Affaire Fedorova : la France peut-elle expulser une opinion ?
Expulsion, gel des avoirs, assignation à résidence : l'État français a tout mis en œuvre contre Xenia Fedorova, chroniqueuse de CNews et ancienne directrice de RT France. Partie à l'étranger avant même la signature des arrêtés, elle refuse de rentrer. Philippe de Villiers et Robert Ménard dénoncent une dérive qui menace bien au-delà de son cas.
En une semaine, le gouvernement a pris contre Xenia Fedorova un arrêté d’expulsion « en urgence absolue », un gel de ses avoirs et une assignation à résidence assortie d’un pointage quotidien au commissariat. Aucun délit constaté par un juge ne lui est reproché : seulement des opinions. L’affaire oblige à poser une question que les démocraties réservent d’habitude aux autres régimes – que reste-t-il de la liberté d’expression quand l’État punit les discours qui le dérangent ?
Une machine administrative lancée dans le vide
Le feuilleton a connu un rebondissement le 3 août. Le matin, le tribunal administratif rejetait le référé-liberté déposé par son avocat, faute de caractère « d’urgence » : il n’existe, selon le juge, « pas de perspective raisonnable d’exécution à très brève échéance de la mesure d’éloignement, rendant nécessaire le prononcé d’une mesure dans un délai de quarante-huit heures ». Quelques heures plus tard, Xenia Fedorova révélait qu’elle se trouvait à l’étranger, en vacances, avant même la signature des arrêtés. « Étant déjà hors de France, je n’y reviendrai que lorsque ces mesures auront été suspendues ou annulées », a-t-elle déclaré, selon des propos rapportés par l’Observatoire du journalisme.
L’assignation à résidence n’aura donc jamais pu s’appliquer. Cet échec éclaire peut-être l’empressement du gouvernement à frapper au portefeuille : dans la nuit du 30 au 31 juillet, les ministres Roland Lescure et Laurent Nuñez ont gelé pour six mois au moins ses « fonds et ressources économiques ». Faute de pouvoir éloigner la journaliste, on la prive de ses moyens d’existence. Le contentieux ne fait que commencer et pourrait remonter jusqu’au Conseil d’État.
Le délit d’opinion, assumé par écrit
La motivation officielle des mesures, rendue publique par l’intéressée, mérite d’être lue attentivement : il lui est reproché de chercher à « saper la confiance des citoyens européens, et en particulier des citoyens français, en leurs institutions et à instiller le doute sur le bien-fondé du soutien apporté à l’Ukraine ». Instiller le doute. Le grief ne porte sur aucun acte, mais sur une parole dissonante. Sur BFMTV, Laurent Nuñez a assumé : la chroniqueuse remettrait en cause « les intérêts fondamentaux de la Nation » et « saperait le fonctionnement démocratique en France ». Le ministre a écarté toute atteinte à la liberté d’expression.
Les réactions ont suivi. L’influenceur Louis Duclos, proche du Quai d’Orsay, a savouré : « Tic tac, tic tac, vous avez un avion à prendre, Mme Fedorova ». « Le charter approche », a renchéri le journaliste pro-Kiev Cyrille Amoursky. L’eurodéputée macroniste Nathalie Loiseau, qui réclamait des sanctions dès le mois de juin, a accusé la chroniqueuse d’avoir « abusé de l’hospitalité » de la France. L’intellectuel néoconservateur Nicolas Tenzer est allé plus loin : « La deuxième étape qui devra suivre : les propagandistes français… » Laurent Nuñez a dû préciser que « Monsieur Philippot et Monsieur Mariani vont continuer à être diffusés », protégés par leur nationalité française. La question n’est donc plus de savoir si l’on peut punir des opinions, mais jusqu’où la liste s’étendra.
Philippe de Villiers et Robert Ménard en renfort
Des voix se sont élevées, et pas seulement chez les sympathisants de la Russie. Dans le JDD du 2 août, Philippe de Villiers dénonce une décision « absurde et scandaleuse », signe d’un « régime [français] de plus en plus faible et paranoïaque », et y voit « la première étape pour fermer CNews avant l’élection présidentielle ». Le témoignage de Robert Ménard pèse davantage encore : fondateur de Reporters sans frontières et soutien affiché de Volodymyr Zelensky – « J’étais en Ukraine récemment (…) J’ai senti de près ce conflit où un peuple se bat pour sa terre contre une agression infâme » –, le maire de Béziers pointe la « disproportion » de l’arrêté et conclut : « s’il vous plaît, ne cédons pas à la tentation d’imiter nos ennemis. Nous ne sommes pas la Russie pour expulser des journalistes ».
Il faut nommer ce qui se déploie sous nos yeux : un maccarthysme atlantiste hystérique, où l’appartenance au camp du « bien » dispense de tout état de droit. Une France qui ne s’appartient plus – arrimée à la fuite en avant bruxelloise et à la logique de guerre – en vient à traiter le doute comme un crime et le pluralisme comme une ingérence. Hier, on répondait aux arguments ; aujourd’hui, on expulse ceux qui les portent, et l’on dresse déjà des listes de suspects qui suivront. Xenia Fedorova a prévenu : « aujourd’hui, c’est moi, et demain, ce sera toute personne qui osera s’exprimer en dehors de la pensée unique ».