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Complotisme : quand l’Université de Zurich fabrique ses suspects

Plus d’un Suisse sur deux s’inquiète de la désinformation. Une étude de l’Université de Zurich prétend aussi mesurer la vulnérabilité au complotisme. Problème : elle classe parmi les croyances suspectes des opinions politiques, des hypothèses discutées et des faits établis. Qui contrôle les contrôleurs du vrai ?

Richard Dalleau
28 octobre 2026
6 min de lecture

Un Suisse sur deux s’inquiète de la désinformation : voici le constat de l’enquête 2026 du fög, le centre de recherche de l’Université de Zurich. Sur 1 222 personnes interrogées en Suisse romande et alémanique, 56,5 % jugent le phénomène préoccupant. Rien d’absurde. Le problème commence lorsque les chercheurs veulent mesurer la « vulnérabilité » du public aux théories du complot. Douze affirmations ont été soumises au panel, dont six, jugées « désinformatives », servent à fabriquer un score. Certaines questions en disent long sur les certitudes de ceux qui les posent.

Exemple le plus révélateur : « Des élites politiques encouragent l’immigration vers l’Europe afin de modifier la population. » Pour 40,5 % des sondés, c’est plutôt ou très plausible. Le fög range la phrase parmi les récits de « Grand remplacement ». Pourtant, elle ne mentionne ni tractation secrète, ni substitution ethnique organisée, ni conspiration. Elle attribue une intention démographique à une politique publique largement documentée et défendue au grand jour.

Ainsi, l’ONU étudiait-elle dès 2000 les « migrations de remplacement » comme réponse possible au vieillissement et au déclin démographique. Il s’agissait de projections, non d’un plan secret. Les politiques nationales ou européennes ne font pas non plus mystère de favoriser l’immigration de peuplement et que celle-ci pèse sur la démographie est abondamment documenté.

La question sur le complotisme ne contient aucun complot

Assimiler d’emblée toute interprétation critique de ces choix à la « Great Replacement Theory » revient à glisser du débat politique à l’étiquette d’autant plus infamante que si le très biaisé Wikipédia qualifie le Grand remplacement de « théorie complotiste d’extrême droite », son auteur, Renaud Camus, parle d’un phénomène historique et réfute vigoureusement toute idée de complot derrière son syntagme.

Les sondeurs demandent ensuite si le coronavirus a été « fabriqué comme arme biologique » dans un laboratoire chinois : 49,4 % le jugent « plausible », mais seuls 17,5 % « très plausible ». Or, fabrication d’une arme, manipulations expérimentales (dites « gains de fonction ») et fuite accidentelle sont trois hypothèses distinctes. Les travaux sur les coronavirus à Wuhan sont établis. L’origine de la fuite du SARS-CoV-2 reste débattue et sa fabrication comme arme biologique n’est pas démontrée. Combien de sondés ont confondu ces notions ? L’enquête ne le dit pas.

L’histoire devrait inciter à l’humilité. En France, Arrêt sur images confrontait dès 2021 les titres ridiculisant la piste du laboratoire à ceux qui la réexaminaient. Le BND, les servies de renseignement allemands, se sont depuis prononcés en faveur de la thèse de la fuite de laboratoire, avec un taux de probabilité de 80 à 90 %. L’OMS maintient plusieurs hypothèses ouvertes. Ce revirement expose l’imprudence de ceux qui confondaient absence de preuve et preuve de l’absurde. Nous le relevions déjà dans le dossier Fauci.

Rétif à la doxa = complotiste !

Encore mieux : « La 5G provoque de manière démontrée de graves dommages sanitaires. » Cette proposition, scientifiquement non établie, entre dans le score de « complotisme ». Où est le complot ? Aucun acteur secret, aucune machination : une affirmation sanitaire à ce jour non prouvée. Se tromper sur un fait ne transforme pas automatiquement une personne en adepte des réunions en cagoules dans des grottes transformées en bases secrètes qui firent les beaux jours des James Bond de notre enfance.

Le fög additionne ces réponses hétérogènes, puis constate que les usagers des médias traditionnels obtiennent un score plus faible. Les personnes classées à droite affichent aussi un score supérieur à leur catégorie de référence. De là à dire que les médias mainstream et les opinions de gauche protègent du vilain complotisme, il y a un pas que les auteurs s’interdisent (à grand-peine) de franchir. Nous y verrons plutôt la lucidité supérieure de ceux qui ne s’abreuvent pas à la propagande officielle, d’autant que les auteurs utilisent une échelle de « propension au complotisme », qui comporte notamment la critique des élites, la critique du système et le scepticisme scientifique, aux côtés d’attitudes politiques « extrêmes ». Le glissement est patent entre « non-conformisme à la doxa » et « complotisme ».

Le procédé a des précédents. En 2018, l’IFOP reconnaissait avoir mêlé des opinions ne relevant pas toutes du complotisme dans une enquête française. À partir de quand une hypothèse minoritaire cesse-t-elle d’être discutable pour devenir un symptôme de déviance intellectuelle ? Le désaccord avec une institution n’est pas une réponse, sauf en régime autoritaire.

Qui vérifie les vérificateurs ?

Les fact-checkers ne sont d’ailleurs pas des arbitres tombés du ciel. Dans une étude de 2025 sur six services français de vérification, l’économiste Charles Louis-Sidois décèle des biais politiques dans le choix des déclarations contrôlées, liés à la ligne des médias concernés, ruinant le mythe d’une sélection neutre des propos à vérifier… et de la neutralité desdites vérifications. Ce qu’on laisse hors champ compte autant que ce qu’on corrige et la manière de corriger, également. On se souvient de Julien Pain allant « débunker les théories du complot » qui couraient autour de Klaus Schwab en l’interrogeant directement… en anglais, alors que le patron du forum de Davos parle couramment français. Le fond et la forme en disaient alors long sur le « fact-checking ».

On se souvient aussi en Suisse que sur le F-35, le DDPS avait entrepris de « fact-checker » les critiques de la presse avant que la garantie du prix fixe ne s’effondre. L’administration distribuait les bons points sur sa propre version des faits. Le fact-checking suisse ne vaut donc guère mieux que son homologue français, même quand il est mené par des médias. Dans une étude publiée le 1er mai 2026, Felix Schläpfer reproche au fög de négliger, dans ses indices de qualité médiatique, l’impartialité de la sélection des sujets et la transparence des sources. Il démontre ainsi qu’un média peut obtenir de bons résultats selon les critères retenus tout en présentant certains événements sous un angle idéologique

Dans le sondage, 84,5 % des répondants approuvent la suppression sur les plateformes des informations dont la fausseté est démontrée et 77,7 % soutiennent davantage de fact-checking. Ils ne réclament pas pour autant de censurer le débat. Or, lorsque « non prouvé » devient « faux », puis « complotiste », l’étiquette remplace la réfutation et prépare la mise à l’écart. Nous avions déjà décrit ce glissement dans le traitement européen des « ingérences ». La liberté d’expression n’implique pas de croire toutes les thèses, mais de refuser qu’experts, journalistes ou gouvernants décident seuls de celles qu’il est permis d’examiner.

Richard Dalleau
Richard Dalleau

Ancien reporter de guerre, Richard Dalleau a couvert des conflits aussi bien sur le terrain que dans leurs implications géopolitiques. Il traite des questions de Défense, de terrorisme, les sujets de société (immigration, délinquance…) et des menaces sur les libertés publiques. Il a collaboré ou eu des responsabilités d’encadrement (SR, rédacteur en chef) dans des médias de presse écrite et des agences de presse internationales.

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