La régularisation espagnole dérape : prévue pour 500 000 de personnes, elle pourrait en concerner 3 millions
La « régularisation extraordinaire » lancée par le gouvernement Sánchez devait concerner un demi-million d'immigrés clandestins. À la clôture du dépôt des dossiers, le 30 juin, le compteur affichait 1 174 978 demandes – plus du double des prévisions. Et selon les responsables policiers de l'Extranjería, l'effet cumulé du regroupement familial pourrait porter l'impact réel à quelque 3 millions de personnes. La police, écartée du traitement des dossiers, tire la sonnette d'alarme.
Madrid pensait avoir calibré son opération. Présentée comme un geste maîtrisé envers un demi-million de personnes déjà installées dans le pays, la régularisation extraordinaire voulue par Pedro Sánchez s’est transformée en quelques semaines en avalanche administrative. Les chiffres officiels, publiés le 2 juillet par le ministère de l’Inclusion, dépassent tout ce que l’Espagne a connu – et les projections des responsables policiers de l’Extranjería laissent entrevoir une seconde vague, bien plus massive, portée par le regroupement familial.
Plus du double des prévisions
Approuvé par décret royal et ouvert du 16 avril au 30 juin 2026, le dispositif permet aux étrangers en situation irrégulière arrivés en Espagne avant le 1er janvier 2026 d’obtenir un permis de séjour et de travail d’un an, à condition de justifier d’une présence ininterrompue d’au moins cinq mois et d’une absence d’antécédents pénaux. Le gouvernement socialiste tablait sur environ 500 000 bénéficiaires – un chiffre déjà supérieur au record de la régularisation Zapatero de 2005 (576 506 demandes, pour mémoire).
La réalité a pulvérisé ces estimations. Selon le bilan officiel du ministère de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations publié le 2 juillet, 1 174 978 demandes ont été enregistrées, dont 609 737 déjà admises à l’instruction – une admission qui vaut, à elle seule, autorisation provisoire de résider et de travailler sur tout le territoire. Seules 11 000 régularisations avaient alors été accordées de manière définitive ; le reste suit son cours.
Qui sont les demandeurs ?
Le profil type dessiné par les données officielles : un Colombien de moins de 45 ans résidant en Catalogne. La Colombie concentre à elle seule 25,9 % des demandes, devant le Maroc (13,3 %), le Venezuela (11,8 %), le Pérou (8,8 %) et le Honduras (4,9 %). Deux demandeurs sur trois viennent d’Amérique centrale et du Sud, 22,9 % d’Afrique et 8,3 % d’Asie. 81 % des demandeurs ont moins de 45 ans, avec une légère majorité d’hommes. Fait notable, souligné par la presse espagnole elle-même : la plupart de ces sans-papiers ne sont pas arrivés par la mer ou les clôtures frontalières, mais par avion, avant de rester au-delà de leur visa.
Géographiquement, la Catalogne arrive en tête (257 602 demandes), suivie de la Communauté de Madrid (202 424), de la Communauté valencienne (167 286) et de l’Andalousie (161 557).
La bombe à retardement du regroupement familial
C’est toutefois la suite qui inquiète le plus les forces de l’ordre. Selon des hauts responsables de la Comisaría General de Extranjería y Fronteras cités par El Mundo le 13 juillet et relayés par le Sindicato Profesional de Policía, chaque étranger régularisé pourra, via le regroupement familial, faire venir plusieurs proches : « pour chaque personne régularisée, il faut en ajouter au minimum trois autres » si un regroupement est demandé et accordé. Rapportée aux 1,2 million de dossiers déposés, cette projection porte l’impact global du dispositif à environ 3 millions de personnes. Le verdict de ces responsables est sans appel : le système n’est pas dimensionné pour cela et « va s’effondrer ».
Précision utile : il s’agit d’un scénario policier, non d’un chiffre officiel, et le regroupement familial reste soumis à conditions – un an de résidence légale, une demande de renouvellement et des ressources suffisantes pour entretenir la famille. Mais c’est précisément ce que la police avait déjà fait en février, dans un rapport interne estimant à 1 250 000 le nombre de bénéficiaires potentiels quand le gouvernement en annonçait 500 000 : les faits lui ont donné raison, et le rapport avait été ignoré.
Une police délibérément écartée – et furieuse
La colère policière tient aussi à la méthode. Le ministère des Migrations a externalisé l’essentiel du traitement des dossiers : bureaux d’Extranjería, Sécurité sociale et bureaux de poste (Correos) réceptionnent les demandes avec l’appui de Tragsa, une entreprise publique de services environnementaux, tandis qu’une officine centralisée à Vigo (l’UTEX) tranche l’ensemble des dossiers. La Police nationale, pourtant compétente en la matière et rompue à la détection des faux documents, n’intervient que si un fonctionnaire signale une anomalie. « Il y aura davantage de fraudes », avertissaient les syndicats policiers dès avril.
Les signaux se sont depuis accumulés. La Comisaría General de Extranjería a relevé une hausse de 866 % des déclarations de « perte » de passeports par des ressortissants pakistanais – un procédé identifié pour échapper aux vérifications d’antécédents pénaux. Et fin juillet, la police estimait qu’au moins 400 000 demandeurs n’auraient jamais résidé cinq mois en Espagne, attirés d’autres pays européens par l’aubaine – l’effet d’appel dans toute sa splendeur, documenté cette fois par les propres services de l’État espagnol.
Et Schengen dans tout cela ?
Une fois leur titre de séjour espagnol en poche, ces centaines de milliers de régularisés pourront circuler librement dans l’espace Schengen – Suisse comprise. L’Espagne décide, ses voisins assument : c’est la mécanique que nous avions déjà décrite à propos de Ceuta, où la frontière est devenue une arme entre les mains de Rabat, et lors de la journée où 70 000 migrants (chiffres officiels consolidés) ont submergé l’enclave en 24 heures, laissant l’Espagne débordée et l’Europe fracturée.
Pendant que Madrid régularise à tour de bras et que l’Europe verrouille ses frontières, Berne somnole : la Suisse, membre de Schengen, n’a pas son mot à dire sur une décision espagnole qui modifiera pourtant les flux dans tout l’espace de libre circulation. L’épisode confirme ce que nous écrivions déjà : le dogme Schengen défendu par Berne se fissure à chaque crise migratoire que l’un de ses membres déclenche ou subit. Les expériences passées – belges comme espagnoles – l’ont montré : toute régularisation massive nourrit l’effet d’appel. Celle-ci, par son ampleur inédite, ne fera pas exception.