Ceuta submergée : 49 000 migrants en 24 heures, l’Espagne débordée, l’Europe se fracture
Quelque 49 000 personnes, des Marocains pour l'immense majorité, sont entrées illégalement dans l'enclave espagnole en 24 heures, selon Madrid. Au moins 18 sont mortes pendant la traversée. Débordé, le gouvernement Sánchez fait face à la fronde de l'Italie, qui réclame sa suspension de Schengen, tandis que la France renforce ses contrôles à la frontière. Et une question monte : que fait le Maroc ?
C’est une déferlante sans précédent. Des dizaines de milliers de Marocains ont franchi illégalement la frontière de l’enclave espagnole de Ceuta au cours des dernières 24 heures, selon les estimations communiquées vendredi par le ministère espagnol de l’Intérieur. Un chiffre vertigineux : il représente près de 60 % de la population de la ville, qui compte 83 600 habitants. « De nombreuses personnes errent dans les rues de Ceuta, beaucoup ayant passé la nuit dehors », rapporte El País. Selon une source policière citée par l’AFP, 18 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l’enclave, la plupart à la nage.
Parti jeudi du nord du Maroc, l’afflux s’est brutalement accéléré. Jeudi soir, on comptait encore « plus de 1 500 » entrées et neuf morts ; dans la nuit, « il y a eu un flux constant de personnes », tandis que les arrivées se poursuivaient vendredi matin. Il s’agit déjà, et de très loin, de la plus importante vague migratoire qu’ait connue ce territoire de 18,5 km² – l’une des seules frontières terrestres de l’Union européenne sur le continent africain – depuis 2021, lorsque plus de 10 000 personnes avaient traversé en deux jours.
Sur place, les forces de l’ordre ont rapidement été débordées. Au plus fort de la crise, seuls une quarantaine de gardes civils et une quinzaine de policiers nationaux étaient mobilisés, selon des sources syndicales citées par El Mundo. Celles-ci évoquent des effectifs « trois à quatre fois inférieurs » aux besoins et des navires de patrouille en « mauvais état ». Madrid promet 200 agents supplémentaires « dans les prochains jours ». Pedro Sánchez, qui s’est entretenu par téléphone avec le roi Felipe VI, est attendu vendredi matin dans l’enclave, accompagné de son ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska. Le président de la ville autonome, Juan Vivas, a fait état d’une urgence humanitaire « absolue », tandis que les centres d’accueil sont désormais « débordés et saturés ».
La crise a aussitôt provoqué un affrontement entre gouvernements européens. À Rome, Giorgia Meloni est montée en première ligne : « Les images qui parviennent de Ceuta sont impressionnantes et démontrent, une fois de plus, que l’immigration clandestine hors de contrôle représente une menace concrète pour la sécurité des frontières européennes », a écrit la présidente du Conseil sur X, jeudi soir.
« L’Italie ne restera pas les bras croisés. Nous convoquons les organismes compétents et, à l’issue de ces réunions, nous sommes prêts à intervenir également avec des instruments extraordinaires pour défendre les frontières et la sécurité des citoyens, comme la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne. » Et de marteler : « Sur l’immigration clandestine, nous ne reculerons pas d’un millimètre. »
Ses deux vice-présidents du Conseil, Antonio Tajani et Matteo Salvini, ont adopté la même ligne. Le premier voit dans la crise la conséquence de la politique « profondément erronée » menée par Madrid, qui a décidé de régulariser plus de 500 000 clandestins.
La critique vient également de la droite de Meloni. « Votre « immigration légale contrôlée » représente elle aussi une menace concrète pour la sécurité de l’Europe. Votre critique de l’Espagne est juste, mais regardez-vous aussi dans le miroir. Votre politique d’immigration légale de masse est en train de tuer l’Italie », lui a répliqué sur X Dries Van Langenhove, figure de la droite nationaliste flamande.
La réponse espagnole ne s’est pas fait attendre. Le ministre des Affaires étrangères, José Luis Albares, a convoqué l’ambassadeur d’Italie et dénoncé une « démagogie partisane ». En France, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a activé la « Force Frontière d’intervention rapide » et annoncé un renforcement des contrôles « en profondeur » à la frontière franco-espagnole.
Pourquoi maintenant ? À Madrid, personne n’a oublié mai 2021 : en pleine brouille diplomatique avec l’Espagne, Rabat avait relâché ses contrôles et laissé plus de 10 000 personnes entrer à Ceuta en deux jours. La zone est d’ordinaire verrouillée par les forces marocaines. Qu’elles aient laissé passer une telle marée humaine sans broncher interroge forcément – même si ni Madrid ni Rabat n’ont commenté à ce stade, et que rien ne vient étayer officiellement la thèse d’une opération délibérée qui circule sur les réseaux sociaux.
Le calendrier, lui, nourrit toutes les spéculations. Le 20 juillet, dix jours à peine avant le début de l’afflux, Pedro Sánchez scellait à Alger la réconciliation avec l’Algérie, mettant fin à quatre ans de crise diplomatique : traité d’amitié réactivé, partenariat stratégique relancé, et Alger redevenu premier fournisseur de gaz de l’Espagne, selon la presse française. Un rapprochement spectaculaire avec le grand rival régional de Rabat – et un possible casus belli aux yeux du royaume, pour qui tout infléchissement de Madrid sur le dossier du Sahara occidental est une ligne rouge. En 2021 déjà, c’était une brouille autour de ce même dossier qui avait précédé l’ouverture des vannes migratoires.
En attendant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : Ceuta compte 83 600 habitants et vient d’en voir arriver 49 000 en une seule journée. Services saturés, forces de l’ordre dépassées, riverains livrés à eux-mêmes face à une crise sécuritaire inédite. L’« urgence humanitaire absolue » dont parle Juan Vivas est d’abord celle des Espagnols de Ceuta.