Xenia Fedorova : Beauvau menace CNews de poursuites après avoir dit au juge qu’elle pouvait parler
Expulsée de France fin juillet, l'ancienne directrice de RT France devait reprendre ses chroniques sur CNews en duplex depuis l'étranger. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a saisi l'Arcom pour prévenir la chaîne qu'elle s'exposerait à des poursuites pénales. Devant le tribunal administratif, son propre ministère soutenait l'inverse.
Deux documents, deux positions. Le premier est un « signalement » adressé le 9 septembre à l’Arcom, l’autorité française de régulation de l’audiovisuel, révélé le lendemain par Le Monde. Le second est un mémoire du même ministère devant le tribunal administratif de Paris, exhumé le 10 septembre par l’avocat de Xenia Fedorova.
Une expulsion, deux recours perdus
Ancienne directrice de RT France (2017–2022), Xenia Fedorova est devenue chroniqueuse dans les médias du groupe Bolloré – CNews, Europe 1, Le JDNews –, munie depuis 2024 d’un titre de séjour de dix ans. Fin juillet, le gouvernement a pris à son encontre un arrêté d’expulsion et un gel de ses avoirs pour six mois, au motif qu’elle serait « un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes ». Aucun acte ne lui est reproché, seulement des propos : nous nous demandions alors si la France pouvait expulser une opinion. Le Monde avait salué dans un éditorial « une salutaire clarification », puis consacré fin août à sa « cavale » un article auquel l’intéressée a répondu point par point.
Déjà à l’étranger à la signature des arrêtés, elle n’est pas rentrée. Le tribunal administratif de Paris a rejeté ses deux recours en urgence, début août puis le 14 août, sans se prononcer sur la légalité de l’expulsion : pas d’urgence, puisqu’elle se trouvait hors de France sans démontrer que l’impossibilité d’y revenir pesait sur sa vie professionnelle. Le fond reste à juger.
Le retour annoncé sur CNews
Début septembre, CNews a fait savoir que sa chroniqueuse reprendrait ses interventions en visioconférence depuis le pays où elle réside, les juristes de Canal+ ayant conclu que l’arrêté d’expulsion n’interdisait pas une prise de parole à distance.
Le 9 septembre, Laurent Nuñez est allé plus loin. Dans son signalement à Martin Ajdari, président de l’Arcom, il écrit que « cette situation contrevient directement aux mesures d’expulsion et de gel des avoirs qui viennent d’être prononcées et est à ce titre susceptible de soulever plusieurs qualifications pénales ». Un retour à l’antenne serait un « contournement » de ces mesures et « une facilitation des actions d’ingérence qui lui sont reprochées », le tout « sans préjudice des poursuites pénales qui pourront être engagées ». En clair, la chaîne elle-même serait exposée au pénal, même si Fedorova n’est pas rémunérée. Le destinataire n’est pas choisi au hasard : c’est l’Arcom qui, en 2024, a retiré sa fréquence à C8, autre chaîne du groupe Bolloré, un précédent que l’OJIM rappelait dès l’expulsion.
Ce que le ministère disait au juge
Emmanuel Piwnica, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation, qui défend la chroniqueuse, a répondu dans un communiqué du 10 septembre en citant les observations écrites du ministère devant le tribunal administratif. Pour convaincre le juge que l’expulsion ne portait pas une atteinte excessive à l’activité de sa cliente, le ministère affirmait que « les décisions litigieuses n’empêchent pas Mme Fedorova de poursuivre son activité professionnelle hors du territoire français » et que « l’intéressée peut toujours continuer à s’exprimer dans les médias français », notamment « à travers des interventions orales réalisées en duplex hors du territoire national ».
L’argument a porté, puisque le tribunal a refusé la suspension faute de conséquence professionnelle établie. Pour gagner, le ministère a donc plaidé qu’elle pouvait continuer à parler sur CNews depuis l’étranger. Pour dissuader CNews, le même ministère soutient aujourd’hui que cette prise de parole relèverait du pénal. « Le ministre doit donc préciser laquelle de ces deux positions est la sienne », écrit Me Piwnica.
Sur X, Xenia Fedorova résume :
« Publiquement, le ministre de l’Intérieur menace CNews de poursuites pénales si elle me donne la parole. Devant le tribunal administratif, son ministère a affirmé que je pouvais continuer à intervenir en duplex dans les médias français. Ces deux positions sont contradictoires. »
Vu de Suisse
L’épisode n’est pas isolé. Projet de loi contre les « ingérences », référé pour retirer des contenus « manifestement inexacts », contrôle des créateurs de contenu par l’Arcom : l’OJIM a dressé cet été l’inventaire du verrouillage informationnel en cours à Paris, et son directeur Claude Chollet l’a détaillé dans nos colonnes. L’affaire Fedorova en est la pièce la plus visible : le régime français, faute de pouvoir faire taire une opinion, s’en prend désormais au micro qui la porte.
Le lecteur suisse mesurera l’écart. En mars 2022, quand l’UE avait interdit RT et Sputnik, le Conseil fédéral avait refusé de suivre : tout en qualifiant ces chaînes d’outils de propagande, il se disait « convaincu qu’il est plus efficace, pour contrer des affirmations inexactes et dommageables, de leur opposer des faits plutôt que de les interdire ». Quatre ans plus tard, Paris ne se contente plus de couper une chaîne étrangère : il expulse une chroniqueuse, gèle ses avoirs et menace de poursuites une chaîne privée française qui lui tendrait un micro depuis l’étranger.
L’Arcom n’a pas encore réagi. Le tribunal administratif, lui, jugera le fond avec au dossier un mémoire de l’Intérieur qui contredit le signalement de l’Intérieur.