Décryptage média : comment « migrant » a remplacé « immigré clandestin » dans la presse
En dix ans, « migrant » a supplanté « immigré » et « clandestin » dans la presse française. Le mot a un avantage décisif : il ne dit ni d’où l’on vient, ni où l’on va, ni surtout si l’on a le droit d’être là.
En 2013, l’excellent Dictionnaire de novlangue de Polémia ne consacrait encore aucune entrée au mot « migrant », qui n’y apparaissait qu’en passant, comme synonyme d’« itinérant ». Deux ans plus tard, il était partout. Pour mesurer ce basculement, nous avons repris les archives du Monde, mètre-étalon du politiquement correct, numérisées depuis 1944 et interrogeables grâce à l’outil de mesure du vocabulaire Gallicagram.
Notre définition
Migrant, e (n.) – Participe présent devenu nom, qui désigne une personne en mouvement, sans point de départ, sans point d’arrivée et sans statut. Employé à la place d’« immigré » ou d’« immigré clandestin », il fait d’une entrée soumise au droit d’un pays un phénomène naturel, auquel nul ne songerait à s’opposer, pas plus qu’au passage des cigognes ou des hirondelles. Voisins : exilé, sans-papiers, réfugié.
Un mot venu en 2015
Dans les années 1990, Le Monde écrivait « migrants » environ 3 fois par million de mots ; en 2015, l’année de l’afflux par la Méditerranée et les Balkans, il l’écrit 213 fois par million de mots, soit soixante-dix fois plus, et le mot ne redescendra jamais à son niveau antérieur. Dans le même temps, « clandestins » et « immigrés » reculent. Sur l’ensemble des emplois de ces trois mots, « migrants » pesait 7 % dans les années 1990 ; il en représente 86 % de 2015 à 2019 et encore 79 % depuis 2020. Quant à l’expression « immigrés clandestins », elle a presque disparu, avec 0,3 emploi par million de mots depuis 2020.
Le choix n’est pas anodin. L’immigré est arrivé quelque part et s’y installe, le clandestin y est entré sans autorisation, tandis que le migrant ne fait que passer : le participe présent décrit une action en cours, qui n’aboutit jamais nulle part et ne franchit donc jamais aucune frontière illégalement. Qui voudrait empêcher un migrant de migrer ? Ce serait contrarier la nature.
« Réfugié » avant toute décision
La presse ne s’en est pas tenue là. Au plus fort de l’afflux, elle a très souvent parlé de « réfugiés », un mot qui, contrairement à « migrant », a un sens juridique précis. Dans Le Monde, l’emploi de « réfugiés » a plus que triplé entre 2014 et 2015, et l’on y compte de 2015 à 2024 plus de « crise des réfugiés » (790 occurrences) que de « crise des migrants » (699) ; dans Libération, l’écart est plus net encore (354 contre 234). Le statut de réfugié n’est pourtant accordé qu’au terme d’une procédure, à la personne qui établit une crainte fondée de persécution au sens de la Convention de Genève de 1951, que le droit suisse reprend presque mot pour mot, comme le rappelle le manuel du Secrétariat d’État aux migrations sur la qualité de réfugié ( PDF).
Les chiffres de la Confédération montrent ce que vaut cette anticipation. En 2025, sur 31 223 demandes d’asile traitées en première instance, l’asile a été accordé à 7 382 personnes, soit un taux d’octroi de 27,1 % ; en ajoutant les admissions provisoires, le taux de protection atteint 43,8 %, ce qui signifie que la majorité des demandes tranchées n’ont débouché sur aucune protection. Appeler « réfugiés » tous ceux qui arrivent revient à trancher d’avance, en leur faveur, une question que l’administration fédérale tranche autrement dans la majorité des cas.
Ce que le mot efface
Le droit suisse, lui, ne raisonne pas en « migrants » : il distingue le réfugié reconnu, l’étranger admis à titre provisoire, le requérant débouté et celui qui entre ou séjourne sans droit, lequel s’expose, selon l’article 115 de la loi fédérale sur les étrangers et l’intégration, à une peine privative de liberté d’un an au plus ou à une peine pécuniaire. Le mot « migrant » ramène toutes ces situations à une seule, et fait disparaître au passage celle que la loi sanctionne.
Pour notre part, nous écrivons « demandeur d’asile » tant que la procédure est en cours, « réfugié » lorsque le statut est accordé, et « immigré clandestin » lorsque l’entrée ou le séjour sont illégaux : trois mots pour trois situations que le droit distingue.
Méthode : comptages réalisés en octobre 2026 avec Gallicagram dans les archives du Monde, en rapportant chaque année le nombre d’emplois de « migrants », « immigrés » et « clandestins » au nombre total de mots publiés. « Immigrés » désigne aussi des étrangers installés légalement de longue date : la comparaison montre un déplacement du vocabulaire, non une substitution mot pour mot.
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