Allemagne : du vote AfD à la « trahison », comment la presse Springer fabrique un front intérieur
À quelques semaines de deux élections régionales décisives dans l'est de l'Allemagne, Berlin prépare des scénarios pour faire face à l'arrivée éventuelle de l'AfD au pouvoir. L'information est sérieuse. Mais le Daily Telegraph – propriété du groupe Axel Springer depuis ce printemps, comme Die Welt avec laquelle il cosigne l'enquête – en fait tout autre chose : des Länder susceptibles de voter AfD deviennent des « États traîtres », et le parti une courroie de transmission de Moscou. Un cas d'école de la manière dont le vocabulaire de la guerre colonise le débat politique – en Allemagne, et déjà, en cette veille de votation du 27 septembre, chez nous.
Deux Länder vont voter et l’AfD peut y réaliser un résultat historique. Berlin s’y prépare. Jusqu’ici, nous sommes dans la politique allemande ordinaire – particulièrement tendue, mais ordinaire. Puis arrive le Daily Telegraph. Dans une enquête publiée le 30 juillet avec Die Welt, le journal ne parle pas de Länder gouvernés par un parti hostile aux sanctions ou à la politique militaire de Berlin. Il titre sur des « traitor states » – des États traîtres.
Un détail d’état civil éclaire ce tandem anglo-allemand : depuis ce printemps, les deux titres appartiennent au même propriétaire. Axel Springer a racheté le Telegraph en mars pour 575 millions de livres, rachat validé par Londres à la mi-avril – son patron Mathias Döpfner promettant d’en faire « le premier média de centre-droit du monde anglophone ». L’« enquête conjointe » est donc une production maison, coordonnée par le réseau interne d’un groupe dont les principes fondateurs, que chaque collaborateur signe, incluent le soutien à l’alliance transatlantique. Le matériau allemand vient de la Welt ; l’escalade verbale, on va le voir, est réservée à l’édition anglaise.
Comment passe-t-on d’une victoire électorale de l’opposition à l’idée de trahison en temps de guerre ? Pour le comprendre, il ne suffit pas de lire l’article. Il faut le replacer dans une Allemagne qui se réarme, prépare sa population à l’éventualité d’un conflit avec la Russie, et lit de plus en plus ses fractures intérieures à travers le prisme de la sécurité nationale.
Berlin se prépare à une victoire de l’AfD
Les faits d’abord. La Saxe-Anhalt élit son parlement le 6 septembre, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale le 20. En Saxe-Anhalt, l’AfD est créditée de 41 % des intentions de vote par Infratest dimap comme par l’Insa – le double de son score de 2021, vingt points devant la CDU du ministre-président sortant. Une majorité absolue en sièges est possible. Ce serait le premier Land dirigé par l’AfD seule, sans le « pare-feu » des coalitions.
Or un Land allemand n’est pas une collectivité décorative. Il contrôle sa police, sa sécurité intérieure, ses administrations, et délivre les autorisations dont dépend à peu près tout ce qui roule de lourd sur son territoire. C’est ici que la géographie entre en scène : l’Allemagne est la plaque tournante logistique de l’OTAN. Selon les chiffres de la Bundeswehr elle-même, quelque 800 000 soldats alliés et 200 000 véhicules devraient transiter par le pays en six mois en cas de crise à l’Est. En temps de paix juridique – et tout le déploiement préventif se ferait en temps de paix juridique – ces convois ont besoin de permis civils, d’escortes policières, de priorités routières que délivrent les autorités régionales. Un Land hostile ne bloquerait rien ; il pourrait tout ralentir, légalement, par simple inertie administrative.
C’est ce scénario qui occupe Berlin. Deux élus CDU le confirment au Telegraph et à la Welt, à visage découvert. Roderich Kiesewetter, député au Bundestag et ancien colonel : le ministère fédéral de l’Intérieur élabore des dispositifs pour protéger les services de renseignement et confier à des Länder voisins la garde des infrastructures critiques. Tobias Krull, vice-président de la commission de l’Intérieur au parlement de Magdebourg : on étudie les mesures qui pourraient être prises « en contournant le gouvernement du Land » – an der Landesregierung vorbei. Les ministères refusent de commenter.
C’est une information politique considérable. Mais ce n’est pas encore une histoire de trahison.
« Traitor states » : deux mots qui changent tout
La trahison, c’est le journal qui l’apporte. Cherchez le mot « traître » dans le corps même de l’enquête du Telegraph : il n’y figure pas. Le titre l’annonce, le texte ne le contient pas. Ni Kiesewetter, ni Krull, ni la source de défense anonyme citée par la rédaction ne l’emploient. La presse allemande qui reprend l’enquête parle d’abtrünnige Landesregierungen – gouvernements « récalcitrants », « dissidents », le vocabulaire ordinaire des frictions fédérales : celui qu’on emploierait chez nous pour un canton qui traîne des pieds. Le contraste est d’autant plus parlant que la version allemande et la version anglaise sortent de la même maison : à Berlin, où les lecteurs peuvent vérifier, on écrit « récalcitrant » ; à Londres, où l’AfD n’est qu’un nom exotique, on écrit « traître ».
« Traître » appartient à un autre monde : le mot suppose une guerre, un camp, un devoir de loyauté militaire, un ennemi avec lequel on pactise. En le plaçant au titre, le Telegraph fait sortir la question du registre du fédéralisme pour l’installer dans celui du front.
Le reste de l’article organise ce déplacement, par une chaîne dont il faut regarder chaque maillon. L’AfD est hostile aux sanctions – c’est vrai, sa tête de liste Ulrich Siegmund réclame publiquement le retour du gaz russe. Donc favorable à la normalisation avec Moscou – c’est vrai aussi. Donc susceptible de contrarier la politique fédérale – probable. Donc de ralentir la logistique militaire – possible. Donc de créer une vulnérabilité en cas de guerre – concevable. Donc d’avantager la Russie – on y est presque. Donc relais de Poutine.
Il manque pourtant une pièce pour souder la chaîne, et le journal la fournit : des responsables de l’OTAN disposeraient de renseignements indiquant que Poutine se prépare à utiliser ses alliés politiques pour enliser la réponse alliée. C’est la phrase qui fait entrer Poutine dans les urnes de Magdebourg – sans elle, on a un parti allemand défendant une autre politique étrangère ; mais avec elle, nous voici avec un parti intégré à une stratégie russe. Phrase qui n’est d’ailleurs attribuée à personne : aucun nom, aucune source anonyme, aucun document. Dans une enquête par ailleurs sourcée avec soin, la seule affirmation qui ne repose sur rien est celle qui porte tout.
Dernier étage de la construction : le certificat d’extrémisme. Le Telegraph rappelle que le renseignement intérieur (BfV) a classé l’AfD comme organisation d’extrême droite avérée menaçant la démocratie, et signale que le parti conteste ce classement en justice. Ce qu’il omet : le 26 février 2026, le tribunal administratif de Cologne a suspendu ce classement en référé, jugeant qu’un « fort soupçon » d’activités anticonstitutionnelles ne suffit pas à caractériser l’orientation d’ensemble du parti. Le BfV a interdiction d’employer l’étiquette jusqu’au jugement au fond. Un parti présenté comme officiellement hostile à l’ordre démocratique devient plus facilement imaginable en allié d’une puissance ennemie – c’est à cela que sert le certificat, et c’est pour cela que la décision de Cologne ne pouvait pas y figurer.
Une accusation qui ne naît pas chez Springer
Le journal britannique n’a pourtant rien inventé. Il traduit en anglais un cadre que le personnel politique allemand construit depuis trois ans.
Juillet 2023, Markus Söder dans la Welt am Sonntag : Franz Josef Strauss aurait qualifié l’AfD de « cinquième colonne de Moscou » ; sous elle, l’Allemagne deviendrait « un État vassal de Poutine ». Février 2024, le ministre de la Défense Boris Pistorius, à la tribune du Bundestag, désigne les groupes AfD et Die Linke comme « les deux cinquièmes colonnes de Moscou » du Parlement. Décembre 2025, le ministre de l’Intérieur du Bade-Wurtemberg Thomas Strobl, en plein Landtag : « La cinquième colonne de Moscou siège ici. » Un député CDU du même Landtag confie son effroi à l’idée qu’un ministre AfD porte un jour des informations de sécurité « sur un plateau d’argent au Kremlin ».
Les faits : l’AfD a voté contre les sanctions, s’oppose aux livraisons d’armes, cultive des contacts avec Moscou, et certains de ses cadres s’y sont rendus. Ce sont des positions politiques, ouvertement défendues devant les électeurs. Mais depuis 2022, le rapport à la Russie fonctionne en Allemagne comme une frontière morale : le débat cesse progressivement de porter sur la question « cette politique est-elle bonne pour l’Allemagne ? » pour devenir « au bénéfice de qui cette politique est-elle menée ? ». Sur ce terrain-là, on ne discute plus des arguments d’un adversaire – on évalue la loyauté d’un suspect. C’est exactement le sol sur lequel prospère l’accusation de trahison, et le Telegraph n’a eu qu’à s’y planter.
Une Allemagne que l’on prépare à la guerre
Encore faut-il comprendre pourquoi ce vocabulaire paraît aujourd’hui presque naturel. L’Allemagne ne se contente plus de réarmer sa Bundeswehr : elle réorganise la société entière autour de l’hypothèse du conflit.
La pièce maîtresse s’appelle Operationsplan Deutschland – plus de mille pages, classifiées, première version début 2024, deuxième attendue cette année. Le plan articule les missions militaires et les « prestations de soutien civiles » nécessaires : administrations, communes, entreprises, transports, santé. Le concept qui le chapeaute, la Gesamtverteidigung – défense globale –, fait de chaque secteur de la société une partie prenante de l’effort. Le ministère de l’Intérieur y ajoute un programme de protection civile à dix milliards d’euros. Et le général Bodemann, qui a dirigé l’élaboration du plan, fixe le climat dans la FAZ :
« Nous ne sommes pas en guerre, formellement, mais nous ne sommes plus en paix depuis longtemps. »
Dans ce dispositif, les Länder ne sont plus des contre-pouvoirs mais des rouages. Le ministre-président de Hesse, Boris Rhein (CDU), l’a formulé sans détour :
« Notre fédéralisme doit devenir apte à la défense. »
La phrase mérite qu’on s’y arrête, car elle inverse un ordre ancien – ce n’est plus la défense qui doit s’accommoder du fédéralisme, c’est le fédéralisme qui doit se rendre conforme à la défense. Dès lors, un pouvoir régional qui refuse l’effort n’est plus une opposition, il devient une faille dans le dispositif. Et quand tout un pays se pense de nouveau comme potentiellement en guerre, celui qui refuse le consensus stratégique cesse d’être un contradicteur pour devenir un risque, sinon un ennemi.
De l’électeur mécontent au risque stratégique
Remontons alors toute la chaîne, car c’est le cœur de l’affaire. Un électeur de Magdebourg, mécontent des prix de l’énergie ou de sa classe politique, vote AfD. Un Land change de majorité. Le Land devient moins coopératif avec Berlin. L’OTAN peut être gênée. La Russie peut en profiter. Le Land est « traître ».
À aucun moment cet électeur n’a rencontré un agent russe, saboté un rail ou consulté Moscou. Il a glissé un bulletin dans une urne. Mais dans le récit que construit l’article – sélection des faits, causalités enchaînées, intentions attribuées, dramatisation du risque –, son bulletin a acquis une signification militaire. La propagande de guerre n’a pas besoin d’inventer pour opérer ; il lui suffit d’effacer la frontière entre l’adversaire intérieur et l’ennemi extérieur. « Traitor states », au fond, ne décrit pas les Länder de l’Est : le mot décrit le cadre mental de ceux qui l’écrivent, où cette frontière n’existe déjà plus.
Et pendant ce temps, Berlin prépare réellement l’après-élection
Reste le dernier retournement, et il est savoureux. Car à travers son récit de trahison, l’enquête du Telegraph et de la Welt documente autre chose, qu’elle ne semble pas voir : un gouvernement fédéral qui anticipe le verdict des urnes, des mécanismes destinés à réduire l’influence d’un futur exécutif régional élu, une défiance profonde entre le pouvoir central et les électeurs de l’Est.
Qu’un État prévoie les conflits institutionnels n’a rien de scandaleux en soi – c’est même son métier. Mais la voie légale existe : l’état de tension (Spannungsfall), qui fluidifie la logistique militaire en cas de crise, exige une majorité des deux tiers au Bundestag, introuvable pour Merz sans Die Linke ou l’AfD, qu’il exclut l’une et l’autre. Le cordon sanitaire ferme la porte constitutionnelle ; on prépare donc des contournements administratifs, et Kiesewetter résume le programme avec une candeur remarquable : la question centrale est de savoir comment contourner un Land récalcitrant « sans violer la Constitution ». L’objectif d’abord, la Constitution ensuite. Où s’arrête la continuité de l’État, où commence la neutralisation préventive d’un pouvoir régional élu – c’est la vraie question que soulève cette enquête, et elle ne l’a pas posée.
Avant le vote, les traîtres sont déjà désignés
Les électeurs de Saxe-Anhalt et du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale n’ont pas encore voté. L’AfD ne gouverne aucun des deux Länder. Aucun convoi militaire n’a été bloqué. Aucune invasion n’a commencé. Et pourtant le récit est déjà constitué, complet, prêt à servir : la Russie attaque, l’AfD l’aide, l’Est peut trahir.
Le lecteur suisse n’a d’ailleurs pas besoin de traverser le Rhin pour observer le mécanisme. Le 27 septembre, notre pays vote sur l’initiative sur la neutralité. Moscou a eu la lourdeur (habituelle) de la soutenir publiquement – Maria Zakharova s’est fendue d’un plaidoyer sur Telegram début août, aussitôt relayé par RT – et le débat a aussitôt changé de nature : le président du Centre Gerhard Pfister en conclut intelligemment que le texte est « dans les faits, une initiative pro-Poutine », un élu PLR diffuse un photomontage du baiser Brejnev-Honecker pour lier les initiants aux « milieux prorusses ». On reconnaît la figure : un fait réel – le soutien intéressé de Moscou – sert à requalifier la question posée aux citoyens, qui n’est plus « cette neutralité est-elle bonne pour la Suisse ? » mais « au bénéfice de qui votez-vous ? ».
Le propre de la propagande de guerre n’est pas seulement de dire au public qui est l’ennemi. Elle lui apprend aussi à reconnaître ses complices. À quelques semaines des scrutins allemands, le Telegraph a déjà trouvé les siens : ils ne sont pas au pouvoir, ils n’ont rien bloqué – mais les Länder susceptibles de les élire sont d’ores et déjà qualifiés de traîtres. Quant aux nôtres, ils sont prévenus : leur bulletin du 27 septembre a, lui aussi, déjà reçu sa signification stratégique.