Ceuta : la frontière comme arme
Une frontière peut s'ouvrir et se refermer comme un robinet. Fin juillet, le Maroc en a fait la démonstration. Manipulation d'État ou submersion migratoire ? Les deux récits sont exacts – et c'est précisément ce qui rend l'épisode redoutable.
Fin juillet, plus de 70 000 jeunes Marocains ont franchi la frontière de l’enclave espagnole. Quarante-huit heures plus tard, presque tous étaient rentrés chez eux. Entre-temps, l’Europe avait paniqué. Dans une conférence donnée à Tarnos le 6 août, l’avocat Juan Branco livre de cet épisode une lecture qui ne ressemble à aucune de celles entendues cette semaine-là. Elle vient de la gauche radicale et rejoint pourtant, sur un certain nombre de points, ce que nous défendons dans ces colonnes. Décryptage.
Trois jours, soixante-dix mille passages
Le 30 juillet, la digue du Tarajal, qui prolonge en mer la clôture séparant le Maroc de Ceuta, est contournée à la nage par des centaines de personnes. Puis par des milliers. En trois jours, les autorités locales dénombrent d’abord une soixantaine de milliers d’entrées irrégulières – le décompte consolidé dépassera les 70 000 – dans une ville qui compte 84 000 habitants. Presque uniquement des Marocains, des hommes jeunes, beaucoup d’adolescents.
Ceuta réclame l’état d’urgence, l’armée est déployée. Le samedi 1er août, le ministre espagnol de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska annonce que la situation est « presque entièrement revenue à la normale » : la quasi-totalité des arrivants sont repassés de l’autre côté. Il donne aussi un autre chiffre : au moins 67 morts, noyés pour les uns, écrasés pour les autres dans les bousculades sur la digue. Une semaine plus tard, en additionnant les corps repêchés des deux côtés de la frontière, on en comptait 141. Le mardi suivant, les ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept se réunissaient en urgence.
L’objection de Branco : Ceuta n’est pas une porte
C’est le point sur lequel il insiste le plus : entrer à Ceuta, ce n’est pas entrer en Europe. L’enclave appartient au territoire espagnol, mais son régime frontalier est particulier. Depuis l’adhésion de l’Espagne aux accords de Schengen, les liaisons maritimes et aériennes entre Ceuta et la péninsule restent soumises à un contrôle d’identité. Autrement dit, la clôture franchie donne accès à un cul-de-sac de dix-neuf kilomètres carrés, pas à Madrid, encore moins à Paris ou à Genève. Le retour massif observé dès le lendemain ne doit rien à un miracle policier : il découle de la géographie.
La démonstration est juste, elle est aussi un peu courte.
L’Espagne ne peut pas refouler un mineur non accompagné : une fois placé sous la tutelle de l’administration, il entre dans un circuit juridique qui ne mène pas au Maroc mais à la péninsule. Le 5 août, les autorités de Ceuta en recensaient 862 sur son sol ; en incluant ceux arrivés dans les jours précédant la ruée, l’agence Reuters avançait le chiffre d’environ 1 100. La ville annonçait alors une occupation de ses structures d’accueil à 2 872 % de leur capacité.
Or la réforme de la loi espagnole sur les étrangers, adoptée en 2025 après la saturation des Canaries, impose désormais la répartition de ces mineurs étrangers entre les dix-sept communautés autonomes dans les quinze jours suivant la clôture de leur dossier. Le mécanisme a déjà fonctionné : plus de quatre cents d’entre eux arrivés à Ceuta ont été relocalisés avant l’épisode de juillet, sept cent dix-neuf autres l’avaient été depuis les Canaries. À ces mineurs s’ajoutent quelques milliers de Marocains qui n’ont jamais repassé la frontière et vivent cachés dans les collines de l’enclave – entre 2 500 et 3 000 selon les estimations – ainsi que des Subsahariens qui entendent déposer une demande d’asile, et pour lesquels Madrid prévoit d’ouvrir un centre destiné précisément à accélérer les transferts vers la péninsule.
Quelques milliers sur soixante-dix mille : la proportion est faible. Mais si la vague se retire en quarante-huit heures, le dépôt reste, et il est juridiquement irréversible. Ces mineurs, si tant est qu’ils le soient vraiment, ne repartiront pas, ils seront pris en charge, scolarisés, répartis, et ils auront dans quelques années l’âge de voter dans le pays qui les aura recueillis.
C’est aussi ce dépôt qui produit les effets politiques les plus durables. La répartition des mineurs étrangers est précisément le dossier qui avait fait quitter à Vox cinq gouvernements régionaux de coalition en 2024. Aujourd’hui, Junts, dont les sept députés sont indispensables à la majorité de Sánchez, et les communautés autonomes dirigées par le Parti populaire et Vox rechignent à accueillir le moindre transfert.
Trois jours de robinet ouvert ont donc suffi à poser sur la table du Parlement espagnol un dossier capable de faire éclater sa majorité : le procédé est mieux calibré qu’une invasion, non ?
Deux lectures qui ne s’excluent pas
On a opposé cette semaine-là deux façons de raconter Ceuta. Pour les uns, une submersion de plus, la preuve qu’une frontière européenne ne tient plus rien. Pour les autres, Branco en tête, une manipulation d’État marocain pour peser sur Madrid. Chaque camp a traité l’autre de naïf, mais les deux ont raison, et c’est ce qui rend l’épisode instructif.
La lecture géopolitique explique le calendrier, l’ampleur et la vitesse du reflux. Soixante-dix mille personnes ne franchissent pas par hasard une frontière parmi les plus surveillées du monde, et ne rentrent pas chez elles en quarante-huit heures sans qu’on le leur ait demandé. Sans cette clé, on ne comprend rien à ce qui s’est joué entre Rabat, Madrid, Washington et Tel-Aviv. Pourquoi Tel Aviv ? On le verra plus bas.
La lecture migratoire décrit ce qui reste une fois les caméras reparties : des mineurs sous tutelle que le droit interdit de renvoyer, des milliers de clandestins dans les collines, une criminalité hors de contrôle, des demandes d’asile à instruire, une répartition à négocier entre communautés autonomes, sans parler du poids social. Sans cette clé-là, on ne comprend rien à ce que Ceuta vivra dans les dix prochaines années.
Surtout, aucune des deux ne fonctionne sans l’autre. Une arme suppose des munitions. Si Rabat peut ouvrir et refermer un robinet, c’est qu’une jeunesse marocaine assez désespérée pour se jeter à la mer sur la foi d’une vidéo se tient en permanence de l’autre côté de la clôture. Et si l’ouverture du robinet produit un effet politique immédiat en Europe, c’est que chacun sait qu’une partie des arrivées est juridiquement irréversible dans les conditions actuelles. Le levier marocain n’a de valeur que parce que la pression migratoire est massive, continue et sans issue prévisible. Nier la seconde interdit d’expliquer le premier.
L’erreur est donc symétrique. Voir une invasion sans se demander qui a ouvert la vanne revient à s’indigner du projectile en ignorant le tireur. Dénoncer la manipulation en traitant par le mépris ceux qui constatent le dépôt revient à décrire l’arme en niant qu’elle soit chargée. Branco, sur ce second versant, va trop vite : son démontage du récit d’invasion est exact sur les faits et expédié sur les conséquences.
Le robinet et celui qui tient la vanne
Rabat dément avoir ouvert quoi que ce soit. Madrid, prudent, préfère invoquer une lecture « malhonnête » faite par les passeurs d’un arrêt de la Cour suprême espagnole rendu le 8 juillet, qui limite les renvois immédiats des personnes arrivées par la mer. La rumeur, effectivement, a couru sur TikTok et sur Discord avant de vider les quartiers de Fnideq.
Il faut garder en mémoire que ce procédé n’a rien d’inédit et que personne, dans les capitales concernées, ne fait mine de le découvrir. Pour rappel, en mai 2021, une dizaine de milliers de personnes avaient franchi la même frontière pendant que la gendarmerie marocaine regardait ailleurs ; l’Espagne venait d’accueillir dans un hôpital de Logroño le chef du Front Polisario. Le Parlement européen avait alors formellement condamné l’usage du contrôle migratoire, et des mineurs en particulier, comme moyen de pression contre un État membre. La Turquie avait fait de même à Évros en 2020, la Biélorussie à la frontière polonaise en 2021. Les analystes cités par le Financial Times rangent Ceuta 2026 dans la même famille.
Les griefs de Rabat ne manquent pas cette année. Le 20 juillet, Pedro Sánchez se rendait à Alger et redonnait au rival algérien le statut de « partenaire stratégique » et de « nation amie ». Le contentieux du Sahara occidental n’a jamais cessé. Le Maroc, du reste, ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla.
Le mécanisme est limpide : une frontière peut se manier comme un robinet, et celui qui tient la vanne dispose d’un moyen de pression permanent sur ses voisins. Encore faut-il savoir ce qu’il cherche à obtenir.
Ce qu’il en coûte de ne pas s’aligner
C’est ici que Branco apporte l’élément que les commentaires européens ont soigneusement contourné : il replace Ceuta dans la liste des désobéissances espagnoles.
Le gouvernement Sánchez a condamné les massacres commis à Gaza quand la plupart des dirigeants européens se taisaient. Il a refusé certaines facilités militaires américaines. Il s’est rapproché d’Alger. Il tient sur la scène internationale des positions que Washington et Tel-Aviv jugent insupportables, et il le fait au sein d’une alliance où l’on attend d’un membre qu’il suive.
La crise éclate : la Maison-Blanche impute aussitôt le désordre aux politiques « mondialistes » et « d’extrême gauche » de Madrid. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies profite du moment pour remettre en cause la souveraineté espagnole sur la ville elle-même. Le Maroc, principal partenaire d’Israël au Maghreb depuis les accords de 2020, tient la vanne.
Branco en conclut à une opération conçue entre Washington et Tel-Aviv pour faire tomber un gouvernement européen récalcitrant. La coordination, à ce stade, reste une hypothèse ; l’alignement des intérêts, lui, se lit à ciel ouvert et personne ne prend la peine de le dissimuler.
Pour un lecteur suisse, l’essentiel n’est de toute façon pas d’attribuer l’opération. Il est dans la démonstration faite à toutes les chancelleries : un État européen qui adopte une position autonome sur une question sensible se retrouve, quelques semaines plus tard, avec soixante-dix mille personnes sur son territoire, une opinion en colère et son ministre de l’Intérieur convoqué à Bruxelles. La leçon est reçue partout, quelle que soit la chaîne causale exacte.
Qui décide de la guerre et de la paix
Branco tire de tout cela une conclusion que nous partageons largement.
Il refuse que la Russie soit érigée en ennemi existentiel justifiant une marche progressive vers la guerre, tout en précisant, ce qui mérite d’être noté, qu’il n’éprouve aucune sympathie pour Vladimir Poutine. Il rappelle qu’un conflit qui n’a pas permis à Moscou de prendre Kiev est un curieux point de départ pour annoncer l’arrivée des chars sur les Champs-Élysées. Il s’alarme surtout de voir Paris confier à un chargé de mission la coordination des services de l’État « dans la préparation d’un conflit armé » sans qu’aucun débat public, aucun vote, aucune consultation n’ait précédé cette bascule.
C’est exactement le raisonnement qui fonde notre hostilité à l’intégration progressive de la Suisse dans l’OTAN. La neutralité n’est pas une posture morale, c’est un dispositif : la capacité de ne pas être entraîné automatiquement dans les stratégies militaires d’autrui. Un pays qui a délégué cette décision ne délibère plus, il exécute. Et le sort réservé à l’Espagne montre assez ce qu’il advient de ceux qui, à l’intérieur d’une alliance, prétendent conserver un jugement propre.
La question n’est pas d’aimer Washington ou Moscou. Elle est de savoir qui décide, et à quel moment le citoyen est appelé à trancher.
Ceux qui servent de munition
Soixante-sept morts officiellement, des garçons de dix-sept ans partis à la nage sur la foi d’une vidéo. Rien, dans les jours qui ont suivi, n’a beaucoup retenu l’attention sur ce point.
Le contraste, pourtant, saute aux yeux. Le Maroc engage des milliards dans la construction de stades pour la Coupe du monde 2030 – qu’il coorganisera avec l’Espagne, sur invitation de Sánchez lui-même – pendant que sa jeunesse se jette à l’eau pour franchir une digue. Utiliser cette jeunesse comme moyen de négociation suppose d’avoir d’abord accepté qu’elle n’ait aucune place au Maroc.
De ce côté-ci de la Méditerranée, l’exploitation n’a pas été plus délicate. Branco décrit une classe politique française qui s’est engouffrée dans la brèche sans vérifier un instant de quoi il retournait. Ce n’est pas l’inquiétude qu’on peut leur reprocher : elle est fondée, et la suite le montre. C’est l’empressement à commenter une image sans en chercher l’origine, et le soin avec lequel aucun d’entre eux n’a expliqué à ses électeurs comment fonctionne réellement la frontière de Ceuta.
Rabat obtient un levier. Les responsables européens obtiennent un argument. Les deux camps ont intérêt à ce que l’épisode soit raconté comme une invasion. Personne n’a intérêt à le raconter tel qu’il s’est produit.
Ce que la Suisse devrait en retenir
L’affaire paraît lointaine ? Elle ne l’est pas du tout.
La Suisse ne possède aucune frontière extérieure de Schengen. Sa sécurité migratoire est intégralement sous-traitée : elle repose sur Ceuta, sur Lampedusa, sur l’Évros, et donc sur les accords passés par l’Union avec Rabat, Ankara ou Tripoli. Chaque fois qu’un État tiers est payé pour retenir des flux, il acquiert du même coup le pouvoir de les relâcher. C’est le prix, rarement discuté, de l’externalisation : on ne loue pas une serrure sans confier la clé au bailleur. Berne n’a voix au chapitre ni quand Rabat décide de faire monter la pression, ni quand Bruxelles négocie le tarif de son apaisement.
Le plus frappant, dans cette conférence, tient peut-être à l’itinéraire de celui qui la prononce. Branco vient de la gauche radicale, il a défendu Julian Assange, soutenu les Gilets jaunes, plaidé pour des victimes palestiniennes devant la Cour pénale internationale. Et il en arrive à faire des institutions helvétiques son contre-modèle explicite : votations, référendum d’initiative citoyenne, mandat révocatoire, décision ramenée le plus près possible de la commune. Sa boutade – demander à une salle française qui préside la Confédération, puis observer que les Suisses eux-mêmes hésiteraient – dit l’essentiel de sa théorie politique. Un système fonctionne mieux quand le sort commun dépend moins d’un homme.
Nous n’avons pas à partager ses combats pour reconnaître qu’il vise juste sur une moitié du problème. Ceuta fut les deux choses à la fois : une crise migratoire bien réelle, dont l’enclave et l’Espagne porteront la charge pendant des années, et une démonstration de force adressée à un gouvernement qui avait cru pouvoir décider seul. Écarter l’un des deux termes, c’est se condamner à ne rien comprendre au suivant.
Ce qu’un peuple ne contrôle plus – sa frontière, sa monnaie, son armée, son information, le calendrier de ses propres crises – un autre le contrôle à sa place. Les Suisses ont encore les instruments pour vérifier, à intervalles réguliers, de quel côté ils se trouvent. Il serait imprudent de laisser ces instruments s’émousser au moment précis où l’on découvre à quoi ils servent.