxe-Anhalt ; elle est aujourd’hui au double dans les sondages. Vous avez vécu ces cinq années de l’intérieur du parti : qu’est-ce qui a réellement changé, dans le Land ou dans votre électorat ? De nouveaux électeurs ou des abstentionnistes mobilisés ? Quel poids a l’effondrement du BSW ?
En 2021, on attendait au sein de l’AfD un résultat nettement meilleur. À l’époque, nous n’avons pas pu tirer profit de la position que nous avions défendue pendant la crise du Covid. Les positions de l’AfD n’ont été reconnues, en partie, que plus tard. Le résultat aux élections régionales, 20,8 %, était même inférieur à celui de 2016, l’année où l’AfD est entrée pour la première fois au parlement de Saxe-Anhalt.
« J’estime qu’il a toujours existé en Allemagne un potentiel électoral conservateur et national. Mais ces gens ont voté pendant des années pour les mauvais partis. »
J’estime qu’il a toujours existé en Allemagne un potentiel électoral conservateur et national. Mais ces gens ont voté pendant des années pour les mauvais partis. Encadrés par des médias de gauche et alignés sur la ligne officielle, les électeurs ont été orientés durant des années dans une direction politique déterminée. Cela a changé. Les nouveaux médias, comme WhatsApp et Internet, ont permis de briser ce monopole médiatique. Les gens sont de plus en plus capables de s’informer autrement qu’auprès de l’audiovisuel public et de comparer entre elles des positions différentes.
C’est aussi, pour moi, une évolution très personnelle. Quand je suis arrivé à l’AfD en 2015, la coupe était pleine. En homme intéressé par la politique, je voyais ma patrie menacée. La République fédérale était pour moi un État sans souveraineté monétaire, sans matières premières propres, avec des frontières ouvertes à des hommes islamiques et arabes, une politique énergétique catastrophique et sans armée qui fonctionne. Ce n’étaient pas pour moi des débats politiques abstraits, mais des questions qui me touchaient très personnellement.
Ma carte d’adhérent m’a été remise peu avant le succès des élections régionales de 2016. La seule chose que je voulais alors, c’était soutenir la campagne et contribuer à ce que nous franchissions, en tant que force patriote, la barre des cinq pour cent. Je ne me serais jamais attendu à ce que cela finisse à 24 %. Ce fut pour moi une expérience décisive et, en même temps, le début d’une période très intense au sein de l’AfD de Saxe-Anhalt.
Si l’AfD est aujourd’hui autour de 40 %, je ne parlerais donc pas seulement d’une mobilisation d’anciens abstentionnistes. Il y a bien sûr des gens qui n’allaient pas voter autrefois et qui voient aujourd’hui une véritable alternative politique. Mais il y a tout autant de gens qui votaient auparavant CDU ou pour d’autres partis et qui voient désormais dans l’AfD leur famille politique. Le potentiel électoral conservateur-national a toujours existé, selon moi. Il n’a simplement pas trouvé le chemin de l’AfD pendant longtemps.
Internet et les réseaux sociaux ont joué là un rôle important. Les médias classiques pouvaient autrefois déterminer bien davantage quels sujets étaient discutés, et de quelle manière. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile pour les gens de se faire leur propre idée. On peut lire différentes sources, regarder des discours et des documents originaux, s’informer directement sur les affaires politiques. À la longue, cela transforme aussi le paysage politique.
L’effondrement du BSW joue certainement un rôle. Une partie des électeurs qui ont sympathisé avec le BSW lors du dernier scrutin ou entre-temps va chercher une nouvelle famille politique. Cela dit, il serait trop simple à mes yeux d’expliquer l’adhésion actuelle à l’AfD par le seul déclin du BSW. L’évolution remonte bien plus loin.
Pour moi, une chose surtout a changé : en Saxe-Anhalt, l’AfD n’est plus un phénomène politique nouveau. Elle siège au Landtag depuis 2016 et s’est solidement ancrée, au fil des années, dans une partie de la population. C’est autre chose qu’un mouvement de protestation passager. Les sondages actuels sont donc, selon moi, aussi le résultat d’une évolution entamée il y a bien des années, et à laquelle j’ai moi-même un peu participé depuis 2015.
Trois ans sans croissance, une production industrielle en recul de plus de dix pour cent depuis 2018, autant de faillites qu’il n’y en avait plus eu depuis dix ans – et à Magdebourg, le chantier Intel gelé, trente milliards envolés. Votre ascension est-elle autre chose que le thermomètre de ce déclin ? Qu’offrez-vous à un salarié du lignite, dans le sud du Land, pour l’après-charbon ?
Le renoncement d’Intel a provoqué de la déception dans une partie de la population. Le groupe AfD au conseil municipal de Magdebourg, auquel j’appartenais à l’époque, s’est toujours comporté de manière constructive à l’égard des projets d’implantation, mais n’a jamais été euphorique et a très tôt anticipé un échec.
Notre ascension n’est-elle donc que le thermomètre du déclin économique ? Non. Nous profitons naturellement du fait que beaucoup de gens sont mécontents de l’évolution économique du Land. Mais l’adhésion à l’AfD ne s’explique pas uniquement par des données conjoncturelles. Elle est aussi l’expression d’une perte de confiance fondamentale envers une politique qui multiplie depuis des années les grandes promesses, tandis que la réalité vécue par beaucoup de gens est tout autre.
Sur l’évolution économique, il faut précisément rester honnête. En raison de la crise démographique en Saxe-Anhalt, des opportunités réapparaissent sur le marché du travail, mais dans certaines branches seulement. Le niveau des salaires reste bas. Il n’est donc pas convenable de faire aux salariés du lignite des promesses en rose.
Ce que nous pouvons offrir à ces salariés, c’est avant tout une politique qui ne leur dicte pas comment vivre ni comment travailler, mais qui crée les conditions de nouvelles perspectives économiques. Cela suppose des prix de l’énergie compétitifs, moins de bureaucratie et de meilleures conditions pour les entreprises qui investissent réellement et créent des emplois. Mais surtout, la politique devrait cesser de promettre aux gens, à coups de projets de prestige à plusieurs milliards, un avenir économique qui se révèle ensuite être un château en Espagne.
Les salariés du lignite ont apporté pendant des décennies une contribution importante à la Saxe-Anhalt. Il serait malhonnête à leur égard de faire comme si chaque emploi pouvait être remplacé, un pour un, par un nouvel emploi industriel bien payé. L’essentiel est donc que les gens retrouvent eux-mêmes davantage de possibilités de construire leur avenir professionnel, et que l’État n’essaie pas de forcer un développement économique à coups de subventions toujours nouvelles.
Votre chef de file Ulrich Siegmund promet le retour au gaz russe et la réouverture de Nord Stream. Mais les prix de l’énergie se décident à Berlin et à Bruxelles, pas à Magdebourg. Que peut faire concrètement un gouvernement régional pour les factures des ménages et de l’industrie ? Sans levier réel, cette promesse n’est-elle pas un chèque en bois ?
Je crois tout de même que nous pouvons peser, par exemple au Bundesrat. Un gouvernement régional n’est pas totalement impuissant en matière de prix de l’énergie. La Saxe-Anhalt peut agir sur la politique fédérale par la voie du Bundesrat et y faire pression pour une correction de fond de la politique énergétique. Sur un sujet qui pèse autant sur les ménages que sur l’industrie, un Land devrait effectivement utiliser les moyens dont il dispose.
Par ailleurs, au Parlement européen aussi, l’ambiance bascule contre la politique énergétique et climatique ; les voix du groupe ESN deviennent l’aiguille de la balance, et il existe en outre des accords avec d’autres groupes. Le fameux « pare-feu » est déjà tombé à Bruxelles.
C’est pourquoi je trouve erroné de minimiser d’emblée l’influence d’un gouvernement régional sur la politique énergétique. Bien sûr, Magdebourg ne peut pas remettre seule Nord Stream en service ni changer la politique énergétique européenne. Mais un gouvernement régional peut organiser des majorités politiques, peser sur Berlin via le Bundesrat et soutenir, avec d’autres forces politiques, des changements à l’échelon européen.
« Sur le gaz russe, la question est en définitive prosaïque : d’où tirons-nous durablement une énergie abordable et fiable ? »
Sur le gaz russe, la question est en définitive prosaïque : d’où tirons-nous durablement une énergie abordable et fiable ? S’il est économiquement et politiquement possible de se procurer à nouveau du gaz russe moins cher et d’utiliser les infrastructures correspondantes, on ne devrait pas écarter cette option pour des raisons idéologiques.
Le chèque en bois, ce serait au contraire de promettre aux citoyens des prix de l’énergie bas tout en s’accrochant à une politique qui renchérit artificiellement l’énergie. Notre ambition serait donc de créer les conditions politiques pour que l’énergie redevienne abordable en Allemagne et en Europe. La Saxe-Anhalt peut y peser davantage que les partis établis ne veulent bien le dire.
Le 20 décembre 2024, l’attentat du marché de Noël de Magdebourg a fait six morts – l’auteur était connu des autorités. Qu’est-ce que cette soirée a changé dans le rapport des gens à l’État, et dans cette campagne ? La compétence en matière de migration relève de la Fédération et de l’UE – encore une fois : que peut faire un Land ?
L’attentat du marché de Noël de Magdebourg a durablement modifié le rapport de beaucoup de gens à l’État. Cette attaque à la voiture-bélier influencera durablement le comportement électoral des Magdebourgeois, car le terrorisme importé est désormais arrivé à l’« Est » lui aussi. Pour beaucoup, cette soirée est le moment où des débats politiques abstraits sur la migration, la sécurité et le contrôle étatique ont soudain pris une signification très concrète.
La question décisive n’est pas seulement de savoir pourquoi cet homme n’a pas été arrêté plus tôt. Elle porte aussi sur les conditions politiques et administratives qui ont rendu possibles son entrée sur le territoire et son séjour. Dans aucun État doté d’une politique d’immigration raisonnable, un délinquant recherché par la police dans son pays d’origine et atteint de troubles psychiques n’aurait pu entrer et faire carrière dans le secteur public.
La compétence de principe en matière de migration relève bien sûr pour une large part de la Fédération et de l’Union européenne. Mais on ne peut pas en conclure qu’un Land ne peut rien faire. Un gouvernement régional dispose bel et bien de leviers en matière de sécurité intérieure, d’autorités chargées des étrangers, de police et d’application rigoureuse des règles existantes. Il peut en outre exercer une pression politique sur la Fédération par le Bundesrat.
L’attentat a aussi une dimension municipale. Les élections communales avaient eu lieu dès juillet 2024. La composition du conseil municipal aurait été différente si les Magdebourgeois avaient su, au moment du vote, ce qui allait se produire quelques mois plus tard sur le marché de Noël. C’est évidemment hypothétique, mais je tiens pour très probable que cet événement a durablement modifié le climat politique à Magdebourg.
Pour cette campagne, cela signifie que les gens ne veulent plus s’entendre dire que tel ou tel problème ne relèverait pas de la compétence du Land. Ils attendent que la politique prenne ses responsabilités et épuise toutes les marges de manœuvre disponibles. En matière de sécurité et de migration en particulier, l’État doit à nouveau démontrer de façon crédible qu’il protège ceux qui vivent ici et que les règles sont effectivement appliquées.
Classement de votre fédération comme « extrémiste de droite avéré » fin 2023, classement au niveau fédéral suspendu par la justice, débats d’interdiction au Bundestag, manifestations de masse début 2024 : chaque offensive a été suivie d’une hausse de l’AfD dans les sondages et dans les urnes. La diabolisation est-elle devenue votre meilleur agent électoral – et que deviendriez-vous si elle cessait ? N’avez-vous pas un intérêt tactique à ce que le Brandmauer tienne ?
On peut naturellement débattre de la question de savoir si la prétendue diabolisation de l’AfD est devenue notre meilleur agent électoral. Je dirais plutôt ceci : elle est avant tout l’expression d’un système politique qui s’en prend à une concurrence politique gênante au lieu de se confronter à ses arguments. Quand chaque offensive politique contre l’AfD est suivie d’une hausse dans les sondages, on devrait finir par se demander si cette stratégie ne produit pas exactement l’inverse de ce que veulent ses auteurs.
J’ai moi-même vécu cette évolution très concrètement. Je fais partie des premières personnes en Allemagne à s’être vu retirer l’habilitation au port d’armes. Je n’ai pas de casier judiciaire et je ne suis pas non plus cité dans les rapports du Verfassungsschutz. J’ai simplement fait mon travail de soldat du parti, avec assiduité, fiabilité et succès. On m’a malgré tout dénié cette habilitation. C’est pour moi un exemple de la façon dont l’affrontement politique se traduit désormais en conséquences personnelles.
« On peut naturellement débattre de la question de savoir si la prétendue diabolisation de l’AfD est devenue notre meilleur agent électoral. »
Le Verfassungsschutz est une administration politique, qui a déjà restreint la liberté d’expression en Allemagne. Malheureusement, après de nombreuses révisions constitutionnelles, la Loi fondamentale ne garantit sans doute plus pleinement les libertés civiles. Heureusement, le travail du Verfassungsschutz est déjà considéré dans le monde entier comme hostile à la démocratie. Un Elon Musk aurait du mal, en RFA, à exprimer librement son opinion.
Que deviendrait l’AfD si le pare-feu tombait ? Je ne crois pas que notre existence dépende du fait que d’autres partis nous excluent. Au contraire : le Brandmauer devient un problème croissant pour les partis établis, car ils excluent ainsi politiquement une part considérable des électeurs. Une démocratie doit pouvoir supporter que des positions politiques différentes se fassent concurrence et que les majorités tranchent en dernier ressort.
Je ne vois donc pas d’intérêt tactique à ce que le pare-feu tienne. Bien sûr, l’exclusion de l’AfD nous aide à court terme à affûter notre profil. Mais à long terme, il vaudrait mieux pour une démocratie que les affrontements politiques se règlent à nouveau sur les contenus et les majorités, et non sur la question de savoir quel parti on frappe d’un tabou politique.
Le Daily Telegraph et Die Welt ont révélé que des fonctionnaires fédéraux préparent des dispositifs pour passer outre un gouvernement régional AfD : mise à l’écart des circuits du renseignement, protection des infrastructures critiques confiée aux Länder voisins. Des élus CDU le confirment à visage découvert. Comment un futur gouvernement régional peut-il travailler dans ces conditions – et qu’est-ce que cela dit de l’état du fédéralisme allemand ? Envisagez-vous un recours à Karlsruhe ? Et vu de Suisse, où le peuple a le dernier mot, comment expliquez-vous un système où gagner une élection ne suffit pas à gouverner ?
Si des dispositions sont effectivement prises avant même une élection pour couper un gouvernement régional démocratiquement légitimé de certains circuits d’information, alors une question fondamentale se pose pour moi : que reste-t-il de l’ordre fédéral quand des acteurs politiques commencent à organiser des contre-mesures pour le cas où le résultat électoral ne leur conviendrait pas ? De telles réflexions sur la manière de traiter un éventuel gouvernement AfD en Saxe-Anhalt font désormais l’objet de comptes rendus publics.
« Si l’AfD reçoit mandat de former un gouvernement, ce gouvernement doit aussi être mis en mesure d’exercer ses fonctions constitutionnelles. »
Un gouvernement régional doit évidemment respecter les intérêts de sécurité de l’Allemagne et les règles du secret. Cela vaut pour tout gouvernement. Mais le point décisif est celui-ci : la légitimité démocratique ne peut pas dépendre du fait que le résultat plaise ou non aux autres partis. Si l’AfD reçoit mandat de former un gouvernement, ce gouvernement doit aussi être mis en mesure d’exercer ses fonctions constitutionnelles.
Sinon, un précédent dangereux se crée. Aujourd’hui, cela concerne l’AfD ; demain, peut-être une autre force politique. Le fédéralisme vit de ce que la Fédération et les Länder travaillent ensemble, et non de ce que la Fédération ou d’autres Länder assèchent politiquement un gouvernement régional qui leur déplaît.
J’épuiserais donc d’abord toutes les voies de droit. Si l’accès à l’information ou l’exercice de ses missions légales étaient effectivement refusés de manière inconstitutionnelle à un gouvernement régional élu, le recours à Karlsruhe serait évidemment une option à mes yeux. La Cour constitutionnelle fédérale serait précisément le lieu où il faudrait clarifier où s’arrête la protection légitime du secret et où commence l’entrave politique à un gouvernement démocratiquement élu.
Et l’on devrait aussi se poser une fois la question : qu’a apporté jusqu’ici le travail des services de renseignement ? Après chaque rapport du Verfassungsschutz, l’AfD est sortie renforcée. Les classements n’ont en tout cas pas mis fin à l’affrontement politique ; ils ont parfois même produit l’effet inverse.
Malgré un Verfassungsschutz, on n’a pu empêcher ni l’embauche ni l’entrée sur le territoire d’un terroriste. C’est lui qui a ensuite commis l’effroyable attaque à la voiture-bélier sur le marché de Noël de Magdebourg. Le gouvernement fédéral a lui-même confirmé que le futur auteur était connu des services de sécurité à de multiples titres et qu’un croisement automatisé avec les données de sécurité avait été effectué lors de la procédure d’asile. Cela pose pour moi la question de savoir si les priorités sont correctement fixées. On ne saurait bien sûr en déduire que les services de renseignement seraient par principe superflus. Mais ils doivent être jugés à leur capacité réelle à protéger la population.
Chaque système a son temps ; bien des choses rappellent la chute de la RDA. Beaucoup de gens décrivent un sentiment comparable à celui de 1989. Je ne prétends pas par là que l’histoire se répète simplement. Mais le sentiment que les institutions politiques et la réalité vécue par les gens s’éloignent toujours davantage l’une de l’autre mérite d’être pris très au sérieux. En 1989, les gens ont finalement montré que des systèmes politiques peuvent perdre leur légitimité lorsqu’ils ignorent durablement la volonté de la population.
Et j’en viens ainsi à la perspective suisse. La Suisse montre que la démocratie peut être davantage encore orientée vers la participation directe des citoyens. Là-bas, le peuple dispose, avec les initiatives populaires et les référendums, de possibilités bien plus directes d’influer sur les décisions politiques. L’Allemagne est organisée autrement : démocratie représentative et système parlementaire fédéral. Mais une chose devrait être incontestée chez nous aussi : le résultat d’une élection doit avoir des conséquences.
Quand un parti rassemble derrière lui une part considérable de la population, on peut le combattre politiquement, on peut le critiquer et on peut former d’autres majorités. Ce qu’on ne devrait pas faire, en revanche, c’est chercher après l’élection à empêcher, par des mesures institutionnelles ou administratives, la force démocratiquement légitimée d’exercer son mandat.
La question décisive n’est donc pas pour moi de savoir si l’AfD a le droit de gouverner parce que cela lui plairait. La question décisive est celle-ci : la volonté des électeurs vaut-elle aussi lorsqu’elle déplaît aux partis établis ?
Si la réponse devient un jour « non », nous aurons un problème bien plus grand qu’un simple affrontement entre l’AfD et ses adversaires politiques. Il s’agira alors du fondement de notre démocratie.
Si vous gouvernez, l’office régional de protection de la Constitution – celui-là même qui a classé votre parti – passera sous votre autorité. Qu’en ferez-vous : réforme, reprise en main, dissolution ? Comprenez-vous que cette perspective précise nourrisse les plans de contournement ?
Il ne m’appartient pas d’en juger. Je ne voudrais pas non plus préjuger de ce que ferait un éventuel futur gouvernement régional. Une telle décision doit d’abord être prise sur une base objective et juridique.
J’attends cependant de fonctionnaires bien payés qu’ils emploient utilement leur temps de travail et leurs ressources. Ils ne devraient pas le gaspiller à délégitimer un parti démocratiquement légitimé en consignant des propos de comptoir ou des prises de position isolées, protégées par la liberté d’expression.
Le Verfassungsschutz doit naturellement intervenir là où il est effectivement question de menées anticonstitutionnelles, de violence ou de dangers concrets pour notre ordre fondamental libéral et démocratique. C’est sa mission. Mais il faut distinguer très clairement entre un danger réel pour la Constitution et une déclaration politique polémique.
Quand je regarde l’évolution de ces dernières années, la question des priorités se pose donc bel et bien. Qu’a apporté jusqu’ici le travail du Verfassungsschutz ? Une grande partie de la population de Saxe-Anhalt ne comprend plus le travail de cette administration ; pour elle, c’est une sorte de ministère anti-vérité.
Une administration de l’État ne devrait pas donner l’impression de vouloir combattre une concurrence politique. Sa mission est la protection de la Constitution, non la protection de certains partis contre les succès électoraux d’autres partis.
Je jugerais donc le travail futur du Verfassungsschutz à l’aune d’un critère avant tout : cette administration se concentre-t-elle sur les dangers réels pour l’ordre fondamental libéral et démocratique, ou l’opinion politique devient-elle de plus en plus l’objet de son travail ? Cette frontière doit être sans ambiguïté.
Une réforme peut donc tout à fait s’avérer nécessaire. Faut-il au bout du compte une réforme organisationnelle, un contrôle parlementaire renforcé ou une structure fondamentalement différente ? Je laisserais cela à un examen approfondi. Mais une administration qui sert à protéger la Constitution doit elle-même veiller avec une rigueur particulière à préserver sa propre neutralité politique.
L’AfD n’a jamais dirigé la moindre administration. Un Land, c’est la police, l’école, les nominations judiciaires, des milliers de fonctionnaires, un siège au conseil du MDR. Avez-vous les cadres pour tenir cet appareil – et que ferez-vous face à une administration qui freine ? Combien de hauts fonctionnaires seraient prêts à servir sous vos ministres ? Des noms circulent-ils déjà ?
Je ne peux pas répondre à cela dans le détail. Je ne connais ni les plans concrets de recrutement d’un éventuel futur gouvernement régional, ni ne juge pertinent de citer des noms de possibles hauts fonctionnaires ou futurs dirigeants.
Ce que je peux dire, en revanche, de mon travail passé et de mes échanges avec des fonctionnaires du Land : les fonctionnaires de Saxe-Anhalt ne sont pas hostiles à l’AfD. Beaucoup comprennent parfaitement quels problèmes nous soulevons et quelles positions politiques nous défendons.
Je pars donc du principe qu’une coopération constructive s’instaurera, dans l’ensemble, avec les fonctionnaires et les agents des administrations. Une administration régionale n’est pas composée d’hommes de parti, mais de professionnels qui accomplissent leurs missions indépendamment du gouvernement en place.
L’AfD n’aura d’ailleurs pas non plus à remplacer soudainement des milliers d’agents. Ce ne serait ni pertinent ni nécessaire. L’essentiel est qu’une direction politique fixe des objectifs clairs et que l’administration les mette en œuvre dans le cadre du droit et de la loi.
Si une administration devait toutefois bloquer sciemment, pour des motifs politiques, les décisions d’un gouvernement démocratiquement légitimé, ce serait autre chose. Il faudrait alors examiner très précisément s’il existe réellement des raisons techniques ou juridiques, ou si des motifs politiques se cachent derrière.
Mais je n’ai aucune raison de penser que les fonctionnaires de Saxe-Anhalt travailleraient par principe contre un gouvernement régional dirigé par l’AfD. Au contraire : je crois que beaucoup d’agents savent très bien distinguer entre leur opinion politique personnelle et leur fonction.
Quant à la question des « cadres », j’appliquerais en outre un autre critère. Un gouvernement n’a pas besoin de cadres de parti, mais de bons professionnels. Si l’AfD prend des responsabilités gouvernementales, elle dépendra donc autant de la compétence de l’administration existante que de personnes prêtes à assumer une responsabilité politique.
Je suis par conséquent convaincu que la question de la capacité à gouverner ne se jouera pas sur le nombre de fonctionnaires du parti dont dispose l’AfD. Le décisif sera sa capacité à fixer des priorités politiques, à attirer des gens qualifiés vers des postes de direction et, en même temps, à travailler professionnellement avec l’administration existante.
Et des noms de hauts fonctionnaires ? Je ne me livrerai à aucune spéculation. Les décisions de personnel appartiennent à un gouvernement effectivement constitué et ne devraient pas être débattues au préalable dans les médias.
S’il vous manque des sièges, il ne restera mathématiquement que des coalitions de tous contre un, avec quatre ou cinq partis autour de la table. Quand 40 % des électeurs sont structurellement exclus du pouvoir, que devient la promesse démocratique – et jusqu’où ce système peut-il tenir ? À l’inverse, accepteriez-vous une coalition, et avec qui ?
Je ne souhaite pas m’exprimer là-dessus. Ancien employé administratif de mon parti, j’étais dans la salle des machines et plutôt occupé par des questions techniques, c’est-à-dire par celle-ci : comment augmenter notre part des voix ?
Ma tâche était de créer les conditions organisationnelles permettant au parti de travailler efficacement et de toucher le plus d’électeurs possible. Les questions de formation du gouvernement, de coalitions envisageables ou de composition concrète d’un exécutif régional relèvent en revanche de la conduite politique, qui appartient à la direction du parti et aux élus.
Je ne veux donc ni spéculer sur d’éventuels partenaires de coalition, ni dire avec qui une collaboration serait envisageable. Ce ne serait pas mon rôle à ce stade.
À Plauen, 10 000 manifestants réclamaient « une démocratie directe à la suisse », et votre parti demande depuis sa fondation l’introduction du référendum d’initiative populaire, que la Loi fondamentale refuse depuis 1949. Que copieriez-vous exactement du modèle suisse – et pourquoi l’Allemagne s’en méfie-t-elle depuis 75 ans ? La Suisse a mis un siècle et demi à roder ses institutions ; croire qu’on les importe par décret, n’est-ce pas de la naïveté ? Et face à la montée de l’UDC, la Suisse a choisi l’intégration par la concordance plutôt que le cordon sanitaire – le Brandmauer allemand fabrique-t-il ce qu’il prétend empêcher ?
Les initiatives populaires sont une bonne chose. Mais je vois cela d’un œil critique, car la RFA n’est pas la Suisse. La Suisse est plus bourgeoise, plus homogène, loin d’être aussi hétérogène que l’Allemagne, et la politique migratoire totalement destructrice des vieux partis y a contribué. Tant qu’existera, comme en Allemagne, une mission d’orientation politique des médias de service public, les initiatives populaires pourront être faussées.
« Tant qu’existera, comme en Allemagne, une mission d’orientation politique des médias de service public, les initiatives populaires pourront être faussées. »
Je ne voudrais donc pas transposer purement et simplement le modèle suisse en Allemagne par décret. La Suisse a développé ses institutions de démocratie directe sur une très longue période. Derrière elles se tient une culture politique qui ne se décrète pas par la loi. On peut en reprendre certains éléments, mais il faut les adapter aux réalités allemandes.
Ce que je peux envisager sur le principe, ce sont des initiatives et des votations populaires contraignantes au niveau fédéral, sur des questions d’importance politique fondamentale. Quand des citoyens réunissent un soutien suffisant sur un projet précis, il devrait être possible en principe de soumettre directement ce projet au vote.
Mais il faut en même temps garantir que les citoyens puissent s’informer librement et de manière équilibrée. C’est précisément là que je vois un problème en Allemagne. Tant qu’existera cette mission d’orientation politique des médias publics, les initiatives populaires pourront être faussées. La démocratie directe ne fonctionne vraiment que si le citoyen peut prendre connaissance de différentes positions et se forger ensuite une opinion de façon indépendante.
La question de la méfiance envers les votations populaires, je la traiterais aussi historiquement. Le système politique de la République fédérale a été délibérément conçu, après 1945, comme fortement représentatif. On voulait tirer les leçons de la République de Weimar et de la dictature allemande, et créer de la stabilité politique. C’est compréhensible. Mais il n’aurait pas dû en naître une méfiance de principe envers le citoyen.
Dans la concordance suisse, une idée surtout m’intéresse : que fait un système politique d’un parti qui représente durablement une part considérable de la population ? La Suisse a choisi d’intégrer les forces politiques et de leur transférer des responsabilités. L’Allemagne suit, avec le Brandmauer, une autre approche.
Le pare-feu peut empêcher à court terme certains partis d’accéder aux responsabilités gouvernementales. Mais il ne résout pas le problème de leurs électeurs. Quand des millions de gens votent pour un parti et constatent ensuite que presque tous les autres partis excluent toute coopération indépendamment du résultat, cela peut renforcer l’impression que leur voix ne produit politiquement aucun effet.
Un pare-feu peut donc tout à fait produire l’effet inverse. Il ne peut pas faire disparaître un parti de la société. Au pire, il renforce même son soutien, parce que ses électeurs se sentent durablement exclus.
Je ne prétendrais donc pas que l’Allemagne devrait copier le système suisse. Mais nous devrions regarder de très près pourquoi la démocratie directe et l’intégration politique fonctionnent en Suisse. Davantage de participation directe des citoyens et un rapport plus ouvert aux majorités politiques pourraient faire du bien à l’Allemagne aussi.
Au fond, tout tient à une question simple : fait-on confiance aux citoyens pour prendre eux-mêmes des décisions politiques, ou croit-on qu’il faut les protéger de certaines décisions ? Je suis pour faire nettement plus confiance aux citoyens.
Le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale vote le 20 septembre, et tout le monde regarde déjà les législatives de 2029. Si la Saxe-Anhalt bascule le 6 septembre, qu’est-ce qui change pour l’Allemagne – et qu’est-ce que ses voisins, la Suisse en tête, doivent y lire ?
Si la Saxe-Anhalt connaît effectivement une alternance politique le 6 septembre, ce serait avant tout, à mes yeux, le signe que le climat politique continue de changer en Allemagne. Le sentiment politique évolue à l’échelle européenne en faveur des partis patriotes et nationaux-conservateurs. La vilaine petite fille de la droite, Meloni, est devenue la copine d’Ursula von der Leyen. La Saxe-Anhalt ne fait que jouer un rôle de pionnier de cette tendance en République fédérale.
Je ne considérerais donc pas un éventuel succès électoral de l’AfD en Saxe-Anhalt comme un phénomène est-allemand isolé. Cette évolution s’inscrit dans un basculement européen d’ensemble. Dans un nombre croissant de pays, on voit progresser des partis attachés aux intérêts nationaux, à une politique migratoire plus restrictive, à la sécurité intérieure et à un contrôle accru des décisions politiques par les citoyens.
La Saxe-Anhalt pourrait effectivement faire office de système d’alerte précoce. Ce qui se passe ici lors d’une élection régionale sera observé de très près, pas seulement à Berlin, mais aussi dans d’autres capitales européennes. Une alternance montrerait que les majorités politiques peuvent changer y compris dans un Land longtemps dominé par d’autres partis.
Pour l’Allemagne, ce serait d’abord un processus démocratique. Si l’AfD obtient une majorité ou peut former un gouvernement, il ne faudrait pas traiter ce résultat comme une catastrophe, mais comme un mandat des électeurs. Une démocratie qui fonctionne doit aussi savoir composer avec des résultats qui déplaisent aux élites politiques en place.
Quant à la Suisse, je dirais surtout que nos voisins devraient observer cette évolution avec sang-froid. La Suisse a depuis des décennies, avec l’UDC, une force politique patriote et conservatrice puissante, et elle a développé en même temps une culture politique où les différents camps doivent bien composer les uns avec les autres. Le modèle allemand de la mise à l’écart permanente n’est donc pas la seule voie concevable.
Un succès électoral de l’AfD en Saxe-Anhalt serait par conséquent, selon moi, moins un signal « contre l’Europe » qu’un signal en faveur d’un changement à l’intérieur de l’Europe. Les coordonnées politiques se déplacent. Des partis et des positions qui passaient encore, il y a quelques années, pour totalement extérieurs au courant dominant font aujourd’hui partie, dans plusieurs pays européens, du débat politique ordinaire.
La Saxe-Anhalt pourrait montrer à quel point ce changement est déjà avancé en Allemagne. Quand les majorités politiques se déplacent, la politique ne devrait pas chercher à escamoter cette évolution. Elle devrait s’attaquer à ses causes et prendre au sérieux la volonté des électeurs.
Propos recueillis par Dimitri Fontana